Rejuger Brasillach, entretien avec Philippe Bilger

A l'occasion de la parution de son essai 20 minutes pour la mort, Philippe Bilger, avocat Général près la cour d'appel de Paris et avocat général à la cour d'assises de Paris, revient sur son ouvrage polémique.

Quels ont été les facteurs qui vous ont conduit à écrire ce livre : la volonté de souligner les imperfections voire les erreurs d’une affaire judiciaire célèbre, ou bien l’intention de sortir le dossier de Brasillach de l’oubli dans lequel son étiquette de collaborateur exécuté l’a jeté et dont il est encore assez controversé de l’en sortir ?

Philippe Bilger : Aucune des branches de cette alternative, en vérité : le livre est plutôt dû à la part du hasard. J’avais déjà été sollicité par une maison d’édition pour aborder quelques procès notables. Puis ce sont les éditions du Rocher qui m’ont suggéré d’établir des comparaisons entre les procès d’autrefois et ceux d’aujourd’hui. Je considère que le plus intéressant dans mon entreprise, et dans le choix de la figure de Brasillach, réside dans un adieu à ma jeunesse, doublé du portrait psychologique et judiciaire d’un homme, d’un écrivain, qui fut accusé sur la base, entre autres éléments, de son activité de journaliste fasciste. Si j’osais le rapprochement, j’établirais une comparaison avec Stefan Zweig et ses destinées historiques.

Le quatrième de couverture évoque la condamnation de votre père pour faits de collaboration, jugement qui suscita en vous un sentiment d’injustice, et qui peut-être, lit-on, influença votre choix de carrière. Je suppose que lorsque vous évoquez l’adieu à votre jeunesse, c’est à cela que vous faites allusion. Dans quelle mesure ce livre sert-il également non pas d’exutoire, ni de réquisitoire, mais de développement naturel de ce souvenir ?

Philippe Bilger : Le souvenir de mon père n’a pas été le ressort fondamental. Il est vrai qu’il existe quelques similitudes, mais le destin du père est un peu surestimé sur le plan littéraire. Ce n’est pas ma jeunesse qui a servi de facteur déclenchant, même si ce souvenir a conduit mon entreprise sur la pointe de l’esprit. Au-delà de cette évocation du père, mon ouvrage est plutôt une réflexion plus générale : j’ai assez régulièrement, et parfois dans le cadre de mon activité elle-même, éprouvé une sorte d’indulgence, de compréhension pour les réprouvés, sans toutefois que cette empathie fût exclusive de leur culpabilité.

J’en viens à une question sur les artistes de l’Occupation : pensez-vous qu’on ait pu absoudre, ou du moins soustraire à la mort, certains collaborateurs au titre de leur activité littéraire, comme Céline par exemple ? Que penser alors de l’exécution de Brasillach, pourtant rejetée par une pétition d’artistes célébres qu’on ne saurait soupçonner d’avoir partagé les idées de Brasillach (je pense à Albert Camus) ?

Philippe Bilger : On ne peut pas vraiment comparer Céline et Brasillach, ni même d’ailleurs mettre tous les artistes sur le même plan : Céline a fui, comme beaucoup d’autres, et sera jugé en des temps plus cléments. Brasillach s’est rendu, il s’est livré afin que l’on libère sa mère incarcérée. S’il est évident que le contenu des écrits de Brasillach était hautement condamnable, certains auteurs comme Rebatet ont commis des faits jugés peut-être moins graves. Les artistes ont été la cible de sanctions disciplinaires à la hauteur de la malfaisance de leurs activités, et en fonction de l’époque où ils furent jugés. Brasillach a payé d’un prix très élevé son comportement.

Dans le rejet de la pétition demandant la grâce de Brasillach, le rôle de De Gaulle fut déterminant. Quelles conclusions tirez-vous de son attitude ?

Philippe Bilger : Il n’est pas besoin de chercher une cause, d’autant plus qu’il y a eu des rumeurs plus ou moins infondées sur les soi-disant motivations de De Gaulle, comme par exemple celle qui prétend que De Gaulle aurait confondu Doriot et Brasillach sur une photo où l’on voyait lepremier en uniforme de la Milice au service de l’ennemi. Cette justice expéditive est relative à la date du procès. Au sortir immédiat de l’Occupation, on n’accorde pas d’importance aux personnalités des accusés, on ne se perd pas en conjectures sur les éventuelles circonstances atténuantes, on se doit de faire preuve d’une extrême rigueur. La pétition qui donna lieu au refus du recours en grâce est une sorte de complaisance à l’égard d’exigences qui imposaient que l’on ne se satisfît pas d’une trop faible justice. L’attitude de De Gaulle, c’est la logique de la peine de mort. De Gaulle est garant d’une certaine responsabilité des idées en cette période de procès en série : il a traité Brasillach comme un soldat.

La rapidité du procès et de la délibération, la durée de cette dernière donnant son titre à votre ouvrage, laissent à penser que le procès de Brasillach fut expéditif. N’est-ce pas là le signe d’une justice qui n’a pas vraiment fonctionné, du moins de la manière qu’on attendrait de la part de cette institution ?

Philippe Bilger : En vérité, le procès fut correct à ses débuts. Le problème résidait dans les faits : ceux-ci ne tenaient pas debout, seuls les écrits prêtaient matière à condamnation. Il n’y avait aucun témoin pour la défense, Brasillach s’y étant farouchement opposé. On a toutefois reconnu la dignité de sa défense, et en cela le procès fut ordinaire. Il a duré six heures, et au cours du débat, Brasillach a pu s’expliquer. D’un autre côté, Brasillach était animé de la certitude d’être pris dans une machine qui avait pour but de le conduire à la mort. Celle-ci était inévitable, et le grand scandale du procès, ce sont ces vingt minutes de délibéré qui débouchent sur la condamnation à mort. Qui plus est, les jurés présents étaient animés de sentiments nationaux qui les prédisposaient à ce choix ; mais c’est le Président Vidal qui usa de son influence et qui fit pression, par le truchement d’une persuasion honteuse présentant une alternative truquée : l’acquittement ou la mort. L’acquittement était bien entendu impossible.

Je terminerai en vous demandant si vous pensez que l’on peut parler aujourd’hui librement de personnes telles que Brasillach sans créer aussitôt une polémique ?

Philippe Bilger : Je suis pessimiste. Brasillach agit toujours comme un repoussoir, et il demeurera toujours tel. La pensée, l’opinion, aiment à désigner des boucs émissaires, à ériger certains destins en contre-exemples. Certes, on constate moins d’interdiction de parole au sujet de Céline, par exemple, mais sa position de génie littéraire induit une forme de tolérance. Il y a peut-être une lente montée de l’intérêt que l’on porte à Brasillach, mais ses écrits n’en demeurent pas moins scandaleux, ce qui ne changera sans doute pas le climat intellectuel qui règne autour de sa personne. Cependant, sa mort est elle-même un autre scandale.


Propos recueillis par Romain Estorc

 

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