Interview - Gabriel Matzneff, l’énergumène

De 1963 à 1965, Gabriel Matzneff a livré une chronique quasi quotidienne sur la télévision au journal Combat, alors même qu’il n’avait pas de téléviseur… Il a eu la bonne idée de les proposer en recueil. Voici venir un livre drôle, décalé mais aussi pré »monitoire de ce qu’est devenu « l’art » télévisuel.

 

© Louis Monier


— Dans ce nouveau livre vous reprenez des chroniques, que vous avez écrites pour le journal Combat, et qui n’étaient pas « piquées des hannetons ».

En 1962, Philippe Tesson, rédacteur en chef du quotidien Combat, m’avait offert une chronique hebdomadaire. J’avais choisi le jeudi, qui était à l’époque le jour des écoliers. Et tous les jeudis, en page une, je donnais une chronique très personnelle de ton, soit politique, soit philosophique, soit d’humeur. Je les ai déjà quasi toutes reprises dans cinq recueils de textes (1).

Un an plus tard, en octobre 1963, Henry Chapier qui dirigeait les pages culturelles, artistiques, de Combat, eut l’idée de me confier une chronique de télévision, alors qu’il savait que je n’avais pas de téléviseur, que je n’avais jamais regardé la télévision. À Combat, un journaliste professionnel s’occupait de la télévision, mais Chapier voulait quelque chose de différent, d’intempestif. Mes chroniques de première page avaient beaucoup de succès, et en outre, ayant besoin d’argent, je lui avais demandé de me trouver quelque chose qui mettrait du beurre dans mes épinards. Et il a donc eu cette idée. Cette chronique, je m’en suis donné à cœur joie. Je l’ai tenue de fin octobre 1963 à décembre 1965 – et il y en a une d’adieu en février 1966. Cela représente donc plus de deux années. Je me suis beaucoup amusé. Le directeur de Combat, Henry Smadja, que tout le monde appelait Papa, Philippe Tesson et Henry Chapier avaient un très grand respect de la liberté d’expression. Tout de suite, j’en ai usé, et abusé. Je parlais de tout, rarement de télévision, celle-ci n’était qu’un prétexte, puisque je n’avais pas de téléviseur… et la drôlerie est qu’après plus d’un an, un fabriquant de postes récepteurs a fini par m’en offrir un. Je parlais de politique, de religion, de philosophie, de beauté... C’était une télévision balbutiante, une seule chaîne en noir et blanc, soumise au pouvoir politique de manière absolue (au cours de ce livre, on voit naître la deuxième chaîne, arriver la couleur) et je me battais contre le décervelage des masses, la bêtise et la vulgarité des divertissements qu’on leur imposait.

J’avais oublié ces textes. Un de mes lecteurs, devenu un ami, Frank Laganier, a créé un site Internet sur moi, www.matzneff.com. En 2001, un jeune internaute qui en avait entendu parler, m’a demandé, dialoguant avec moi sur ce site, pourquoi je ne les réunissais pas en volume. J’ai mis onze ans à exaucer son souhait. L’été dernier je suis allé les relire à la Bibliothèque Nationale, et j’avoue que relisant, tant d’années après, ces textes oubliés, j’ai beaucoup ri. Cela a donné ce florilège que j’ai intitulé La Séquence de l’énergumène. Pourquoi ? Parce que le titre choisi pas Henry Chapier pour ces chroniques était La Séquence de Gabriel Matzneff et que, furieux de l’insolence que j’y déployais, un gros ponte de la télé s’était un jour exclamé : « Il faut museler cet énergumène ! »

 

— Comment étiez-vous arrivé à Combat ?

Lors de mon premier voyage à Venise, l’été 1962, j’écrivis un bref texte sur mes impressions vénitiennes et, fidèle lecteur de Combat depuis la classe de philo, c’est tout naturellement que je le postai à mon journal de prédilection. Le 31 août le texte parut à la une du journal. J’en fus stupéfié et fou de joie.

Quelques semaines plus tard, je reçois un coup de téléphone de Philippe Tesson qui me dit qu’il aimerait me rencontrer. Nous avons bu un verre dans le café qui fait l’angle de la rue Montmartre et de la rue du Croissant, là où fut assassiné Jaurès. Combat était rue du Croissant, dans un extraordinaire immeuble balzacien qui semblait tout droit sortir des Illusions perdues, avec un vieil escalier… et les typos étaient en dessous. Plus tard, je les verrai travailler, je les bombarderai de questions. C’était captivant, une ambiance du xixe siècle. Ils étaient tous à la CGT, connaissaient le latin et le grec, possédaient la science des caractères, des lettrines, de la typographie, du plomb ! Des types merveilleux, amoureux de leur beau métier. Et donc, ce jour-là, Philippe Tesson me dit que mon petit texte sur Venise les a beaucoup frappés, lui, Henry Chapier et Marcel Claverie, qui, à Combat, était spécialiste de la musique, de l’opéra. Ils trouvaient que j’avais une plume, un ton, un style. Et c’est comme ça que Philippe Tesson m’ouvrit la porte. Je n’avais alors rien publié (mon premier livre, Le Défi, paraîtra en mars 1965), je n’étais qu’un inconnu, un simple étudiant. Ce fut Combat qui me mit le pied à l’étrier. Il faut toujours croire à son ange gardien, à sa bonne étoile.

