Interview - Ariane Bois : "Un réel besoin de partager le chagrin"

Pour son tout premier livre, Ariane Bois aborde un sujet tragique : le suicide des jeunes. Cet acte, fréquent, souvent incompris, rarement expliqué entraîne les familles dans l'enfer du doute et du remords. Les parents sont marqués à vie, les frères et sœurs considérés comme des "des endeuillés de seconde zone". Personne ne pense pas à leur souffrance alors que reposent sur leurs épaules le poids du chagrin, le soutien des parents et parfois l'avenir de la famille.

Avec beaucoup de talent et de pudeur, elle décrit dans ce bouleversant roman sobre et très bien écrit ce qu'est la vie d’une famille frappée par le drame le jour d’après, l’année d’après.

 

— L’écriture de Et le jour pour eux sera comme la nuit est très resserrée, presque distanciée. C’était une volonté de votre part ?

Mon style est en effet dépouillé, avec des phrases courtes qui vont droit au but, des mots simples. Le suicide d’un jeune homme de vingt ans étant déjà assez dramatique en lui-même, il convenait de ne pas en rajouter. J’ai beaucoup travaillé le style. En abordant ce sujet un peu comme un reportage, en prenant cette famille-là sur le vif.

J’ai mis un an à écrire ce texte et je l’ai ensuite amendé environ une cinquantaine de fois.

J’ai toujours su que j’allais écrire sur ce thème, mais j’ignorais sous quelle forme. J’ai longuement hésité entre le témoignage, le roman ou tout simplement un écrit personnel et puis un jour l’histoire s’est imposée à moi. À partir du moment où le premier chapitre était posé, avec la chute de Denis, la voie était claire. On était déjà dans le jour d’après, il fallait suivre cette famille en faisant entendre leurs voix de manière chorale. J’avais en tête le superbe livre de Joan Didion, L’Année de la pensée magique. Il fallait montrer de quelle façon une famille qui se bat contre la culpabilité, le remord, le sentiment d’isolement vit une année de deuil, donc une année différente des autres. Il fallait faire comprendre au lecteur comment ce couple menacé d’exploser reste finalement debout. Le suicide n’est pas une mort comme les autres. C’est une mort qui interpelle, qui demande des réponses, qui représente le malheur absolu.

J’ai beaucoup élagué, coupé deux cents pages au total. Il y avait au départ deux histoires en parallèle, mais je me suis très vite rendu compte qu’il ne pouvait pas y avoir de ramifications, d’autres histoires. Il fallait que ce drame se vive en huis clos. J’ai resserré la trame sur les parents, le frère et sœur, la grand-mère.

Être le frère ou la sœur de quelqu’un qui met fin à ses jours est particulier. Je me suis focalisée sur le chagrin, la culpabilité et l’impossibilité de chacun de communiquer dans cette douleur. Il n’y a pas de mot pour désigner la perte d’un enfant : si vous perdez vos parents, vous êtes orphelin, là dans ce cas il n’y a rien, aucun mot de la langue française ne convient. Comme si on ne pouvait nommer l’indescriptible.

Il fallait qu’ils s’en sortent ensemble. J’ai voulu m’attaquer à cette double peine que peut être le suicide : vous perdez quelqu’un qui vous est cher, mais en plus votre couple risque de ne pas survivre au drame.

Après une telle épreuve, les cas de divorces sont très fréquents. Donc je montre les tensions entre eux, les tentations aussi. Pierre, le père est attiré par une jeune fille, une histoire s’ébauche entre eux, mais je trouvais plus beau qu’il résiste à la tentation. Je montre comment toute leur vie, leur sexualité même est affectée. Mais ces gens-là s’aiment beaucoup et ont encore beaucoup à perdre : ils ont un petit garçon qui sans connaître la vérité la devine, une fille qui ne va pas bien. Ils restent debout, se sortent du désespoir à l’état pur. La menace d’une autre tragédie va les obliger à continuer leur existence sur d’autres bases.

 

— Avoir mené à bien l’écriture de votre roman, l’avoir publié et reçu ce bel accueil public a-t-il agi sur vous comme une catharsis ?

J’aurais bien aimé, mais je ne l’ai pas encore ressentie, j’ai plutôt eu une impression de baby blues. Le livre a fait ressortir des émotions oubliées. La réaction des gens a été fantastique. Beaucoup de personnes de mon entourage, des gens avec qui je travaille sont venus vers moi en me disant : "Moi aussi ça m’est arrivé", mais ce sujet n’était pas apparu dans les conversations quotidiennes. Beaucoup d’inconnus m’écrivent aussi.

