Comprendre (enfin) l’expressionnisme...

Avec Comprendre l’expressionnisme, le fin connaisseur des avant-gardes Lionel Richard aura réussi le tour de force de donnerune excellente vision synthétique d’un mouvement fantomatique, voire formellement inexistant. En effet, même s’il compte des programmes (la nécessité de « nouveauté » clamée par Kirchner en 1906), des revues-phares, des artistes importants et des moments forts, l’expressionnisme demeure avant tout une étiquette dont certains se virent souvent affublés à leur corps défendant. C’est donc plutôt d’une attitude esthétique devant la vie et l’art qu’il faudrait parler lorsque l’on s’aventure à l’évoquer. 

 

L’approche expressionniste qui se développe dans les années 10 et 20 du XXe siècle, principalement en Allemagne, se manifestera dans tous les domaines de l’art, à commencer par la peinture. Le mot circule, sporadiquement d’abord, depuis la fin du siècle précédent, pour désigner une réaction à l’impressionnisme puis, lors de son adoption à la Sécession de Berlin en 1911, un farouche parti-pris antinaturaliste. Richard montre que le concept émerge dans un contexte de profonde crise (cristallisée avant même les massacres de la Première Guerre mondiale, on a tendance à l’oublier) : remise en cause des valeurs bourgeoises et de tout académisme, essor vertigineux des métropoles et des masses où l’individu se dilue, conflits sociaux croissants, remise en questiondes dogmes rationalistes ou scientifiques… Autant de facteurs qui poussent nombre d’artistes à se repositionner face à l’expression de leurs tourments existentiels. La création devient dès lors à proprement dire une question de vie ou de mort, l’affirmation d’une pulsion vitaliste et d’une énergie comprimée par l’époque. Des dialogues se nouent entre individualités, et peuvent déboucher sur la naissance de groupes éphémères (tels Die Brück ou Der Blaue Reiter) qui éclateront pour des raisons de divergences personnelles ou, plus tragiquement, parce que la guerre viendra sans pitié en faucher les talents… Reste que, hasard objectif irréfutable, les théories avancées par Kandinsky dans Du spirituel dans l’art entrent en résonance avec les principes énoncés par Schönberg dans son Traité d’harmonie. Les deux hommes se rencontreront et, à travers eux, deux principes fondateurs de l’expressionnisme : « rejet de la mimésis et toute-puissance du génie créateur ». 

 

Richard recense également avec clarté et exhaustivité les avatars de l’apport expressionniste en littérature, en architecture, en musique, en danse et en cinéma. Il pose pour chacune de ces dimensions les justes questions, lorsqu’il se demande par exemple dans quelle mesure un Kafka pourrait être assimilé à la nébuleuse expressionniste ; quels sont ses liens avec le Bauhaus ; quels sont au juste ses fondements idéologiques (l’ambigüité en la matière est particulièrement sensible dans le chapitre consacré à la danse, notamment avec la figure de Mary Wigman). L’évocation du Septième Art, à l’époque où il n’était encore considéré que comme un divertissement populaire, est passionnante, car elle met en exergue le rôle crucial de l’expressionnisme, qui conféra au cinéma sa crédibilité intellectuelle, en fit un enjeu de réflexion critique et le consacra « art de la modernité ». 

 

L’ouvrage, rehaussé de gravures ou de reproductions de documents, nous permet donc une immersion en noir et blanc dans l’univers foisonnant d’une esthétique sans concession, plus soumise à discipline qu’il n’y paraît de prime abord, cherchant à reproduire au plus près les « visions intérieures » qui l’obsédèrent. Surtout – à une époque où l’art prend volontiers une forme supérieure de racolage publicitaire – une esthétique qui, par sa volonté affirmée d’exclure tout attrait à son propre égard, n’en devient que plus séduisante.

 

Frédéric Saenen

 

Lionel Richard, Comprendre l’expressionnisme, Éditions Infolio, avril 2012, Collection « Archigraphy », 224 pages, 10 €

 

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