Interview - Dominique Frischer : « Zweig était un instable qui guérissait ses dépressions par les voyages »

Le soir du 22 février 1942, Stefan Zweig et sa seconde épouse Lotte Altman, de vingt-huit ans sa cadette, se donnent la mort dans leur maison brésilienne de Petrópolis. Psychosociologue de formation, auteur notamment de deux essais remarqués, Les analysés parlent (Stock, 1977) et Le Moïse des Amériques (Grasset, prix du Livre d’Histoire et de Recherches juives, 2003), et de nombreux films documentaires, Dominique Frischer met à nu la pensée de l’humaniste autrichien, ses tourments intimes et ses motivations secrètes, en se basant sur l’analyse de son journal, de sa correspondance, de ses ultimes biographies et écrits romanesques, ainsi que de recherches effectuées au Brésil, abordant ainsi son suicide sous un angle nouveau.

 

Lotte Altmann à Ossining, en juillet 1841. (d.r.)

 

— Comment en êtes-vous arrivée à Zweig ?

D’abord, je connaissais son œuvre. Ensuite, j’avais lu plusieurs biographies, mais qui m’ont paru insuffisantes sur le plan de l’explication du suicide. À la réflexion, je me suis dit que Zweig n’était pas une victime collatérale de la guerre ou de la Shoah, comme on se plaît à le croire dans certains milieux, mais plutôt la victime de ses propres fantasmes. À savoir d’un pari sur l’avenir qu’il avait fait le jour de ses 50 ans et qui lui est apparu comme définitivement perdu après avoir fêté son soixantième anniversaire puisqu’il se suicide exactement trois mois après.

C’est à partir de cette hypothèse de départ que j’ai détricoté tout ce qui concerne Zweig en me centrant exclusivement sur les dix dernières années de sa vie, l’année du pari fatal. En relisant son journal et sa correspondance, je me suis aperçue en effet que la veille de ses 50 ans, Stefan Zweig avait fait le pari faustien de changer radicalement de vie. Et qu’en fait, la guerre va compromettre son projet existentiel. Zweig, le pacifiste inconditionnel, qui souhaitait vers 1931 que des évènements extérieurs viennent l’aider à transformer sa vie, va en effet être confronté à une réalité politique, la montée progressive du nazisme en Allemagne puis en Autriche, qu’il n’avait pas prévue et qu’il n’a pas voulu voir pendant un certain temps. À partir de là, il sera plongé dans une situation infiniment plus tumultueuse que ce qu’il avait souhaité lorsqu’il attendait avec impatience l’évènement extérieur qui l’obligerait à faire un bond en avant.

 

— D’après vous, quels sont les éléments qui peuvent expliquer ce suicide ?

C’est très compliqué. Tout d’abord, il fait le pari de changer de vie en rompant avec sa vie familiale, son épouse, etc. parce que l’année de ses 50 ans, il est saisi par l’angoisse. Il se plaît alors à penser que s’il renouvelle sa vie familiale, sa vie personnelle, il va d’une certaine façon échapper à la vieillesse et renouveler son inspiration car il a un peu l’impression de tourner à vide. Zweig était en effet hanté par le fantasme de la vieillesse, du dépérissement physique, de la perte de sa vitalité sexuelle et intellectuelle. Et il a pensé que rompre avec la routine conjugale et familiale était un remède contre tous les maux présents et à venir.

Au début de l’année 1933, il prend prétexte d’une offense qui lui est faite, par la municipalité de Salzbourg, à lui le grand écrivain, la plus grande gloire littéraire de l’Autriche depuis la mort de Schnitzler et de Hofmannsthal, pour rompre avec une situation familiale devenue intolérable et s’exiler en Angleterre.

Zweig vivra les trois premières années de son exil londonien sous le signe de l’euphorie et de la liberté retrouvée. Il est riche, il est redevenu célibataire, il s’installe, il s’achète un appartement et continue à voyager à travers l’Europe comme par le passé sans que rien n’entrave sa liberté et sans que la détérioration du climat politique en Europe n’influe encore sur son humeur. Petit à petit, les choses se compliquent. Il s’attache à sa secrétaire, une jeune fille malade. Rétrospectivement, à la lumière de son suicide, ce choix peut être considéré comme une fatale erreur de casting. Ce n’est que vers 1937-38 qu’il se sentira rattrapé par les événements politiques et que son humeur s’assombrira. Jusqu’alors, lui qui lors de la Première Guerre mondiale avait rejoint le camp des pacifistes, qui s’était toujours défini comme un apolitique, un ennemi de la guerre, et en dehors de ça un amoureux inconditionnel de l’Allemagne, voit toutes ses convictions bouleversées sans qu’à aucun moment il accepte de modifier ses positions et de prendre parti contre l’Allemagne hitlérienne.

