Le temps des dictionnaires "papier" est-il révolu ? Eléments de réponse dans l'épopée de la librairie Larousse chantée par B. Dubot et J.-Y. Mollier.

ACTES ET PAROLES

   

Le vêtement lui plaît. Elle veut l’acheter, demande combien il coûte… et sursaute : « Mais c’est bien plus cher que les soldes ! » Sur le fond, ces protestations sont justifiées, puisque la scène se passe dans la brocante permanente de la Fondation des Orphelins-Apprentis d’Auteuil, où l’on est censé faire de bonnes affaires toute l’année durant. D’ailleurs, en face, les explications sont assez embarrassées.

            

Cependant, il faudrait dire à cette dame qu’elle s’est trompée de rayon. Si elle veut faire d’excellentes affaires, c’est dans l’allée voisine, celle des livres, et plus précisément sur l’étagère consacrée aux dictionnaires, qu’elle trouvera des prix défiant toute concurrence. Un Littré en sept volumes — et en excellent état ! — pour douze euros. Un Grand Robert en cinq volumes pour une somme analogue. Et il y a quinze jours encore, la collection complète de l’Encyclopedia Universalis était purement et simplement offerte à qui voulait la prendre. A un client qui n’en croyait pas ses yeux, on expliqua qu’on avait mis ladite encyclopédie en vente trois semaines plus tôt pour la somme de dix euros, et qu’au bout de quinze jours, elle n’était toujours pas partie…

            

Bien sûr, il ne se passe guère de jour sans qu’un libraire chante sur France Inter ou ailleurs le plaisir inégalable du contact physique avec le papier, mais ce discours s’apparente désormais beaucoup plus à une incantation magique qu’à une constatation, et relève de cette attitude très française qui consiste à penser que l’avenir est dans le passé. Ah ! cette fête du 14 Juillet, il y a quelques jours, sous la Tour Eiffel, sur le thème des pantalons pattes d’éléphant et des cols pelle à tarte ! N’était-elle pas touchante ? Quant aux dictionnaires, répétons ici ce que nous avons déjà dû signaler ailleurs dans ces pages : si le Gaffiot est en ligne, il est en ligne sur un site belge et sur un site canadien. Il n’est pas encore venu à l’idée de la maison Hachette que l’avenir du latin pouvait être dans sa dématérialisation.

            

Si les dictionnaires papier sont, de tous les livres, ceux qui souffrent le plus de la concurrence d’Internet, c’est au moins pour trois raisons. La première est le volume qu’ils occupent — l’Universalis dont nous parlions se compose d’une douzaine de tomes. Cette envahissement de l’espace pouvait être un signe extérieur de richesse à une certaine époque ; il est devenu dissuasif avec l’augmentation du prix du mètre carré dans l’immobilier. La seconde raison est le manque de maniabilité. Certes, qui n’a pas éprouvé le plaisir de « se perdre » dans un dictionnaire en tournant les pages entourant l’article initialement consulté ? Mais, inversement, quel ennui lorsqu’une recherche exige la consultation d’un mot commençant par la lettre A et d’un autre commençant par la lettre Z, et donc la manipulation de deux volumes différents ! Nous pourrions citer ici le nom d’un auteur de manuels scolaires qui, l’âge venant, renonça à mener à terme sa collection, simplement parce qu’il n’avait plus la force physique nécessaire pour jongler avec les ouvrages de référence indispensables. Enfin, troisième raison, et qui touche plus à la nature même des dictionnaires : Internet parvient dans une large mesure à rendre un peu moins absurde et un peu moins désespérée l’entreprise que de tels ouvrages avaient toujours constituée. Un dictionnaire — à moins d’être un dictionnaire historique de la langue — est toujours pris dans un paradoxe du type « Achille et la tortue ». Il entend donner un état actuel de la langue, mais le présent dans lequel il entend s’inscrire appartient déjà au passé dès qu’il est publié, et parfois même avant qu’il ne soit publié. C’est sur Wikipedia, ce n’est pas dans telle encyclopédie papier qu’on trouvera par exemple une définition juste des dernières théories ou techniques médicales. Pas de dictionnaire sans mise à jour permanente.

            

Les mentalités sont d’ailleurs en train de changer. Le nouveau millénaire s’est ouvert avec des enseignants dont le cours inaugural consistait souvent à mettre en garde leurs disciples contre les dangers du monstre Wiki. Mais Michel Serres vient de déclarer il y a quelques jours dans une interview que, tout bien pesé, il y avait finalement un peu moins de fautes dans Wiki que dans l’Universalis. Et les mêmes pédants qui interdisaient à leurs élèves l’usage d’Internet commencent à mentionner des sites Internet dans leurs doctes bibliographies.