 

— Lorsque vous étiez lycéen, vouliez-vous devenir journaliste, écrivain ?

Je me passionnais surtout pour les chevaux, les concours hippiques. Je ne pensais rien faire d’autre que monter à cheval, mener une vie de cavalier. Mais ma famille a été ruinée, et en rentrant de mon service militaire, j’ai dû liquider mes chevaux – je ne serais peut-être pas devenu l’écrivain que je suis si je n’avais pas été contraint de les vendre, d’abandonner mes habitudes de jeunesse dorée. Il n’y avait plus de concours hippiques, plus de grands appartements, plus de domestiques… Dès lors, j’ai mené une vie de bohème.

Très jeune, j’étais obsédé par le suicide, comme le savent ceux qui ont lu mon journal d’adolescence, Cette camisole de flammes, que j’ai commencé d’écrire à 16 ans. J’étais un lecteur de Byron, de Schopenhauer… J’avais une vision  tragique de la vie, que j’ai d’ailleurs conservée – mais l’expérience de la vie m’a appris qu’il y a aussi des choses très agréables, et j’ai aujourd’hui moins envie de me suicider que lorsque j’avais 17 ans.

Ce fut au service militaire que je commençai à écrire ce qui sera mon premier roman, L’Archimandrite. Là, je compris que j’étais fait pour écrire,  que c’était la seule chose que j’avais envie de faire. Mais je n’ai jamais eu de plan de carrière. Par exemple, j’étais passionné par l’antiquité gréco-romaine, et c’est pour cela que j’ai voulu faire des études classiques à la Sorbonne… mais à aucun moment je n’ai eu l’intention de passer l’agrégation et d’enseigner. C’était seulement pour être avec mes chers Romains, mes chers Grecs. Un de mes professeurs à la Sorbonne me dit alors que j’aurais dû choisir « la voie royale de l’École Normale » (sic). Pour moi, il n’en était pas question, car l’École Normale, c’était continuer le lycée, le bachotage… alors qu’à l’époque, à la Sorbonne, il n’y avait pas de contrôle continu, on se présentait aux examens en juin, et le reste de l’année, on était libre. On allait au jardin du Luxembourg, dans les bistrots, au cinéma… J’ai sans doute passé plus de temps dans les salles obscures du quartier Latin que sur les bancs de la fac. Et aussi à la librairie Vrin, où le cher vieux monsieur Vrin m’avait à la bonne et me laissait flâner pendant des heures dans l’arrière-boutique. Cela dit, à la Sorbonne, j’ai eu de grands professeurs : Pierre Grimal, dont le cours sur Tibulle était extraordinaire, Pierre Boyancé et son inoubliable cours sur Cicéron. J’y ai aussi suivi le cours d’Antoine Adam sur Baudelaire, celui de Gérald Antoine sur Racine, celui de Jacqueline de Romilly sur Thucydide… J’ai adoré le cours de Vladimir Jankélévitch sur la mort et l’immortalité, celui de Jean Wahl sur Nietzsche. J’ai encore les notes prises au cours sur Kant de Gilles Deleuze, qui était alors maître assistant. Vous voyez, j’étais bien pouponné par de bons maîtres ! Pour autant, je n’ai jamais voulu être un universitaire.

