Interview - "La Conjuration de Baal" : une nouvelle aventure d'Alix, dans les rues de Rome et de Pompéi…

 

ALIX AU BAAL MASQUE
Doit-on, peut-on interpréter les sonates de Bach au piano ? Les uns crieront au sacrilège, expliquant qu’il est hors de question de conférer aux notes de Bach des sonorités que lui-même ne pouvait connaître et qu’il faut donc s’en tenir au clavecin. Et ils n’auront pas tort. Mais ils n’auront pas tort non plus, ceux qui soutiendront, au contraire, que Bach était un artiste ; que, comme tout artiste, il était en avance sur son époque et qu’il pressentait, comme aurait pu dire H.-G. Wells, the shape of sounds to come ; et que donc, loin de le trahir, on ne fait que lui rendre justice en jouant ses sonates au piano.
   
Le continuateur d’une série romanesque ou d’une série de bandes dessinées se retrouve, qu’il le veuille ou non, face à un dilemme du même ordre. S’il produit une copie conforme de ce qu’avait pu faire son modèle, on l’accusera de manquer d’originalité et de ne rien apporter à l’œuvre fondatrice. Inversement, s’il essaie d’ajouter quelque chose, il risque d’être accusé de trahison. Marc Jailloux nous avait expliqué l’an dernier qu’il se situait plutôt dans le second camp : pour poursuivre dans ses Oracles les aventures d’Orion, il avait essayé d’imaginer ce que Jacques Martin aurait pu faire aujourd’hui s’il avait poursuivi lui-même son œuvre ; il avait extrapolé, sans pour autant s’égarer dans des fantaisies coupables, puisque Martin lui-même avait eu le temps de lui donner son aval, juste avant de mourir.
   
Michel Lafon, scénariste de la nouvelle aventure d’Alix, intitulée la Conjuration de Baal, ne pouvait obtenir pareille caution. Il a choisi, non pas d’extrapoler, mais, si l’on peut dire, d’intrapoler. Loin de sortir Alix des décors habituels, il l’y maintient ; il l’y enferme, même. Mais il le conduit, et il nous conduit, à revisiter, sinon d’un autre œil, du moins d’un œil plus attentif, le monde que nous connaissions déjà, démarche qui, après tout, a toujours constitué l’essence même de la littérature. Ici, donc, avec la complicité du dessinateur Christophe Simon, il poursuit son grand jeu de mise en abyme entamé avec son roman Une Vie de Pierre Ménard, pour lequel Boojum l’avait déjà interviewé : il avait emprunté Ménard aux Fictions de Borges pour offrir à ce personnage une « biographie » de deux cents pages, et Ménard n’avait aucune raison de se plaindre, puisque lui-même, chez Borges, avait « emprunté » à Cervantès deux chapitres de son Don Quichotte.
   
Disons-le tout net : la Conjuration de Baal ne plaira pas à ceux qui aiment voir sur la scène de l’Opéra Bastille des opéras classiques qu’une mise en scène « provocatrice » remplit de soldats nazis, de femmes nues, de mitraillettes et d’écrans vidéo. En revanche, il ravira tous ceux qui, sans aller jusqu’à penser comme Renan que « la véritable admiration est historique », ont un faible pour le principe énoncé par André Chénier : « Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques ».


— D’une certaine manière, vous avez voulu faire à Jacques Martin ce qu’avait fait à Cervantès Pierre Ménard, héros d’une des Fictions de Borges : Ménard, dont vous vous êtes d’ailleurs amusé à écrire la « biographie », parvenait à reconstituer deux chapitres de Don Quichotte et vous, vous avez écrit un scénario d’Alix qu’aurait pu imaginer Martin…
Michel Lafon. C'est vrai que mon premier roman (Une Vie de Pierre Ménard, Gallimard, 2008) invente la vie d'un personnage d'une nouvelle de Jorge Luis Borges, et que le scénario de la Conjuration de Baal creuse l'univers de Jacques Martin, en remontant à ses mythes fondateurs, comme si dans les deux cas j'éprouvais un plaisir particulier à me placer sous l'invocation d'un créateur préexistant, et même dans la peau d'un personnage qui a déjà une part — minuscule ou immense, selon les cas — d'existence. C'est mon côté hypertextualiste, sans doute, mon côté théoricien et praticien de la réécriture.

Dans quelles circonstances avez-vous été engagé par Casterman pour écrire le scénario de cette histoire ?
C'est mon grand ami Benoît Peeters, avec qui j'ai écrit un essai sur l'écriture en collaboration (Nous est un autre — Enquête sur les duos d'écrivains, Flammarion, 2006), qui a signalé à Casterman que j'étais depuis toujours un passionné des aventures d'Alix. L'éditeur m'a proposé de lui envoyer un projet de scénario, ce que j'ai fait. Et c'est ce même éditeur qui, après avoir approuvé mon synopsis, a décidé que ce serait Christophe Simon qui ferait équipe avec moi.