            

Par sa nature de work in progress, un dictionnaire est donc un objet d’étude fascinant pour un historien, et toutes ces turbulences entraînées par Wiki & Co. dans la forme, sinon dans la conception même d’un tel ouvrage, font qu’arrive à point nommé l’Histoire de la librairie Larousse (1852-2010) publiée chez Fayard par Bruno Dubot et Jean-Yves Mollier. Ces sept cent trente pages, composées de « fibres naturelles, renouvelables et recyclables », ne traitent pas de linguistique, ne s’interrogent pas sur l’évolution de la construction de tel ou tel verbe et ne se demandent pas comment tel mot relevant du langage précieux au XIXe siècle a pu se retrouver dans le registre familier un siècle plus tard. Bien sûr, on trouve au fil du texte quelques lignes de l’intégriste Etiemble réclamant la suppression de termes tels que blue-jean ou sex-appeal, mais l’essentiel n’est pas là. Dubot et Mollier s’intéressent à des choses bien plus matérielles : la rivalité entre Hachette et Larousse ; la difficulté de trouver du papier en période de guerre pour imprimer un dictionnaire ; l’obligation pour Pierre Larousse de transformer son concubinage en mariage légitime afin d’éviter que trop d’héritiers ne se précipitent sur sa juteuse affaire ; les réductions de personnel qui n’ont rien à envier à celles de PSA… Disons-le franchement : certaines pages sont parfois un peu indigestes, à cause des chiffres qui se suivent et se bousculent. Mais il faut voir aussi qu’à travers toutes ces données matérielles, c’est finalement toute l’histoire de la République française qui se joue. L’entreprise de Pierre Larousse est à l’origine idéologique, se reconnaît comme telle, et n’est pas sans rappeler ce « bonnet rouge » que Victor Hugo, dans les Contemplations, se vantait d’avoir mis « au vieux dictionnaire ». Inversement, un parfum d’extrême droite flotte sur la maison Larousse quand elle se met à entretenir des relations un peu trop étroites avec l’Action française. Se pose aussi la question de la viabilité d’une entreprise familiale (faut-il écarter d’un trait de plume un responsable important simplement parce qu’il n’était qu’un membre « par alliance » et qu’il vient de divorcer ?).


L’Histoire de la librairie Larousse rappellera donc — ou révélera — à un certain nombre de purs esprits combien il est vain de tracer des frontières entre le spirituel et le matériel, et combien l’histoire de la culture et l’histoire tout court sont entremêlées, même s’il leur arrive fréquemment de s’opposer l’une à l’autre.

 

 

Salon Littéraire <> Est-ce un hasard si votre histoire de la « librairie » Larousse sort au moment où les dictionnaires et encyclopédies papier se meurent?

 

Bruno Dubot <> Oui et non. Ce travail est le fruit d’une rencontre avec Jean-Yves Mollier, historien de l’édition depuis vingt-cinq ans, qui a travaillé sur les évolutions et les ruptures les plus actuelles du secteur éditorial en France et en Europe. La rencontre était découplée de la stricte chronologie de maison d’édition Larousse. A ce propos et sur cette entreprise dictionnairique, il vaudrait mieux parler de déclin plutôt que de disparition des dictionnaires sous leurs formes anciennes car certains dictionnaires manuels comme le Petit Larousse illustré sont encore, avec un million d’exemplaires vendus chaque année, des best-sellers de l’édition.

 

Salon Littéraire <> Votre attachement personnel au papier et la perspective de produire vous-même un livre de papier en écrivant cette histoire n’ont-ils pas compromis votre objectivité d’historien ?

 

Bruno Dubot <> Contrairement à ce que disait Fénelon, l’historien est de son temps et de son lieu. Autrement dit, les mutations actuelles du livre, de l’édition et de la lecture interpellent tous ceux qui pensent que nous sommes dans une époque de transition, à la jonction de deux mondes, un peu comme ce fut le cas autour de 1450 avec la révolution de l’imprimerie par Gutenberg. Ecrire une histoire de Larousse aujourd’hui, une maison d’édition qui fut la seconde derrière Hachette au XXe siècle, mais qui est aujourd’hui dépendante de son ancien concurrent, est bien une forme de prise de conscience qu’une page s’est définitivement tournée.

 

Salon Littéraire <> Comment avez-vous été amené à choisir ce sujet ? Cette histoire devait-elle forcément être écrite à quatre mains ?

 

Bruno Dubot <> Vous voulez que je vous parle du « livre matriciel », un dictionnaire encyclopédique pour enfants publié aux Deux Coqs d’Or et qui a bercé mes jeunes années ? Plus tard, l’envie de travailler sur la médiation culturelle et sur ces curieux objets que sont les livres d’auteurs a fini par m’orienter vers l’histoire de l’édition contemporaine. Jean-Yves Mollier, historien de l’édition, avait publié avec quelques collègues un ouvrage remarquable, Pierre Larousse et son temps (Paris, Larousse, 1995). Mais le travail s’achevait à la mort du fondateur de la maison, or celle-ci se pérennisait jusqu’à aujourd’hui sans que l’on connaisse la suite de l’aventure éditoriale. Il fallait donc poursuivre le travail engagé dans les années quatre-vingt-dix, ce qui a d’abord été accompli de manière universitaire.


