Interview - Stéphanie Hochet : "L’aristocratie littéraire est ouverte à tous"

Dans son huitième roman, Stéphanie Hochet affirme son courage et son audace : en contexte de crise et d’élections gouvernementales, tout juste avant le printemps, elle publie un roman d’anticipation tragique aux Éditions Payot-rivages, le récit d’une apocalypse annoncée par les politiciens pour un certain 21 mars.



Dans un des précédents livres de Stéphanie Hochet, Je ne connais pas ma force, le thème de l’apocalypse affleurait déjà au travers d’un adolescent tourmenté, Karl Vogel. Désormais, il est annoncé, organisé peut-être par des instances au pouvoir, sans qu’aucun coupable ne soit explicitement désigné. Quoi qu'il en soit, un virus fera disparaître l’humanité.

Stéphanie Hochet nous entraîne alors, jour après jour, dans la tête de ses personnages principaux, de l’Écosse à la France, pour explorer l’impact de cette annonce. Le roman se déroule en priorité sur l’île de la Grande-Bretagne, dont il découpe la topographie et scrute les réactions humaines dans cet espace clos. Terreur, violence, laisser-aller, alternent avec la frénésie de vivre et de transmettre la vie. Enfin… de transmettre une sorte de vie, car les survivants à la catastrophe ont déjà été programmés ; ce seront des chiens mutants, des überdogs, créés en partie par l’héroïne Tara et sa compagne, Patty.

D’autres personnages s’humanisent, tels le peintre Simon Black et sa compagne nouvelle, Écuador. Ils découvrent l’amour et un surcroît de vie au cœur de l’apocalypse. L’imminence de la catastrophe les apaise comme si, tout à coup, dans le grand dérèglement du monde, ils se délestaient d’un poids obscur pour enfin trouver un chemin de liberté, dut-il mener loin des hommes dans une nature affolée.

 

C’est la beauté tragique de ce roman. Rappelons que pour Aristote, la tragédie est le surgissement des violences au sein des alliances. Or, Stéphanie Hochet nous révèle, au contraire, le surgissement d’alliances au sein des violences : elles se tissent autour de passions sexuelles et amoureuses. Le politicien Jeff adore Tara qui officie dans un club de prostituées, Tara retrouve en Alice une amoureuse absolue, qui s’improvise maman pour la petite Ludivine, une fille sournoise de neuf ans.

Chacun cherche à reprendre un peu de contrôle sur la Fatalité, car que faire face à l’apocalypse si ce n’est créer sa propre apothéose ? Et chacun, à sa manière, y parvient. Ces personnages, tous habités par une obsession, la poussent jusqu’à ses dernières limites.

 

Plutôt qu’un écrivain des marges, Stéphanie Hochet s’affirme comme écrivain des extrêmes, au-delà de la morale. Un ton nietzschéen parcourt son roman.

 

Soulignons son art romanesque : un sens du suspens maîtrisé, qui crée chez le lecteur une fascination irritante, une intrigue énigmatique qui joue sur différents niveaux temporels, et saute, sans prévenir, d’un évènement à un autre, alimentant alors les frustrations face à une auteure maîtresse du jeu.

Un constat s’impose : plusieurs jours après sa lecture, le lecteur continue à subir des apparitions éphémères. Les personnages du roman de Hochet surgissent à l’improviste comme ces images qu’on garde au réveil, hallucinées, après un cauchemar. Et dont le sens demeure crypté.

Voici notre rencontre avec une romancière qui construit, roman après roman, une oeuvre entêtante.

 

 

 

 Les Éphémérides est votre huitième roman. C’est un texte audacieux sur la fin du monde. Pourquoi avez-vous choisi de traiter ce sujet en particulier ?

