On the Road again : Yves Leresche à la rencontre du peuple rom

                   

Au moment d’ouvrir un livre de photographies sur les Roms, on s’attend à des jupes aux motifs fleuris, des fichus colorés et des chapeaux, des regards reflétant un feu, un campement, des chants, des mains tendues, des sourires ouverts sur des dents en or, des malédictions marmonnées, des enfants à genoux, des entrées d’église, des cartons mal orthographiés et des « Donnez, donnez ». Des clichés doublement clichés, entre folklorisme et misérabilisme. Quand on ouvre Roms, La Quête infatigable du paradis, on sort de ce schéma référentiel préconçu, pour aller à la rencontre de gens, d’histoires, d’un peuple, d’une destinée. On pénètre un monde parallèle, dont on se tient – autant qu’il nous tient – à distance. Et on commence à comprendre.

 

Dans ce livre, Yves Leresche fait véritablement œuvre d’ethnologue. Il nous livre, dans une syntaxe photographique et textuelle, un témoignage humain et documenté, fruit d’une réflexion personnelle et d’une expérience de plusieurs années. Car, pour appréhender au plus près son univers et ne pas se cantonner à la position d’un capteur d’images éculées, Leresche s’est mêlé à la communauté rom en perpétuel mouvement et a suivi les trajets sinueux d’une cinquantaine de ses membres, au sein de cette Europe aux frontières indistinctes. « Aller à la rencontre des communautés roms, les photographier brièvement est facile, mais les côtoyer longtemps, les comprendre, prendre des images de leur intimité ou révélatrices de leur réalité l’est beaucoup moins. » C’est pourtant un pari réussi pour Leresche qui, cinq années durant, de la Suisse à la Roumanie en passant par la Suède, la France et les Balkans, a emboîté le pas de ces hommes et ces femmes improprement considérés comme des « gens du voyage » ou des « Tziganes ».

 

L’ouvrage (matérialisation d’une exposition itinérante) s’ouvre sur un article de l’historien et anthropologue Leonardo Piasere qui retrace, en quelques pages et sans pesanteur, l’histoire de la plus grande minorité du Vieux Continent et sa situation actuelle. S’ensuivent des chapitres où Leresche aborde clairement, autrement dit sans jargon inutile ni sentimentalisme de mauvais aloi, diverses problématiques : les retombées du communisme, la migration perpétuelle et l’éternel retour, la force de l’identité et la vivacité des traditions, la préciosité et la nécessité du lien familial (puissant malgré les distances spatio-temporelles), les astuces et les combines du quotidien, le refus d’intégration et la stigmatisation, l’omniprésence épuisante de l’argent (et la mendicité), le rapport au Gadjo (« non-Rom ») et aux sociétés modernes, les fantasmes véhiculés, l’éternelle marginalisation et la précarité, les rêves et la réalité… La conclusion est laissée au sociologue Jean-Pierre Tabin (qui interroge les concepts de « pauvreté » et de « bouc émissaire ») et à la militante des droits humains Vera Tchérémissinof.

 

Ces considérations, grâce au travail photographique de Leresche, s’incarnent dans des portraits forts, intimes, pris sur le vif ou posés, trahissant l’implacable volonté et une terrible impossibilité. Les images, qui entrecoupent d’abord de façon déroutante les textes, se regroupent en petites cellules d’individus : Robert et Mirela ; Florin et Rita ; Bazil, Dănuț, Vadar et Crina ; Minerva ; Jova ; Adam et Mândra ; Tono et Jova ; Maria, Leana et Tuța ; Vandana et Sorin ; la famille Mocanu ; Larisa. Très vite, l’éclatement apparent (non-chronologie, lieux divers, etc.) souligne en réalité le lien indéfectible de la communauté rom et les relations invisibles qui l’unissent au-delà des pages d’un livre, du temps qui s’écoule et des kilomètres qui s’étalent. Leresche amène à une prise de conscience, aucunement teintée d’angélisme, et soutient de bout en bout un parti pris fort d’engagement et d’esthétisme : faire réellement « voir » une communauté qui se veut opaque et dont on détourne commodément le regard.

 

Samia HAMMAMI


LERESCHE Yves, Roms, La Quête infatigable du paradis, Infolio, Golion, 2015, 256 pages, 45€.

 


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