La tonalité des images est très sombre. Est-ce vous qui avez fait ce choix ?
Je suis responsable des ambiances, évidemment, mais pas de la mise en couleurs. Dans un premier temps, j'avais imaginé une histoire en deux albums, le premier urbain et nocturne, le second rural et plutôt diurne : sur la durée du diptyque, l'obscur et le clair se seraient équilibrés ; le clair aurait même fini par vaincre l'obscur, comme le jour vainc la nuit ; bref, comme Alix vainc les Molochistes. Mais pour des raisons diverses, ce projet a été condensé en un seul album, celui-ci, qui de ce fait a 50 pages, au lieu des 44 habituelles ; ce qui aurait été la deuxième partie commence grosso modo page 36, lorsque Pompée quitte Rome piteusement, d'où ce « déséquilibre » entre scènes de nuit et scènes de jour.

Y a-t-il des faits historiques à la source de votre scénario ? Y a-t-il eu des conjurations comme celle qui est au cœur de l’intrigue ?
Non, comme je l'explique dans les deux épilogues que j'ai écrits pour les deux versions de l'album, c'est le noyau mythique des aventures d'Alix (les huit premiers albums, d'Alix l'intrépide au Tombeau étrusque) qui constitue pour moi l'inspiration et le terreau de cette aventure. Molochistes et sacrifices humains sont dans ces albums, et c'est pour moi une caution « historique » suffisante, puisque c'est l'histoire d'Alix qui m'intéresse, l'Histoire imaginée par ce génie de la BD classique que fut Jacques Martin.

La frustration du scénariste n’est-elle pas ici obligatoire ? En construisant sa fiction dans le cadre de la grande Histoire déjà écrite — même si elle est à certains égards imaginaire —, n’est-il pas condamné à faire du sur-place, à écrire une histoire déjà écrite, une non-histoire ?
Ce n'est pas faux : à se placer dans le cadre de l'Histoire, mais aussi des histoires d'Alix, on est forcément bridé, on doit forcément respecter une série de règles (historiques, narratives, rhétoriques, etc.). Mais c'est cette contrainte qui est intéressante, qui à mes yeux justifie l'entreprise et qui s'avère créatrice, je crois, à condition de comprendre qu'il ne s'agit pas d'amener Alix là où il n'est jamais allé (en Amérique ou sur la lune !), mais au contraire de le faire repasser, si je puis dire, par les mêmes cases. L'idée d'un sur-place est très juste, on pourrait même dire, ici, que « tout s'est passé à Pompéi », comme si l'étape romaine n'avait été qu'un rêve, ou plutôt un cauchemar ; d'ailleurs, certains des plus beaux albums de la BD franco-belge font du sur-place : la scène se passe à Moulinsart, et n'a aucune raison de s'en éloigner…

Votre ouvrage fourmille de références aux précédents Alix. Cela ne risque-t-il pas de déboussoler un peu les nouveaux lecteurs de la série ? de les empêcher de « prendre le train en marche » ?
Au contraire, je crois que c'est, pour les jeunes lecteurs, l'occasion idéale de découvrir ces albums admirables, fondateurs, si par hasard — par chance — ils ne les ont jamais lus ; et puis je crois surtout que pour tous les lecteurs, petits ou grands, ces références ajoutent à la profondeur de l'aventure, à son relief, et finalement à sa durée : ma grande ambition était d'inventer une histoire qui dure, un album que l'on mette plus d'une heure à lire, qui exige de l'attention, de la lenteur, qui accompagne longuement son lecteur, comme le Mystère de la Grande Pyramide, pour sortir de l'univers de Martin, ou le Sphinx d'or, l’Ile maudite et la Tiare d'Oribal, pour y retourner aussitôt.

Dans votre note finale d’intention, vous vous défendez d’avoir cédé à la tentation de la parodie. Cependant, certaines formules ne laissent pas de faire sourire : p. 10, « …avant de se disperser dans la nuit, qui les engloutit avec la voracité d’un dieu avide de sacrifices. » Disons que ce type de formule pouvait être pris au sérieux quand c’était Martin qui les écrivait, mais qu’aujourd’hui le lecteur moyen est forcément moins naïf qu’il y a quarante ans…
Je suis ravi de ce genre de récitatif, comme je suis ravi, par exemple, des très longs échanges entre César et Alix : je revendique le sérieux absolu de la lecture de ces récitatifs et de ces dialogues ; je considère que l'on doit lire une aventure d'Alix en 2011 exactement comme on en lisait une dans les années cinquante ou soixante, avec la même crédulité, la même attention, le même investissement. La BD classique a justement cette vertu, pour moi, de se situer hors du temps, dans une sorte d'avant absolu, d'éternelle jeunesse. La parodie tuerait le scénario, en effet, et sa « modernisation » par l'ellipse, le raccourci, la simplification ou le clin d'œil le tuerait également. Je crois que ce scénario parfois volontairement grandiloquent ou redondant (redondant par rapport à l'image, selon la grande tradition jacobsienne), toujours très écrit, très littéraire si j'ose dire, est le plus bel hommage que je pouvais rendre à Jacques Martin et à l'époque glorieuse de ses chefs-d'œuvre : j'ai tenté de parler comme Jacques Martin, ou comme Alix, ce qui revient au même.