Ce sont les personnages qui me donnent envie d’écrire, le plus souvent. Je voulais écrire sur le personnage de Tara, cette jeune femme qui fait un métier très particulier, et qui le fait en assumant tout. Ensuite, il y avait le personnage du peintre, Simon Black, qui travaille beaucoup sur le corps, dans ses toiles. Et peu à peu, cela a commencé à prendre forme. Le relief s’est dessiné. J’ai eu, dans un premier temps, l’idée de l’Annonce : cette annonce d’une catastrophe qui passe d’un personnage à un autre. On sait que c’est quelque chose de dangereux, qui fait peur à tout le monde et qui crée un climat insurrectionnel dans la ville, mais on ne sait pas vraiment ce qui va arriver. Cette espèce de suspens et d’épée de Damoclès sur la tête des personnages m’intéressait. Je voulais que tous vivent dans une espèce d’urgence et que celle-ci révèle des choses chez eux. Ensuite, j’ai eu l’idée de ce couple avec une petite fille de neuf ans, Ludivine, car dans un contexte de fin du monde, des parents penseront particulièrement à leur enfant, et ils n’auront pas les mêmes réactions que les autres. Tous les personnages sont au courant de cette annonce, même s’ils n’en parlent pas directement. La petite fille, elle, ne sait rien, parce que ses parents veulent la protéger, mais dès qu’elle est en présence des autres, de Tara, Patty et d’Alice, elle apprend à son tour la vérité. Cette annonce appartient donc à leur vie courante. C’est ce mélange de personnages auxquels j’étais très attachée et de climat d’inquiétude qui a fait naître le sujet du livre.

 

 Votre roman est une réflexion sur les réactions possibles de chacun face à une apocalypse imminente. Vos personnages principaux trouvent même un sens à leur vie grâce à cela, et intensifient leurs relations avec les autres.

Je pense que si notre destin nous menait à une fin du monde, on se rapprocherait de quelques personnes. Par exemple, pour le peintre, Simon Black, c’est presqu’une fête, parce que son destin personnel était de mourir d’un cancer : il se sentait seul dans cette maladie-là. À partir du moment où l’Annonce scelle un destin tragique commun, il éprouve une joie à se mêler aux autres, en particulier avec cette femme, Écuador, qui lui fait éprouver un certain danger amoureux. C’est maintenant ou jamais en somme.

 

 Pourquoi ce titre Les Éphémérides au pluriel ? Une éphéméride, c’est le calendrier dont on déchire chaque jour une feuille, et dans ce roman, vous racontez une forme de chronologie de la fin du monde, sur trois mois.

C’est pour plusieurs raisons, car j’aime décliner les sens dans un titre. D’abord, ce roman parle particulièrement de temporalité, mais le seul marqueur temporel que je donne, c’est la mort de Margaret Thatcher – je lui souhaite néanmoins une longue vie, surtout depuis qu’elle s’est retirée du pouvoir. Pendant l’écriture, l’auteur que j’avais en tête, et avec lequel je fantasmais beaucoup, c’est Virginia Woolf. Je m’y réfère dans l’ouverture de mon livre par la mise en scène du passage du temps : la première rencontre de Tara avec Alice, la deuxième rencontre entre elles, trois ans plus tard, le fait que Tara elle-même pense à ce passage du temps, imagine ce qui va arriver… Finalement, le lecteur a l’impression que tout se déroule très lentement. Je voulais créer cette impression de lenteur, et surtout de perception singulière du temps chez un personnage. Et puis, dans le roman, il est question de trois ans, de trois mois, d’équinoxe de printemps, de passage d’une saison à une autre. Cela me fascine et me perturbe en même temps. Ce changement des saisons. Je suis très attachée à leur passage.

 

 Vous mettez d’ailleurs en scène un dérèglement des saisons dans le chapitre final du roman, avec beaucoup de poésie.

Il y a un rapport avec ce qu’on vit aujourd’hui, mais aussi avec Virginia Woolf. Dans Orlando, elle raconte la vie de ce personnage traversant des époques, qui sont des siècles ; elle imagine que du xviiie au xixe siècle, il y a eu un grand dérèglement du climat. C’est une invention bien sûr, mais pour Orlando, c’est comme si le taux d’humidité en Angleterre avait changé, comme si en un siècle, plusieurs avaient passé. Cela fait partie de la poésie de ce roman, qui est un de mes textes préférés. Je voulais retrouver cette dimension symbolique dans mon écriture.

 

 Je pensais aussi, en vous lisant, aux Vagues de Virginia Woolf, notamment pour la construction du roman polyphonique, avec cette alternance de voix singulières.