Dès lors, on peut dire que les contradictions dans lesquelles il se débattait ont suscité une véritable déstabilisation intérieure, une sorte de permutation identitaire impossible à assumer. En d’autres termes, à cause de son attachement indéfectible à la culture et à la langue allemande, de son attitude conflictuelle avec sa judéité, Zweig n’a pas supporté, d’une part d’être dépossédé de sa germanité par les lois raciales nazies, d’autre part de se trouver réduit à sa seule identité juive qu’il s’était toujours efforcé de tenir en retrait. Plus le fait que sa deuxième épouse, de presque trente ans sa cadette, qu’il espérait être le soutien de ses vieux jours, du fait de sa mauvaise santé et de sa totale dépendance, devient peu à peu un fardeau insurmontable. Lotte Altmann souffrait depuis toujours d’un asthme chronique. Une maladie pour laquelle il n’existe à l’époque aucun traitement, mais aussi une maladie difficile à gérer au quotidien, surtout si on mène une vie instable et mouvementée comme celle que lui imposera Zweig dans les dernières années. À vrai dire, surtout vers la fin, non seulement Zweig ne fera rien pour que l’asthme de sa femme se stabilise, mais par moments il donne plutôt l’impression d’avoir fait l’inverse comme si, inconsciemment, il souhaitait que l’aggravation de la maladie de sa femme lui serve en quelque sorte d’alibi pour justifier le double suicide aux yeux du monde. C’est pourquoi on peut dire que son suicide est la conjonction de différents facteurs parmi lesquels la guerre ne joue qu’un rôle parmi d’autres, même si elle a fait de lui un juif errant et qu’il a sincèrement souffert du sort fait aux juifs et d’assister impuissant à la destruction de son monde comme il l’écrit si bien dans son autobiographie Le monde d’hier.

 

Zweig au bureau de sa maison de Petrópolis en 1941. (d.r.)

— Lorsqu’il part au Brésil, il est très bien accueilli.

La première fois qu’il découvre le Brésil, l’Argentine, etc. en 1936, Zweig, dont l’œuvre est très populaire en Amérique du Sud, est accueilli comme un dieu. C’est un triomphe. C’est Goethe en personne qui visite le Nouveau Monde.

En 1940, lorsque la guerre est déclarée et qu’il quitte définitivement l’Europe pour le Brésil, l’homme est inquiet, certes, car pour la deuxième fois il abandonne sa maison, ses livres, son travail, mais il n’imagine pas alors qu’il s’agit d’un départ définitif. S’il s’enfuit après l’occupation de la France, c’est parce qu’il craint de voir les nazis débarquer en Grande-Bretagne et qu’il est persuadé que les Anglais résisteront inutilement car l’Allemagne gagnera la guerre.

Il s’embarque d’abord pour les États-Unis. Il s’attarde quelques semaines à New York puis repart pour le Brésil qu’il se réjouit de revoir. Ce deuxième séjour s’avère lui aussi totalement triomphal. Il donne une série de conférences au Brésil, en Argentine, puis il se lance dans un essai sur le Brésil. Vers la fin de l’année 1940, il part explorer le Brésil intérieur afin de recueillir de la matière pour son livre. Il a prévu de se rendre ensuite aux États-Unis où il arrive début 1941. Il y passera six mois, hésitant interminablement sur le choix de sa résidence finale. D’un côté, il estime que New York lui offre plus de possibilités professionnelles et sociales, et puis il parle anglais couramment, de l’autre, le Brésil l’attire davantage à cause de ses paysages, de son climat, de son caractère traditionnel. Toutefois, la langue portugaise le rebute tant que lui, le polyglotte, ne réussira jamais à l’apprendre et qu’à la fin, il se sentira plus déraciné au Brésil qu’ailleurs. Fin août 1941, Zweig se décide soudain, alors qu’il avait entrepris des démarches pour résider en permanence aux États-Unis, à retourner au Brésil pour la troisième fois. Les choses se passent alors nettement moins bien que les fois précédentes.

 

— À cause d’accusations…

C’est compliqué à expliquer à des gens qui ne connaissent ni l’histoire du Brésil, ce qui est malheureusement souvent le cas en France, ni celle de Zweig. C’est quelque chose qui a été complètement passé sous silence par ses différents biographes, en particulier par celui qui a voulu décrire les dix derniers jours de Zweig sous une forme romancée et qui a tourné délibérément le dos à l’histoire et aux péripéties de son troisième séjour au Brésil.