Le travail à quatre mains est passionnant si les auteurs ont d’abord longuement discuté des angles d’attaque et si la documentation a été passée au crible par les deux auteurs, ce qui a été fait. Le plus délicat à mettre en œuvre a été la mise en récit et la continuité stylistique entre les différentes parties de chaque historien. Mais la concertation a été permanente, fondée sur une surprenante complicité humaine et intellectuelle alors que nous nous connaissions fort peu en réalité. Et ce travail commun a fini par créer des liens d’amitié entre nous, au-delà de deux ans d’efforts rédactionnels.

 

Salon Littéraire <> Le travail du lexicographe est-il descriptif ou normatif ? Ne rejoint-il pas, dans cette double postulation, celui de l’historien et de l’homme politique ? Quelle était la part de l’idéologie dans l’entreprise de Pierre Larousse ?

 

Bruno Dubot <> Pierre Larousse était un républicain de son temps ; convaincu que la nation se construit par une unification linguistique, il a œuvré en ce sens toute son existence en souhaitant « daguerréotyper » la langue que les Français du Second Empire utilisaient. Son œuvre peut se résumer par la formule « instruire tout le monde et sur toutes choses », que les successeurs familiaux à la tête de l’entreprise ont démultipliée dès la Belle Epoque. Les dictionnaires Larousse sont des instantanés de la langue de tous les jours. Les mises à jour perpétuelles et les millésimes sont là pour rappeler que la langue évolue, change, que des mots nouveaux apparaissent et qu’ils doivent être intégrés dans des ouvrages de référence populaires et démocratiques. En ce sens, la maison d’aujourd’hui poursuit après plus de cent soixante ans d’existence le programme idéologique de son fondateur : donner à lire et à comprendre sur le monde contemporain à partir d’un ordre alphabétique.

 

Salon Littéraire <> Larousse, aujourd’hui encore reste à maints égards, une entreprise familiale. Est-ce un anachronisme ?

 

Bruno Dubot <> C’est une particularité du capitalisme français que d’avoir développé des entreprises familiales sur plusieurs générations. On retrouve ce type d’entreprise dans l’industrie automobile avec Peugeot ou Michelin, mais aussi dans l’édition depuis le début du XIXe siècle essentiellement. Les historiens américains ont dit beaucoup de mal de ce type de structure entrepreneuriale jugée archaïque et sclérosante, avant de mettre un peu d’eau dans leur vin aujourd’hui. Larousse a été une entreprise familiale jusqu’en 1983, soit pendant plus de cent trente ans. La simple énonciation de cette durée légitime un certain type de montage entrepreneurial qui n’a rien à envier à d’autres formes d’entreprises. La financiarisation du secteur éditorial au début des années quatre-vingt a néanmoins fait perdre de son intérêt à ce type d’entreprise au sein de ce secteur.

 

Salon Littéraire <> Comment définiriez-vous, vous historien, les rapports entre histoire tout court et histoire de la culture?

 

Bruno Dubot <> L’Histoire de l’édition contemporaine est un champ disciplinaire qui est jeune, une trentaine d’années environ. Il peut être abordé sous l’angle économique, politique, social ou culturel. Nous avons privilégié un angle global ou totalisant cher à nos maîtres Marc Bloch et Lucien Febvre de l’école des Annales. Cette monographie sur la maison d’édition Larousse a donc plusieurs entrées et de nombreuses approches afin de mieux comprendre la complexité de la fabrique éditoriale. C’est au carrefour de cet enchevêtrement et de ce croisement des regards que tente de se trouver la trajectoire que nous avons voulu donner à cette reconstruction historienne.

 

Salon Littéraire <> Si Larousse devait disparaître, serait-ce une catastrophe socio-économique?

 

Bruno Dubot <> Larousse aurait pu disparaître totalement dans les années quatre-vingt au moment de la perte de son indépendance et de son intégration dans des groupes multimédia à vocation mondiale du type Vivendi. En 1972, Larousse employait plus de mille personnes ; aujourd’hui, en 2012, elles ne sont plus que deux cents ; la maison n’est donc plus que l’ombre d’elle-même. Mais son nom, la Semeuse, le Pissenlit et la célèbre formule « Je sème à tout vent » continuent d’égrainer le savoir parmi la société française et dans les foyers francophones. L’entreprise n’a cessé de se réinventer tous les trente ans, chaque fois qu’une nouvelle génération de patrons familiaux a pris les commandes. Le défi actuel est le passage de la galaxie Gutenberg à l’immatériel par le biais des dictionnaires en ligne. En 2008, la maison a mis en ligne gratuitement l’Encyclopédie Larousse, 175 000 articles auxquels l’internaute peut ajouter sa propre contribution afin de ravir à Wikipédia sa place de numéro un dans l’univers des encyclopédies participatives. Ce défi nouveau est l’un des enjeux de la pérennisation de la maison et de sa visibilité mondiale dans les prochaines années : la Semeuse n’a donc pas dit son dernier mot !


Propos recueillis par FAL


Jean-Yves Mollier & Bruno Dubot, Histoire de la librairie Larousse (1852-2010), Fayard, mars 2012, 736 pages, 28€

 

 

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