Quand on écrit, on se dévoile forcément. Il faut gérer cette lumière posée sur les souvenirs. Rendre hommage à quelqu’un qui n’est plus là par l’écriture reste une thérapie, l’absent vit à nouveau grâce au roman et aux souvenirs. L’écriture étant la seule chose qui reste. C’est très satisfaisant, comme une petite maison qu’on construit pour abriter ceux qu’on a perdus.

En même temps l’écrit ne résout rien, le livre est là, mais rien n'a changé. Dans les premières semaines on est tout entier porté par son sujet, la concision, le travail d’écriture puis le livre vit sa vie et il faut se rendre à l’évidence, le chagrin, la perte sont toujours bien présents. On parle toujours de travail de deuil, cela m’énerve un peu. Le deuil ne commence pas à un moment donné pour se terminer à un autre, le plus vite possible. Les gens en deuil finissent par exaspérer. Il faut passer à autre chose rapidement, tourner la page. Plus que le travail de deuil, c’est celui-ci qui vous travaille, passe à travers vous et vous rend différent. Je voulais mettre en lumière le fait que cette famille va évoluer à travers la perte d’un enfant qui est un voyage intérieur. Chacun le fait à son rythme. Le père, la mère la grand-mère, les deux autres enfants n’ont pas les mêmes sentiments au même moment.

Tous sont confrontés à leurs démons, mais différemment : ils se disputent, ne parviennent pas à se parler. Il y a beaucoup de violence entre eux, mais cette violence vient de la nature même du suicide. Le suicide d’un jeune est une onde de choc qui s’immisce dans chaque partie de la vie et chacun la répercute sur les autres.

On ne sort pas meilleur de ce tsunami, mais diffèrent : peut-être un peu plus sensible à la souffrance d’autrui.

 

— Quelle est dans votre roman la part de la réalité et de la fiction ? Je pense à Mamina, la grand-mère qui dit à sa fille de cinquante-quatre ans : "C’est atroce, mais tu en auras un autre" ou à Alexandre le petit garçon et ses mots si justes : "Quand Denis aura fini d’être mort, il pourra jouer avec moi ?"

Toutes ces phrases relèvent de la fiction. J’ai tout recréé sauf le portrait de ma grand-mère et encore j’ai été plus clémente avec elle qu’elle ne l’était. De telles paroles ont pu être dites au moment du drame. L’inconscient enregistre à notre insu.

À travers le petit garçon que j’ai imaginé puisque je n’ai pas d’autre petit frère, j’ai tenté de trouver un moyen de faire passer une pensée irrationnelle, En effet, ils deviennent tous un peu fous, ils sont tous pris par une sorte de pensée magique. Par ses mots, le petit garçon traduit la folie de toute la maisonnée dans cette année particulière.

Pierre qui est un homme logique se surprend à lire le Monde l’après-midi sur la tombe de Denis. Quand on lui parle de son fils il ne sait plus très bien de qui on parle : celui qui n’est plus là où Alexandre, le petit de 9 ans qui lui a encore tant besoin de lui.

La mère Laura est une femme active, directrice de la communication d’une grande entreprise du CAC 40. Elle sillonne la planète, mais elle perd elle aussi tous ses repères et se met à voler dans les magasins. Comme une adolescente. Comme s’il fallait que quelqu’un paie pour ce qui est arrivé. Elle a un comportement régressif. Elle a besoin d’expier, d’être arrêtée par la police. Ses actions la mettent en danger et la font même basculer un temps dans l’ignominie.

Tous livrent en permanence une bataille entre ce qu’ils savent : la mort, définitive, et ce qu’ils voudraient croire, un retour possible ?

Leur sentiment de culpabilité est absolu. Le suicide est la culpabilité extrême : qu’est qu’on a manqué, pourquoi on n’a rien vu ? Ce ressenti est là, en filigrane dès la deuxième page.

Peut-être n’ont ils rien vu, car il n’y avait rien à voir.

Certains suicides sont annoncés, d’autres non : j’ai choisi un jeune, sportif, bien dans sa peau qui a du succès auprès des filles, sans malaise apparent. Les psys expliquent que parfois, une faille identitaire est présente depuis le début. Il peut y avoir un phénomène déclenchant, ou des signaux d’alarme, mais là non.

Le père est médecin, il croit encore en son métier, mais n’a rien vu. C’est peut-être lui qui souffre le plus. Avec Diane sa fille. On parle souvent de la douleur de la mère, mais il y a aussi celle des frères et sœurs. On est amputé de son enfance, de ses souvenirs. Votre frère ou votre sœur est souvent la personne qui vous connaît le mieux, se souvient le mieux de vous, enfant.