On peut dire, sans trop dévoiler le contenu du livre, que l’une des causes principales de la déstabilisation intérieure de Zweig est le mauvais accueil que reçoit son essai Brésil terre d’avenir, dont il espérait monts et merveilles – et une manne financière –, mais qui est vilipendé par la presse tant de droite que de gauche et qui déçoit même ses lecteurs inconditionnels. Habitué à écrire très vite en se laissant en l’occurrence plus guider par ses impressions de touriste bien intentionné et ses intuitions, Zweig, qui n’était ni un politologue, ni un journaliste, ni un spécialiste de l’Amérique du Sud, a fait un éloge inconditionnel du Brésil… d’un Brésil de carte postale, celui qu’il avait découvert lors de son premier séjour. Ainsi, alors qui s’attendait à un succès fulgurant avec ce livre, il est l’objet d’une violente polémique et d’attaques souvent injustes mais qui persisteront jusqu’à sa mort.

Pour lui, dont la production littéraire avait toujours été encensée par la critique, cet échec est particulièrement éprouvant. Il est principalement dû au fait que Zweig n’a pas compris les réalités politiques et sociales du Brésil, et qu’il a en conséquence été accusé de les avoir passées délibérément sous silence sous prétexte qu’il était en quelque sorte à la solde du pouvoir. À l’époque, le Brésil était une dictature. En conséquence, une partie de la gauche brésilienne et les jeunes écrivains contestataires réunis autour de Julio Cortazar, leur chef de file, l’ont accusé d’avoir écrit un livre de commande financé par le président Vargas et à la gloire du régime. À partir de là, il a été victime d’une manière ininterrompue, durant les six derniers mois de sa vie, d’attaques particulièrement venimeuses.

 

Les corps de Lotte et Stefan Zweig, tels qu’ils furent découverts le 23 février 1942 et photographiés par un journaliste brésilien. (Historiches Museum der Stadt Wien)

— Vous êtes allée plus loin que la plupart des biographes puisque vous avez traité beaucoup de documents brésiliens.

Des documents que les autres n’avaient pas traités, parce que le Brésil est loin, que c’est une langue rébarbative en ce sens que peu de gens la parlent et que, pour le reste, il fallait lire également des témoignages en allemand inconnus en France. Je suis allée au Brésil. Au départ, ce n’était pas vraiment pour Zweig. J’étais invitée à donner une série de conférences sur un de mes précédents livres, Le Moïse des Amériques, qui raconte l’histoire de l’émigration juive en Amérique du Sud. Là, en discutant avec des gens, je me suis rendu compte qu’il y avait eu de nombreuses polémiques autour de Zweig, et que cela l’a certainement profondément déstabilisé, parce que c’était la première fois de sa vie qu’un de ses écrits était contesté. Et cela, il ne l’a pas supporté. Enfin, c’est l’un des éléments à l’origine de l’aggravation de son pessimisme et de sa dépression.

Le deuxième élément, c’est qu’il fuit Rio et sa vie intellectuelle cosmopolite pour se réfugier dans la petite ville de Petropolis, qui ne retrouve un semblant d’animation qu’au moment des vacances et où il vit dans un isolement terrible. Peu à peu, il s’enferme dans une solitude qui devient insupportable, d’autant que sa maison est située dans un environnement naturel qui contribue largement à l’aggravation de la santé de Lotte. Ces éléments personnels, plus les nouvelles terribles sur l’extermination des juifs d’Europe, l’extension de la guerre à l’ensemble de la planète terre, aggravent encore sa dépression et son pessimisme. Dès lors, on peut dire qu’il y a une conjonction d’éléments qui le conduisent petit à petit à se sentir de plus en plus déprimé et à décider, à un moment donné, à la suite d’une ultime attaque calomnieuse, qu’il n’en peut supporter davantage. En plus, cette femme devenue un poids insupportable à cause de sa maladie, de sa dépendance à son égard, de son absence totale de liberté, de l’impossibilité de bouger sur le plan géographique depuis que le Brésil, sorti de sa neutralité, suspecte tous les ressortissants allemands ou autrichiens de représenter une cinquième colonne en puissance, à la solde des nazis, aggrave encore son humeur… À partir du moment où le Brésil s’engage officiellement du côté des Alliés dans la Seconde Guerre mondiale, Zweig ne peut plus se déplacer librement ni, surtout, sortir du pays qui a fermé ses frontières. Cela implique qu’il ne puisse plus se rendre aux États-Unis où, cette fois-ci, il envisageait de se fixer définitivement. Or, Zweig était un instable qui guérissait ses dépressions par les voyages. À partir du moment où il ne peut plus sortir du Brésil, son désespoir ne connaît plus de limites. Ajouté aux autres facteurs, c’est encore un élément supplémentaire de désespoir.