En fait, j’étais persuadé que j’allais mourir très jeune. J’étais révolté, inapte à la vie adulte – dans laquelle je ne voulais pas entrer. J’étais un anarchiste et je le suis resté. La Séquence de l’énergumène est un livre d’anarchiste. Je revendique cet esprit d’anarchie qui a toujours été le mien et me permet de rester jeune, éveillé, passionné, malgré le sable du sablier qui s’écoule, inexorable… Très jeune, j’ai compris que je demeurerais un rebelle, un outlaw,  que jamais je n’aurais ma place dans cette société, et simultanément j’ai toujours eu confiance dans mon destin. C’est contradictoire, mais cela est. Ce fut grâce à cette foi dans mon destin que j’ai, comme homme, comme écrivain, surmonté les difficultés, que je les surmonte encore. Si l’on croit dans le Dieu de l’Évangile, ce Dieu qui vous aime et vous protège, avoir confiance en son ange gardien est facile. Si l’on croit au dieu d’Épicure, lointain, indifférent, qui se fiche du malheur des hommes, on se sent peut-être un peu plus seul. Mais, curieusement, la lecture du De rerum natura de Lucrèce, dans mes moments difficiles, m’insuffle le même réconfort que celle des Évangiles. C’est très différent, mais, au fond, c’est la même chose. D’une manière générale, je pense que le Bouddha, Épicure et le Christ nous enseignent la même chose : apprendre à être insouciant, à vivre dans l’instant et ne pas s’inquiéter du lendemain. Il y a dans l’Evangile selon saint Matthieu une parabole merveilleuse, celle des oiseaux du ciel et des lis des champs, où le Christ nous donne ce précieux conseil : « Ne vous inquiétez pas du lendemain, car le lendemain s’inquiète pour lui-même. » Cet enseignement du Christ, c’est le « Vivez dans l’instant » du Bouddha, c’est le Carpe diem de l’épicurien Horace.


© Louis Monier


— Vous avez adopté ce précepte tout au long de votre vie. Lorsqu’on lit votre journal, il y a tout de même eu des périodes très difficiles ; le lendemain mettait du temps à arriver.

Ces périodes sont, hélas, plus actuelles que jamais. Lorsqu’on vit de ses droits d’auteur, c’est très difficile. On peut être un écrivain très connu et avoir de petites ventes. Les chèques des éditeurs sont alors de petits chèques.

Il ne se passe malheureusement pas pour les écrivains ce qui se passe pour les peintres. Si j’étais peintre, en étant aussi connu que je le suis en tant qu’écrivain, je serais riche, parce que mes toiles se vendraient très cher. Alors qu’avec les livres, quel que soit le degré de notoriété, si on en vend peu, on gagne des clopinettes. La célébrité, la grande notoriété ôtent tout souci financier à un peintre ou à un sculpteur. Ce n’est pas le cas pour un écrivain.

 

— Vous faites en outre partie de ces grands écrivains qui n’acceptent aucune compromission. Vous ne voulez pas écrire de livres de commande…

Je ne l’ai jamais voulu. J’ai un exemple très précis. Lorsque j’ai publié, en 1984, La Diététique de lord Byron, qui a été un beau succès, aussi bien d’accueil critique que de librairie, un de mes amis qui travaillait dans l’édition m’a demandé pourquoi je n’avais pas plutôt écrit une biographie de Byron, ce qui m’aurait permis de gagner beaucoup plus d’argent qu’avec cet essai très personnel et passionné. Je lui ai répondu qu’il existait de très bonnes biographies de Byron, dont une anglaise, en trois gros volumes, du professeur Lesly Marchand, qui faisait autorité… et que si un éditeur français voulait la faire traduire et la publier, libre à lui. Bref, je lui ai expliqué qu’il y avait beaucoup de biographies de Byron, alors que mon livre était unique, qu’il n’y en avait jamais eu avant comme ça et qu’il n’y en aurait jamais après. C’est le livre que je voulais écrire, celui que j’avais dans mon cœur depuis l’âge de 15 ans, lorsque j’ai découvert Byron, qui a été le dieu de mon adolescence avant même que je découvre Dostoïevski, Nietzsche, Dumas, Schopenhauer, Montherlant, Chestov, et d’autres. Tolstoï disait que seuls valent les livres que l’on écrit avec le sang de son cœur. Eh bien moi, qu’il s’agisse de mes romans, de mes poèmes, de mes essais, de mon journal intime, j’écris mes livres avec le sang de mon cœur, sinon je n’écris pas : je vais au cinéma, je vois mes amis, je me tape la cloche, je fais l’amour, je voyage… ou je ne fais rien. J’adore ne rien faire.

 

— Néanmoins, vous tenez votre journal quotidiennement ! À ce sujet, vous aviez dit que Les Demoiselles du Taranne, qui couvre l’année 1988, était votre dernier volume et que vous ne publieriez plus votre journal de votre vivant. Par la suite, vous avez tout de même publié les années 2007-2008. Allez-vous publier les années manquantes ?

J’ai récemment achevé de dactylographier les années inédites. Quel soulagement ! C’était ma grande angoisse. Je voulais mettre mon journal au clair avant ma mort. Mes amis peuvent en témoigner : je ne parlais que de cela. Mes pattes de mouche sont déjà difficiles à lire dans mes lettres… mais les carnets, où j’écris à la diable, sur un coin de table, dans un restaurant, un avion ou un train, parfois debout en marchant ou en attendant l’autobus, ce sont trop souvent de vrais hiéroglyphes ! Les dix-huit années inédites (du 1er janvier 1989 au 31 décembre 2006) sont à présent tapées, prêtes à la publication. Qui les publiera ? Pour l’instant, je ne sais pas. Antoine Gallimard ? Léo Scheer ? L’un des deux sans doute, ou les deux en coédition. Mais je ne suis pas pressé. Pour moi, l’essentiel est que ce journal intime existe et soit en sécurité. Qu’il paraisse de mon vivant ou après ma mort, c’est secondaire.