D’ailleurs, Les Vagues, à l’origine, s’intitulaient Les Éphémères, voilà une autre explication pour le titre que j’ai choisi J’ai, en effet, beaucoup travaillé sur la voix de mes personnages. Contrairement à mon précédent roman, La distribution des Lumières, où j’indiquais le nom de mon personnage chaque fois que je changeais de voix, il a suffi dans Les Éphémérides que je donne la localisation, pour qu’on sache qu’il s’agissait d’une autre personne. Peu à peu, on reconnaît les voix : de Tara, du peintre, de la mère de Ludivine. C’est celle de Tara qui m’a demandé le plus de travail, car je voulais qu’elle possède une tessiture populaire et à la fois subtile, vigoureuse voire rude, mais drôle, qu’elle soit capable de faire passer enfin des choses délicates. Sinon, je ne m’y serais pas retrouvée. Je voulais qu’elle puisse m’émouvoir. Pour construire le personnage du peintre, j’avais en tête la référence à Francis Bacon, et même Lucian Freud. J’ai surtout une grande fascination pour Bacon.

 

 Un seul paragraphe nous permet de pénétrer dans la tête d’Alice, cette jeune femme pour qui Tara éprouve une passion amoureuse. Pourquoi choisir l’opacité en ce qui la concerne ?

Avec un livre polyphonique, il faut de l’acuité pour savoir quelle voix doit parler et quelle voix va se taire, car c’est ce qui donne du relief et du rythme au texte. Donc la voix qui devait ressortir, c’était avant tout celle de Tara, et non celle d’Alice, même si elles vivent cette histoire d’amour à deux. Alice est un personnage un peu lisse, je crois. C’est aussi celle qui a le plus peur, quand elle rencontre les « Dogs ». Une sorte d’épithète homérique revient la concernant : Alice est « surprise », celle qui « n’en revient pas »… et sa peur est souvent mentionnée.

 

 Les « Dogs », c’est une race de chiens mutants, créée par le personnage de Tara et de sa compagne officielle, Patty, dans un élevage à l’écart du monde, en pleine campagne. Est-ce un clin d’œil au cynisme des humains puisque l’étymologie de cynisme est « chien » ? Ou à l’expression « vie de chien » ?

Ce serait inconscient dans ce cas. Il y a plutôt des raisons personnelles, presque documentaires à l’origine. J’ai vécu en Écosse et j’ai rencontré une femme qui lui ressemblait très fort. Elle travaillait vraiment dans un Club, qui était en réalité une maison close, et elle s’occupait en parallèle d’un élevage de chiens. L’autre raison, c’est qu’il existe un grand plaisir chez l’être humain à manipuler l’animal. Or, avec le chien, cela se fait particulièrement. On se rappelle Chien Blanc de Romain Gary (l’histoire d’un chien dressé pour s’attaquer exclusivement aux hommes noirs). Enfin, pour Tara et sa compagne Patty, leur désir est de se créer une hérédité. On sait qu’une certaine espèce pourra survivre à la fin du monde, une race de chiens mutants. C’est donc un enjeu personnel pour Tara qui adore son élevage. Elle explique que les êtres humains savent qu’ils sont mortels, et que leur obsession est alors d’engendrer des enfants pour leur survivre !

 

 Cette race, les personnages la nomment « überdog » : ce choix d’un nom aux consonances allemandes n’est pas sans rappeler la passion pour le nazisme de votre personnage dans Je ne connais pas ma force (Fayard, 2007). Tara et Patty recherchent une « descendance » qui soit finalement supérieure. Il n’est plus question de surhomme, mais de « sur-chiens ».

Oui, parce que Tara est un personnage nietzschéen. C’est une femme dominatrice dans son travail, et puis elle est raciste. Elle est extrêmement ambiguë. Le lecteur peut la trouver sympathique parce qu’on sent qu’elle revient de loin, qu’elle a galéré, qu’elle vient d’un petit milieu, mais on sent aussi une vraie brutalité, de la bestialité en elle. Beineix avait tourné Roselyne et les lions qui mettait en scène une dresseuse de fauves hors pair, il pourrait y avoir bientôt Tara et les chiens.

 

 Cette question de descendance canine révèle aussi combien les liens familiaux, dans votre roman, se présentent sous le signe de la rupture. De même, Tara a rompu les ponts avec une partie de sa famille. La petite Ludivine se sépare de ses parents pour rejoindre sa tante Alice en Écosse, dans la maison de Tara et Patty, et elle noue d’étranges liens avec les chiens.