Ne pas entraîner le héros ailleurs, mais creuser l’univers dans lequel il évolue, dites-vous en substance dans votre note d’intention. Ce principe rappelle ce que vous avez écrit dans un article à propos de la fable, genre court qui trouve sa richesse « en profondeur », et non « en surface ». Cette perspective « gigogne » n’est-elle pas paradoxalement un moyen de sortir du cadre ?
C'est juste, cette aventure peut être lue en surface, mais elle peut aussi être lue en profondeur, à différents niveaux. Il y a des doubles pistes, des non-dits qui dans le meilleur des cas permettront aux lecteurs les plus attentifs, les plus curieux de la lire une deuxième fois sans déplaisir, du moins je l'espère. Pourquoi ne pas imaginer, par exemple, que la destruction future de Pompéi, en 79 après J.-C., est la revanche de Moloch-Baal ? On pourrait dire qu'un album de BD classique est, sinon une forme brève, comme l'est généralement la fable, du moins une forme fixe, comme le sonnet si l'on veut. De ce fait, une des meilleures façons de l'augmenter est de le creuser — d'où les renvois de bas de page à des albums antérieurs de la série ; d'où aussi sans doute, métaphoriquement, l'abondance, dans cet album comme dans tant d'albums anciens, des souterrains, des passages secrets, des cryptes, des grottes et des abîmes. Voilà pour la mise en abyme, qui a en BD ses chefs-d'œuvre, comme on le sait, des Bijoux de la Castafiore au Réseau Madou. Quant à « sortir du cadre », il est probable que le dialogue final entre Alix et Tiberius, plutôt cynique, ou que la composition étonnamment hétérogène des Molochistes m'ont été inspirés par l'air du temps, même si je n'ai pas pensé sur le moment à un événement politique particulier (ni surtout voulu, pour les raisons que je viens d'évoquer, faire allusion à quoi que ce soit de contemporain).

En 2012, aux prochaines élections, voterez-vous pour César ou pour Pompée ? La dévotion inconditonnelle de votre Alix pour le premier est un peu excessive.
L'amitié indéfectible entre César et Alix, la façon dont le premier veille paternellement — parfois sévèrement — sur le second et dont le second ne cesse de lutter pour la cause du premier, en déjouant périodiquement des complots ourdis contre lui, tout cela est chez Jacques Martin, et il fallait bien sûr le respecter ; il n'aurait plus manqué que d'imaginer un Pompée courageux, honnête et sympathique !

Le « bonus » final — façon dvd — sur le making of de cet album est, sauf erreur, une première dans ce type d’ouvrage. Il y avait eu jusqu’à présent des ouvrages sur le travail des créateurs de bandes dessinées — par exemple, Ave Alix —, mais on n’avait jamais eu droit à ce type de supplément interne…
C'est le trentième Alix, et je crois un bel Alix, « à l'ancienne », comme me le disent avec enthousiasme les premiers lecteurs : voilà pourquoi Casterman a voulu faire un effort particulier, à la fois pour l'édition ordinaire et l'édition de luxe, avec chaque fois un bonus, que je trouve très réussi. Celui de l'édition de luxe, notamment, permet d'admirer des crayonnés de Christophe Simon. Et du coup, j'ai dû rédiger deux textes sur mon travail de scénariste, ma vision d'Alix, ma passion pour Alix : c'était un peu inattendu, pour quelqu'un qui signe son premier scénario, mais j'ai éprouvé beaucoup de plaisir à écrire ces deux textes, et il me semble que c'est autant le romancier que l'essayiste qui s'en est donné à cœur joie.

Comme d’habitude et comme toujours, un petit parfum d’homosexualité plane sur Alix. Il y a en particulier ce moment où il remercie poliment les esclaves de sexe féminin qui viennent de le laver, lui et son camarade…
Alix remercie les esclaves du message qu'elles viennent de lui apporter de la part de leur maître, et alors ? Que savons-nous de ce qui se passe dans la case suivante, celle qui n'a pas été dessinée ? Un des grands plaisirs de la BD classique, pour moi, est de la lire entre les cases, d'imaginer les cases manquantes — même et surtout quand on est le scénariste !


Propos recueillis par FAL

Signalons également l'édition « luxe », grand format, avec planches dessinées, mais non coloriées

 

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