Aujourd’hui, je publie cette Séquence de L’énergumène, un livre très juvénile, parfois naïf dans ses indignations comme dans ses enthousiasmes, mais où je suis déjà moi-même et où les idées fixes qui nourriront mon œuvre à venir montrent le bout de leur nez.

 

— On vous y retrouve effectivement… tout comme on vous retrouvait lorsqu’en 2010 vous avez publié vos mails, Les émiles de Gab la Rafale.

Un véritable écrivain est lui-même dans tout ce qu’il écrit, qu’il s’agisse d’une page de roman, d’une chronique, d’un poème ou d’une lettre. Dans la moindre de ses lignes on retrouve sa musique, son univers. J’ai baptisé Les émiles de Gab la Rafale « roman électronique ». L’expression de « correspondance électronique » serait sans doute plus juste, mais je l’ai appelé ainsi en souvenir des Mémoires de mon pauvre ami Hervé Guibert, que l’on a appelés « roman », alors que ce n’est nullement un roman au sens classique du terme, ce sont des souvenirs. Voici un service que nous ont rendu nos aînés du Nouveau Roman, Robbe-Grillet, Michel Butor, Nathalie Sarraute : avec eux, la notion de « roman » s’est assouplie, élargie. En un certain sens, tout est roman. On pourrait très bien dire que la Correspondance de Flaubert est son meilleur roman.

 

— Un bon exemple est que les romans primés en septembre sont en général plus des récits autobiographiques que des romans.

C’est le cas du livre d’Emmanuel Carrère, le seul d’entre eux que j’ai lu, un récit dont le protagoniste est  notre ami commun Edouard Limonov. J’ai bien connu Limonov lorsqu’il vivait à Paris. Nous étions voisins dans les colonnes de L’Idiot international. J’étais épaté par la maîtrise qu’il a du français, qu’il parle admirablement. C’est un type charmant, très drôle. Nous avons beaucoup ri ensemble. Nous avons aussi beaucoup bu ! Je ne suis pas étonné qu’Emmanuel Carrère ait été primé et je m’en réjouis. Je n’ai, pour ma part, jamais reçu de prix littéraire. Il y a des confrères (pour lesquels j’ai au demeurant de l’estime), qui ont eu plus de prix qu’ils n’ont publié de livres. Patrick Modiano, chacun de ses livres a reçu deux ou trois prix. Il y a aussi un auteur italien dont chaque fois que j’ouvre un journal italien, j’apprends qu’il a reçu un prix. C’est un essayiste fort respectable nommé Claudio Magris. Je vous assure qu’il ne se passe pas une année sans qu’il reçoive un prix, soit pour un de ses livres, soit pour un hommage à sa carrière. Moi, je n’ai jamais reçu ni prix, ni hommage à ma carrière. Ni un de ces petits prix pour débutants (le prix du premier roman, le prix Roger Nimier), qui font plaisir, ni de grands prix tels le Goncourt, le Renaudot, qui sont de vrais soutiens financiers. J’ai parfois été sur des listes, mais, au dernier moment, patatras ! Deux fois, j’ai failli avoir le Renaudot, mais je ne l’ai pas eu. J’ai cru pendant une semaine que j’aurais le grand prix du roman de l’Académie française pour Mamma, li Turchi ! Nous n’étions plus que deux en compétition, mon roman était publié par une maison du groupe Gallimard, j’avais de très bonnes chances. Ce fut alors qu’un psychiatre, président d’une société pour la défense de la vertu des jeunes filles, écrivit contre moi aux académiciens une lettre de dénonciation, semblable à celles que des ordures de son genre écrivaient à la Gestapo en 1942 contre les juifs, où il expliquait qu’un libertin, un débauché tel que moi ne pouvait recevoir le grand prix du roman de l’Académie française. Et je n’eus pas le prix. Ce qui m’écœura le plus fut que les journaux publièrent cette infâme lettre de dénonciation sans commentaire, comme si une pareille abjection était un acte normal, sans protester, sans s’indigner !

 


Propos recueillis par Joseph Vebret
(Décembre 2011)

 

Gabriel Matzneff, La séquence de l'énergumène, Éditions Léo Scheer, janvier 2012, 368 p., 21 €

 

(1) Le Sabre de Didi (1986), Le Dîner des mousquetaires (1995), C’est la gloire, Pierre-François ! (2002), Yogourt et yoga (2004), Vous avez dit métèque ? (2008).

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