Inéluctablement, j’écris à partir du conflit, surtout quand il s’agit de famille. Dans mon parcours d’écrivain, cela fut très formateur, même si dans ma vie personnelle, je l’ai vécu comme une difficulté. Cette opposition à la famille, cette rupture, c’est très présent. Je recrée sans doute de tels schémas dans mes romans.

 

 Ce côté documentaire que vous avez évoqué vient du fait que vous êtes familière de l’Écosse où se déroule la majorité du roman. Quelle part alors d’investissement autobiographique se trouve dans ce texte ?

En Écosse, j’étais enseignante de français dans des lycées, et j’ai déménagé trois fois dans Glasgow, passant d’un lieu bourgeois à un quartier violent. La Clyde, ce fleuve qui traverse Glasgow, m’a inspirée, car on m’a raconté beaucoup d’histoires à son sujet, on y repêchait de temps en temps des cadavres, il y a toute une mythologie de l’Écosse présente dans ce roman. J’ai rencontré aussi, pendant cette année-là, la personne de Tara. Le Club, où elle travaillait, était un endroit extrêmement chic, qui ressemblait cent pour cent à un hôtel. D’ailleurs, les filles n’étaient pas vulgaires, tout était discret, ouaté, mais c’était quand même bien une maison close. Et la véritable Tara pratiquait, en effet, une spécialité, celle de la dominatrice : elle avait moins de clients que les autres filles, mais des tarifs plus élevés. La scène avec le collier de chien dans le livre renvoie à une anecdote réelle qu’elle m’avait racontée : un jour, elle avait laissé dans son sac à main une laisse avec un collier-de-chien, car elle s’occupait d’une vingtaine de chiens avec lesquels elle avait gagné des concours de dressage. Un client lui a alors demandé s’il pouvait s’en servir, elle a accepté, bien sûr. À l’époque, j’avais vingt-deux ans. Mais pour écrire sur ces personnages-là, il m’a fallu beaucoup de temps, que je prenne du recul et que j’écrive bien d’autres romans avant de trouver le ton juste.

 

 L’homosexualité entre Tara, Patty et Alice est vécue de façon apaisée, revendiquée. C’est la première fois dans un de vos romans, je crois. Auparavant, elle restait voilée. Pourquoi ce choix aujourd’hui ?

Elles sont ouvertement homosexuelles et même infidèles, mais ça ne pose aucun problème, l’une et l’autre font des concessions. Elles forment un couple, mais celui-ci devient rapidement un ménage à trois… Mes précédents personnages étaient plutôt bisexuels, parce que j’y trouvais une amplitude narrative intéressante. Dans ce roman-là, tous les personnages vivent avec intensité les trois derniers mois de leur vie, alors la sexualité prend beaucoup d’importance. Je ne pouvais pas ne pas en parler à propos de Tara. Elle est belle, forte, c’est une homosexuelle assumée, avec beaucoup de défauts, bizarre… Il ne fallait donc pas effleurer le personnage, mais qu’on l’entende, que je la laisse parler pour que le lecteur perçoive sa complexité.

 

 La fin du livre est volontairement énigmatique. Qu’arrive-t-il à Ludivine par exemple ?

J’ai une petite idée de ce qui lui arrive. En fait, c’est assez fâcheux, elle est dévorée par les chiens, et en même temps, le lecteur n’en a pas la certitude. Ludivine joue avec sa peur et avec la sauvagerie des Dogs. D'abord ces animaux sont fascinés par elle, comme par les enfants en général, mais on ne sait pas si, ni quand, ça peut basculer dans le carnage.

 

 L’autre aspect énigmatique, ce sont les causes de cette apocalypse : une annonce de catastrophe est faite, mais on apprend vers la fin que c’est peut-être planifié par le gouvernement britannique.