 

— Votre formation de psychosociologue vous a-t-elle aidée dans l’analyse de ce destin ?

Sans doute. Une formation de psychologue qui s’est beaucoup frotté à la psychanalyse permet de lire certains textes avec une acuité toute particulière. Sans oublier que ma biographie du baron de Hirsch, Le Moïse des Amériques, m’a obligé de sortir du créneau relativement limité de la psychologie pour me confronter avec l’Histoire. Et à partir du moment où j’avais ces trois cordes à mon arc, la psychosociologie qui est un formidable outil d’analyse et qui mène à tout, à condition d’en sortir, mon intérêt pour la littérature germanique et l’histoire allemande du XXe siècle, je disposais d’outils efficaces pour étudier le suicide de Zweig sous un angle nouveau. Et puis, pour l’analyse de la personnalité de Zweig, c’est à la fois mon acuité psychologique, la méthode d’analyse des textes – que j’ai pratiqué dans ma carrière de spécialiste de la communication –, ma connaissance de l’œuvre de Zweig, y compris les œuvres mineures sans oublier, comme je l’ai déjà dit, la lecture approfondie de ses écrits des dix dernières années, à savoir son journal, sa correspondance, ses romans et ses dernières biographies, qui m’ont permis d’éclairer les raisons de son suicide sous un angle nouveau… C’est une démarche qu’aucun des biographes n’avait faite spécifiquement sous cet angle. La plupart ont en effet raconté sa vie, avec beaucoup de factuel. Du factuel souvent très intelligent, mais à la fin on n’en peut plus de tous ces détails. Au fond, je dois avouer que je trouve les biographies monumentales plus ou moins indigestes. Je n’ai à donc aucun moment voulu faire une énième biographie de Zweig. En analysant le journal, la correspondance et ses derniers écrits qui sont extraordinairement révélateurs sur son évolution psychologique, mon objectif principal était de cerner les raisons intimes à l’origine du double suicide pour lequel Zweig, selon ses proches, n’avait donné aucune explication plausible.

 

— Sa compagne désirait-elle mourir ou a-t-il trouvé les mots pour la convaincre ?

Il a trouvé les mots pour la convaincre. C’est cela qui est terrible. La pauvre Lotte, bien que malade, se sentait trop jeune pour mourir. À l’époque, elle rêvait encore d’avoir des enfants. Elle a avalé le poison après lui, et après avoir longtemps hésité. La seule lettre qu’on a d’elle, adressée à sa famille, dit : « Stefan ne supportait plus le contexte et souffrait abominablement de la guerre […] et moi et mon asthme. » C’est comme une petite fille qui s’est laissée convaincre par son mentor que sa maladie est sans issue et qu’elle mourra d’ici peu dans d’atroces souffrances si elle ne se résigne pas à y mettre un terme. Cela m’a fendu le cœur quand j’ai lu la déclaration d’autant que dans d’autres conditions climatiques, sa maladie ne se serait pas aggravée de la sorte. En effet, une asthmatique peut vivre relativement longtemps, à condition de respecter un certain nombre de précautions que Zweig, qui a consacré un essai quasi médical à Marcel Proust, le plus célèbre asthmatique de la littérature, connaissait parfaitement, mais qu’il donne l’impression d’avoir écartées ou occultées comme à dessein.

 



Propos recueillis par Joseph Vebret (décembre 2011)

 

 

STEFAN ZWEIG, AUTOPSIE D’UN SUICIDE, Dominique Frischer, Éditions Écriture, septembre 2011, 344 p. (dont un cahier avec des photos inédites de Zweig au Brésil) 20,99 €




> Lire également la bande dessinée de Laurent Seksik & Guillaume Sorel, Les Derniers jours de Stefan Zweig et la biographie de Serge Niémetz, Stefan Zweig - Le Voyageur et ses mondes.

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1 commentaire

juge
juge

Que cette dame dénigre des biographies qu'elle pompe,  grand bien lui fasse, mais pourquoi accumuler tant d'âneries, contresens et erreurs de fait ?