Comme dans tout deuil, il y a le problème de l’avenir : tout ce qu’on ne fera pas ensemble, tout ce qui n’aura jamais lieu. Mais dans un cas de suicide se pose aussi la peur de la contagion : Diane réagit en se disant que si son frère en est arrivé là, elle peut elle aussi le suivre dans cette direction. Elle questionne sa propre santé mentale. Elle ne peut pas partager cette crainte. Il faut qu’elle assure, protège ses parents. Elle ne montre rien, elle semble lisse, mais à l’intérieur elle souffre terriblement.

Elle est furieuse contre son frère : il l’a laissée toute seule face aux parents, pourquoi n’a-t-il pas pensé à elle ? La colère est là, mais elle ne peut pas l’exprimer puisque le disparu est idéalisé. Soit on n’en parle pas, soit il devient un saint, un dieu. Les frères et sœurs sont des "endeuillés de seconde zone".

On pense aux parents, mais eux aussi ont toute une vie à vivre qui va être modifiée en profondeur. Il va leur falloir vivre, soutenir leurs parents et être heureux pour deux. Dans Et le jour pour eux sera comme la nuit, le frère et la sœur sont comme un couple, ils avaient une relation très proche, très intime un peu comme les jumeaux du Jardin des Fizzi Contini.

La douleur de la sœur passe par son corps, elle récupère du contrôle sur elle-même par l’anorexie, les mutilations. Elle vit cette situation dans la solitude : ses parents accaparés par leur propre malheur la voient dépérir, mais ne réagissent pas. Elle en arrive à penser que "ce serait tellement plus facile si Denis était là pour m’aider". Une idée qui traverse l’esprit des gens en deuil : on peut avoir la main sur le téléphone pour appeler le disparu, même des années plus tard.

 

— Votre maîtrise de la langue, l’impression pour de nombreux lecteurs d’avoir vécu les émotions que vous décrivez sont constantes, mais à ces qualités s’ajoute la construction romanesque très élaborée. Avez-vous souhaité par cette rigueur, rare, dans un premier roman vous démarquer de l’autofiction ?

Non, pas consciemment du moins. Je n’ai pas eu l’impression de travailler sur la trame, car l’histoire est venue à moi. Le livre choral est difficile à faire vivre, donc j’ai utilisé le biais du journal intime

L’idée était de multiplier les plans, de mettre ce foyer sous une loupe : la grand-mère, l’enfant, le secret, la sœur, les parents et l’intimité. Peut-on encore être un couple, une famille après un tel drame ? Qu’est-ce qui compose une famille ? Que représente le choc des générations avec le regard plus brutal de la jeune fille à vif ?

À partir du moment où j’ai eu cet éclairage différent, l’histoire s’est écrite toute seule. Il y a peu d’interventions extérieures : une copine, le pion, le psy, le petit ami. La famille est vue de l’intérieur. J’avais envie qu’ils se débrouillent tout seuls. La solution ne pouvait venir que d’eux, ce qui resserre l’action, la souffrance.

Des faits sont remontés au fil de mon inconscient ; la fin qui se passe au bois de Vincennes s’est imposée alors que ce n’est pas un quartier que je connais. On m’a rappelée alors que je suis née à Saint-Mandé. Certaines choses enregistrées de manière inconsciente sont ressorties alors que je ne ménage pas les psys. Quand Pierre va consulter, ça se passe mal ! Dans cette époque du tout psy, il y a peut-être d’autres solutions, d’autres moyens pour sortir de l’affliction.

Cette famille est seule, elle n’a pas d’aide de l’extérieur. Elle reste debout, soudée. Des gens ordinaires qui ont le courage de tout le monde. Ils se retiennent au bord du gouffre, mais ne tombent pas.

 

— La rédemption passe par la fugue de l’enfant qui a perçu tous les non-dits de cette famille et va très loin pour leur faire reprendre conscience.

L’enfant a senti le malaise de son aîné, il a été un des rares témoins du mal-être de Denis. Sa fureur remonte quand il découpe les photos des albums.

Il va obliger les adultes à dire la vérité, à enfin se parler. Il est le catalyseur de ce qui ne va pas. Dans un divorce l’enfant cherche en général à ménager ses parents, il se rend parfois responsable de ce divorce, là c’est un peu la même chose.

Il leur fait voir la vérité : celle d'un enfant à qui on a menti.

Mais d’autre part, peut-on tout avouer à un enfant de 9 ans ? C’est d’une brutalité et d’une violence terrible. On ne peut pas tout lui dire, mais il comprend qu’on lui ment. Alors, il va provoquer ses parents, par un geste incompréhensible, jusqu’à ce que l’évidence éclate.

C’est une force indicible qui le pousse à s’enfuir jusqu’au pont de Tancarville. Il ne se rend pas compte qu’il ira aussi loin, mais au fond de sa tête, il va obliger ses parents à se dévoiler. Il y a là encore un mélange d’inconscient et de magie.