Oui, ça reste mystérieux. Il y a une histoire de virus. Après avoir écrit Les Éphémérides, j’ai entendu aux informations qu’on aurait créé en laboratoire un virus tueur, nocif pour l’humanité. (Comme c’est étrange.) Dans le roman, on parle d’une guerre bactériologique, dont on ne sait pas grand-chose. Le gouvernement possède un virus ou un remède, on ne sait pas bien. Il y a probablement une influence sur l’Annonce, mais laquelle ? Tara connaît les hommes de pouvoir, car ils viennent dans son Club. Grâce à eux, elle a accès à des informations plus précises, notamment sur la nouvelle espèce de canidés qui doit survivre. Le pouvoir en place s’intéresse aussi à ces animaux.

 

 Ce roman est bâti comme une tragédie avec le déroulement de l’Annonce. Pourtant, on ne peut s’empêcher d’espérer une autre fin, d’autant qu’on ne voit pas les personnages mourir au final.

En vous écoutant, cela me fait penser au roman de Morgan Sportès, Tout, tout de suite. On a tous entendu parler de ce fait divers horrible, l’histoire de ce jeune juif torturé pendant des semaines, laissé pour mort dans une banlieue que je connais bien parce que c’est celle où j’ai vécu. Mais on lit ce roman sans pouvoir décrocher : sachant ce qui s’est passé, on veut encore douter, on subit le magnétisme du livre. En tant que lectrice, cette sensation de trouble me fascine, en tant qu’écrivain aussi.

 

 Dans la littérature, qui vous a également nourri pour ce livre ?

Shakespeare, qui écrit notamment : « Le temps est déréglé. » J’ai beaucoup travaillé sur son oeuvre au cours de mes études. C’est aussi une référence de Virginia Woolf. Il est fasciné par l’ambiguïté sexuelle, le déguisement, les dévoilements. Il a l’audace de mélanger les styles, le comique et le tragique, la prose et la poésie. Il impose son esprit, son sens du secret en poésie, au théâtre… J’ai commencé par écrire de la poésie, car j’ai toujours admiré la forme courte, intense. J’étais certainement inspirée par les Sonnets de Shakespeare, sans comparaison aucune. J’ai été aussi beaucoup marquée par TS Eliot, son fantasme de la mort et de la renaissance, son jeu avec les temporalités passant d’une Angleterre moderne à une Angleterre élisabéthaine… D’ailleurs, je les cite tous deux dans Les Ephémérides. Ce sont des références qui m’ont formée.

 

 En vous lisant, je pensais aussi au théâtre d’Agota Kristof, notamment à la pièce Épidémie.

Je suis aussi attirée par le théâtre, et je travaille à l’adaptation pour la scène de mon roman Je ne connais pas ma force, un texte assez court, dense, qui se prête à ce genre littéraire. À propos du titre d’Agota Kristof que vous citez, je me demande si elle n’était pas aussi hypocondriaque ! Je le suis, et les hypocondriaques fantasment beaucoup sur la question des virus. Certains artistes développent leur imagination autour de leur corps et des maladies. L’épigraphe des Éphémérides est d’ailleurs un extrait du bel ouvrage de la linguiste Susan Sontag : La Maladie comme métaphore, une œuvre fondamentale pour moi.

 

 La maladie et le pouvoir sont les thèmes-clefs de ce roman. En tant que romancière, il me semble que vous exercez vous-même une forme de domination sur le lecteur, mais qu’on accepte dans le cours de la lecture.

Le langage, et surtout la littérature, est quand même une sorte de pouvoir. Ce n’est pas pour l’imposer, mais pour permettre aux personnages d’exister. J’aime les écritures maîtrisées. Je suis une grande admiratrice de la littérature classique, mais je veux aussi donner à mes textes un rythme moderne. Je viens d’un milieu plutôt populaire, la littérature classique était pour moi une accession à un état élevé, l’arme des puissants que Genet a saisie.

 

 Dans votre roman, on sent une volonté aristocratique, l’ambition d’une littérature exigeante, d’un style de haute tenue.

L’aristocratie littéraire est ouverte à tous, c’est ce qui la rend révolutionnaire. Le paradoxe dans ce roman, c’est que Tara, une fille de pas grand-chose, impose ses décisions au monde. Son langage, c’est sa force.

 

Propos recueillis par Laureline Amanieux (avril 2012)

© Photo : Fred Postel

 

Stéphanie Hochet,Les Éphémérides, Éditions Rivages, mars 2012, 210  pages, 18,50 €

 

> NB : Stéphanie Hochet contribue au Salon Littéraire.

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