L’effet boomerang : les arts aborigènes d’Australie présentés au MEG de Genève

Jusqu’au 7 janvier 2018 se tient au Musée d’ethnographie de Genève (qui vient de recevoir le Prix du musée européen 2017, la plus haute récompense attribuée à un musée européen pour la qualité et l’originalité de sa programmation) l’une des plus belles expositions jamais consacrées à la culture aborigène.

Accueilli par des murs blancs, le visiteur fera fi de tout préjugé et s’imprègnera d’une immaculée saveur d’abandon en descendant l’escalier monumental qui s’ouvre dans une cathédrale de béton qui rappelle un peu le bunker du Festival de Cannes, mais ici l’harmonie est respectée, l’architecte n’a pas raté son pari. Nous sommes aspirés par un siphon de lumière, ébahi par les lignes épurées de l’ensemble. Le silence est d’or. Qu’allons-nous découvrir derrière ces murs ?

La première salle s’amuse à singer une galerie d’art contemporain, mais c’est aussi pour mieux jouer des ressentis, pour que le visiteur aille de station en station, découvrir à chaque alcôve un nouvel épisode de cette histoire qui n’a pas débuté dans les meilleures conditions. L’aborigène fut nié par le colon, massacré, asservi ; sa culture anéantie pendant près de deux siècles avant qu’un début de repentance et une prise de conscience ne vienne remettre en perspective l’extraordinaire patrimoine que les Blancs étaient en train d’exterminer…

La première image que vous verrez – donc le premier souvenir que vous conserverez – est la photo de Micheal Cook, un noir & blanc vaporeux avec un aborigène en tenue anglaise d’époque, en couleur. Point nodal de ce peuple qui vit débarquer James Cook en 1770, déclarant, péremptoire, que le pays est une terre de personne (Terra nullius), n’y reconnaissant aucune construction étatique et encore moins une autorité centrale. Ainsi l’on justifia la colonisation de l’île et la spoliation sans limite de ses habitants, cette extraordinaire mosaïque de peuples établie depuis plus de soixante mille ans qui s’articule entre des sociétés qui, jusqu’à ce jour, entretiennent encore un lien immatériel, sensuel, spirituel avec le territoire à travers une vision du monde connue sous le nom de Temps du Rêve (Dreaming ou Dreamtime). De très nombreux récits mythologiques relatent la création de l’univers ainsi que la relation d’équilibre et d’harmonie entre tous les êtres qui le peuplent.

De cette croyance découlent une culture d’où surgissent toutes formes d’expression artistiques, niées jusqu’au milieu de siècle dernier. En effet, il faudra attendre 1963, que les Yolngu de la Terre d’Arnhem, au Nord de l’Australie, adressent au Parlement australien une pétition dans le but de recouvrer leurs droits fonciers, écrite sur une pièce d’écorce, sur laquelle se côtoient le texte et des peintures traditionnelles. Ce geste marque un tournant dans le processus qui conduit à la reconquête des premiers droits politiques et territoriaux des Aborigènes.

Dans les années 1970, les artistes aborigènes s’emparent de la peinture acrylique avec les célèbres motifs à base de points (dot painting), une correspondance avec Pollock au-delà des océans mais sans le copier, simplement une technique similaire pour des tableaux d’une force impérieuse, offrant, comme à Lascaux, ces mains rouges, terribles, marqueurs d’un temps jadis, d’une existence invisible mais pourtant bien réelle…
Ils abordent la peinture par le côté abstrait, mettant en avant la symbolique pour soustraire au regardeur les signes sacrés. Les motifs, principalement non figuratifs, racontent des épisodes de leurs récits mythologiques. Ces œuvres, qui ont très vite bénéficié d’une audience internationale, portent une forte charge politique et sont indissociables du combat que mènent les Aborigènes pour la reconnaissance de leur culture et de leurs droits.