L’enfant a en général beaucoup plus de pouvoir qu’il ne l’imagine au sein du cercle familial.

J’ai tenté de mettre à nu la faiblesse et la difficulté d’avoir des enfants, la fragilité inhérente au métier de parent.

J’ai imaginé le petit garçon qui pensait faire revivre ainsi la famille, avec cette histoire de l’envol, comme une métaphore de la mort du frère aîné. On m’a dit qu’à travers la création de ce petit garçon, j’avais fait un cadeau à mes parents en leur laissant entendre que je n’avais pas eu à porter seule le poids de la mort de mon frère.

 

— Écrire ce livre vous a-t-il permis de mieux comprendre le mystère du suicide ?

Ariane Bois

Oui je crois, j’ai tenté de me mettre dans la peau du garçon et de celle des parents, même si la mort volontaire reste du domaine de l’incompréhensible. Montherlant disait : "Le suicide est l’impossibilité de vivre les cinq prochaines minutes", Céline affirmait lui, "qu’on se suicide quand on n’a plus assez de musique en soi pour faire danser sa vie". J’avais ces deux phrases en tête en écrivant.

Mais bien sûr, le suicide appartient au domaine du mystère, de l’insondable. Il reste un geste énigmatique pour ceux qui restent et doit peut-être le demeurer.

C’est comme un accident, quelque chose qui va très vite. Selon les médecins, le passage à l’acte pour un adolescent peut être très rapide. Je n’ai pas compris le pourquoi de ce dernier geste, mais j’ai pu mieux saisir le devenir de la famille, sa vie d’après.

 

— Il aurait peut-être suffi que le téléphone sonne, que Denis réponde et alors il serait encore là ?

Ariane Bois

Oui, les personnages se disent : si j’étais rentré plus tôt, si je lui avais parlé… mais cela changerait-il quelque chose ? Quand un ado a décidé de mourir, il y a une sorte d’inévitabilité, il agira. C’est une crise très profonde.

Le suicide est moins le moyen de se tuer que d’arrêter de souffrir. Même si se jeter par la fenêtre est un geste final, on peut se demander si Denis avait vraiment l’intention de mourir ou simplement d’arrêter d’avoir mal.

Il y a une grande incompréhension et un immense tabou autour de ce sujet qui se vit pour les proches dans la honte et la solitude. Jusqu’en 1810 et le code civil, on suppliciait les corps des suicidés, on les enterrait à part. On allait jusqu'à déposséder les proches de leurs biens.

Aujourd’hui, les sites qui proposent des pactes de suicides, donnent des recettes pour ne pas se rater devraient être interdits.

Des campagnes d’information devraient aussi avoir lieu pour prévenir les enfants, les parents : quand il y a des phrases, des changements brutaux, quand les ados comment à donner leurs iPod, leurs portables, leurs biens précieux, c’est un signe. Les gens ne le savent pas. Il reste encore beaucoup à faire. Il faut aider les familles qui vivent cette tragédie dans le repli, la honte, la solitude aussi. Le regard de la société sur le suicide n’est pas tendre.

Certains éditeurs ne voulaient pas de mon livre, malgré ses qualités, à cause du sujet perçu comme trop lourd, trop grave : "Avec la crise, les gens ont besoin de se divertir" m’a-t-on dit…

Mais si malgré tout, des livres paraissent sur ce thème et rencontrent leur public, c’est qu’il y a un réel besoin de partager le chagrin, car le temps du deuil est très court dans notre société et peu montrable.

 

— Votre décision de créer une famille nombreuse malgré votre métier très prenant de journaliste a-t-il un rapport avec la disparition de votre frère, est-ce une façon de conjurer le sort ?

Oui, sûrement. Je n’avais pas forcément l’intention d’avoir une famille nombreuse, mais quand le premier enfant est né, ce fut un éblouissement. Les enfants vous poussent à vous lever le matin, à garder vivant le disparu pour eux. En filigrane il y a l’idée de vivre pour deux, de mettre au monde ceux que mon frère n’a pas pu avoir.

Et puis la plus belle des vengeances contre la mort est d’être heureux malgré tout. C’est avec l’écriture la seule chose que l’on puisse faire : parier sur la vie contre la mort. Pour moi, mes parents, mon frère, c’était un peu recréer un fil dans le temps. Si j’avais eu un deuxième frère comme dans le livre les choses auraient peut-être été différentes.

 

Propos recueillis par Brigit Bontour

 

Ariane Bois, Et le jour pour eux sera comme la nuit, J’ai lu, septembre 2010 (première parution : Ramsay Littérature, 2009) 124 pages, 4 €

 

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