"Riva Bella" raconte une histoire. Mais, si celle-ci a incontestablement un début et un milieu, il n’est pas sûr qu’elle ait vraiment une fin.

LA VODKA DU DIABLE

L’argument de Riva Bella, second roman de Patrice Leconte, tient en quelques lignes. Antoine Garbo, dit Tony, fait disparaître une femme tous les soirs. C’est normal, puisque c’est la sienne, puisqu’il est illusionniste et puisqu’elle est depuis toujours son assistante. Mais il n’avait pas prévu qu’elle disparaîtrait vraiment, du jour au lendemain, pour s’en aller avec un chanteur faussement sud-américain.
The show must go on, évidemment. Pour terminer sa tournée tout seul, Tony doit redéfinir son numéro : il ajoute à ses tours de prestidigitation solo une démonstration d’hypnose collective sur scène. Cette reconversion est un franc succès et même une cure de jouvence, puisque c’est comme hypnotiseur que notre illusionniste avait commencé sa carrière, mais elle ne fait pas revenir pour autant l’Absente. Tony noie chaque jour son chagrin dans des litres de vodka.
Riva Bella est évidemment rempli de moments et de remarques très drôles, puisque c’est un récit sorti de l’imagination de Patrice Leconte, mais on y retrouve aussi, à chaque page, le désespoir qui hantait certains de ses films — le Mari de la coiffeuse ou Monsieur Hire, par exemple — et le rêve de son illusionniste est d’une certaine manière de se faire disparaître lui-même.
Le lecteur découvrira tout seul si cette affaire se conclut ou non par une fin heureuse. L’essentiel est que, pendant deux cents pages, la légèreté apparente de Leconte s’apparente à celle des fins de partie de Samuel Beckett, auquel, d’ailleurs, il ressemble physiquement. Aucun sourire ne saurait écarter définitivement le grand néant auquel nous sommes tous condamnés.
In vodka vanitas.
   

LSL. Page 184, décrivant le strip-tease final et triomphal de votre héroïne, vous dites que celle-ci révèle à travers ses sous-vêtements des « chaires (sic) appétissantes ».  Avouez que cette faute est un lapsus qui révèle l’étroite parenté du charnel et du spirituel chez vous.

Patrice Leconte. Cette faute d’orthographe n’est pas un lapsus (ce serait trop facile), mais bien une faute, calamiteuse, lamentable, honteuse. Il y en a d’autres, hélas ! comme ce « Gérard Lenormand », qui, paraît-il, s’écrit sans -d à la fin, ou ce « Dominique Web » qui devrait s’écrire avec deux -b. Sans parler d’une erreur concernant le numéro de la chambre de l’hôtel de Riva Bella qui passe de 624 à 604, ou l’inverse, je ne sais plus. On ne relit jamais trop un manuscrit…
   
LSL. La dernière ligne de Riva Bella rappelle la dernière réplique des Inconnus dans la maison (Raimu, alcoolique qu’on pensait définitivement guéri, s’écrie : « J’ai soif »). Pensez-vous que rien n’est totalement effaçable ici-bas ?

Patrice Leconte. Oui, je pense en effet que nous avons tous un disque dur sur lequel tout se grave à vie. Nous essayons d’oublier des choses, mais elles sont toujours là. Impossible de faire « l’ardoise magique » avec nos souvenirs, et surtout avec nos blessures.
 
LSL. Vous vous mettez à écrire des romans alors que votre camarade Klotz/Cauvin vient de mourir…

Patrice Leconte. Notre « course de relais », entre Claude Klotz et moi-même, est bien involontaire. Il est parti trop tôt, et je me suis mis à écrire un peu tard. Il avait lu les Femmes aux cheveux courts, qu’il avait beaucoup aimé, mais il ne lira jamais Riva Bella. Dommage, je pense que ça lui aurait plu…

LSL. Votre roman semble être au début le récit d’un échec. Comment avez-vous vous-même vécu vos échecs professionnels ? Peut-on dire, par exemple, que le passage à la littérature a été un moyen de digérer la Guerre des Miss ?

Patrice Leconte. Autant un succès donne des ailes, rend léger, heureux, autant un échec me plonge dans des profondeurs sombres que l’on imagine mal. Je ne peux absolument pas rester insensible au ratage. Je suis envahi d’un sentiment terrible : la honte. Honte de m’être trompé. Honte d’avoir voulu plaire et de me prendre les pieds dans le tapis. Honte d’avoir fait dépenser tellement d’argent pour rien. Honte d’avoir entraîné toute une équipe dans un naufrage. Je reste allongé sur mon canapé, dans mon bureau, je regarde le plafond, et je ne fais rien. Et si je sors, j’ai l’impression que tout le monde est au courant de mon infortune, et que les piétons me regardent de travers. Ça peut durer pas mal de temps. Et ça n’est pas super marrant à vivre. C’est vrai que, d’une certaine manière, le passage à l’écriture peut aider à digérer un échec, en se retrouvant solitaire mais inventif.

LSL. Votre héros continue de boire des litres de vodka quand ses affaires professionnelles marchent de nouveau comme il faut. Est-ce parce que le succès est aussi lourd à supporter que l’échec ? Et pourquoi ce Pléiade de Verlaine, grand absinthéiste, traîne-t-il dans votre bureau ?

Patrice Leconte. Je vous rassure : dans les moments de déprime, comme dans les moments d’euphorie, je ne me suis jamais évadé dans l’alcool. J’aime beaucoup la vodka, certes, mais c’est pour moi un pur plaisir, non un refuge, et je ne crois pas avoir jamais été complètement ivre. En tout cas, beaucoup moins que Paul Verlaine.

LSL. La Sécurité sociale anglaise (v. Sunday Times du 6.II.’11) vient de recruter deux cents parturientes volontaires pour accoucher sous hypnose — moyen de réduire les coûts énormes entraînés par la multiplication des péridurales. Votre Tony fera-t‑il partie des obstétriciens ?

Patrice Leconte. On peut faire des tas de choses sous hypnose. Pour les accouchements, c’est une bonne idée. Mais ce serait bien de généraliser l’hypnose à tous les moments pénibles de la vie. Tony Garbo n’est donc pas près d’être au chômage.
 
LSL. Est-ce qu’en écrivant vos romans, vous faites le même coup que Balasko avec Cliente ?  On écrit le livre comme « bande promo » d’un film à venir.

Patrice Leconte. Non, pas vraiment. C’était pour le plaisir d’écrire des romans. Mais pas pour en faire des films. Cela dit, pour Riva Bella, c’est tentant. Mais je ne crois pas que je tournerai cette histoire, parce que je ne sais pas trop ce que je pourrais exprimer de plus dans un film. Si c’est pour faire simplement l’illustration du roman, à quoi bon ?
 
LSL. Si l’on vous dit qu’à certains moments, on est saisi par la peur en lisant Riva Bella… ?

Patrice Leconte. Je comprends très bien cela. Et ce n'est pas une lecture qui me déplaît. Même si j'ai, comme toujours, tenu à contrebalancer le désespoir absolu de Tony Garbo par une légèreté délibérée du style. Mais bon, des fois ça marche, des fois pas.


Propos recueillis par FAL
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