Les villes inciteront au développement, dès la fin des années 1980, d’un mouvement appelé art aborigène urbain : cette mouvance regroupe des artistes se considérant comme des artistes contemporains tout en conservant ancrée en eux leur identité aborigène. L’artiste Brook Andrew, membre de ce mouvement,  fut invité par le MEG à effectuer une résidence dans le cadre de cette exposition. Malheureusement il semble que la part de l’AC soit supérieure à ses racines aborigènes. Quand on voit qu’il lui est nécessaire d’expliquer sa démarche on sent que cela ne fonctionnera pas, tout comme Koons qui fit son exposé pseudo philosophique lors de sa rétrospective à Beaubourg, pour tenter de justifier sa pitoyable production. L’art peut s’étudier, se commenter mais jamais s’expliquer. Sinon c’est la preuve qu’il y a un hic. Andrew s’est sans doute senti trop bien dans cette Genève protégée des bruits du monde. Que n’a-t-il pas été faire dans une brocante pour glaner un vieux livre d’images dont il a arraché toutes les pages, les a collées sur un panneau, puis a fait quelques pschitt avec une bombe aérosol et écris quelques déclinaisons dans la langue aborigène. Pour lui c’est sensé être une œuvre d’art (sic). Puis il est vite allé rêver dans le jardin des Eaux-vives ou à la Perle du lac…

C’est d’autant plus flagrant qu’aux côtés de toutes les merveilles qui peuplent les cimaises des diverses salles, il fait un peu caillou dans la chaussure.


Nettement plus esthétique – et intéressant – le projet Ghostnet Art, présenté de manière monumentale – les sculptures sont suspendues en l’air – dans un petit théâtre en bois (je vous conseille d’ailleurs de monter tout en haut et de vous retourner, la vue sur la salle offre des perspectives différentes), aborde l’épineux problème de la destruction de la faune marine. Les insulaires du détroit de Torrès ont façonné des animaux marins avec des fragments de filets de pêche perdus en mer. Fléaux pour l’écosystème marin, les filets fantômes (ghost nets) sont récupérés sur les côtes de l’Australie par des artistes autochtones qui les recyclent pour en faire d’impressionnantes sculptures aux couleurs chatoyantes qui alertent le public sur la menace provoquée par ces déchets. L’art prend donc la parole politique et devient un outil de dénonciation écologique.
 

Ces dernières décennies ont vu l’art des aborigènes devenir leur principal outil de revendication, et muer en instrument de lutte politique. Voilà le véritable effet boomerang que les descendants des colons n’ont pas vu venir, pensant naïvement que leurs  tentatives d’acculturation et d’intégration à la culture néo-Australienne, la destruction des liens intergénérationnels et le dénigrement généralisé qui ont affecté les Aborigènes finirait pas étouffer toute résistance… Or, c’est bien tout le contraire qui arriva : les aborigènes menacés ont renforcé leur identité, affirmé leurs revendications et déployé une créativité sans précédent. Et toc !

Avec malignité, les artistes aborigènes, loin de s’être résignés et conformés à un modèle de création imposé, ont su détourner les nouveaux supports d’expression plastique au profit de l’émancipation de leur cause et de la diffusion mondiale de leur art, unique.

Doté de remarquables essais abordant aussi bien l’histoire de l’Australie que les différentes périodes aborigènes, leur rapport à la spiritualité et aux mondes occultes, ainsi que l’étude de la collection du MEG et un entretien avec Michael Cook, ce très beau catalogue comporte également de superbes photographies d’objets rituels ou usuels sur fond noir, ce qui libère toute la majesté desdits façonnés par des artisans aux doigts magiques.
Un album-souvenir d’une exposition qui fera date.

François Xavier

Roberta Colombo Dougoud (sous la direction de), L’effet boomerang – Les arts aborigènes et insulaires d’Australie, Infolio/MEG, mai 2017, 160 p. – 34 €

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