Interview (2/2) – Maurice G. Dantec, "Satellite Sisters": "Quand j’écris, je me pose plus de questions que je n’apporte de réponses"

Seconde partie de l’entretien avec Maurice G. Dantec qui nous livre pour cette rentrée littéraire la suite de son roman culte Babylone Babies : Satellite Sisters. Écrivain polémique et apocalyptique, Dantec est un auteur hors cadre pour lequel littérature, science-fiction et métaphysique ne font qu’un.

 

> Lire la première partie de l’entretien avec Maurice G. Dantec.



— La figure du tueur en série et celle du nazisme se retrouvent régulièrement dans votre œuvre. Or, si les androïdes peuvent devenir des hommes à part entière sous l’effet de la grâce, il y a un retour à la machine dans le cas des tueurs en série ou du nazisme. Comment parvenez-vous à articuler cette ambiguïté ?

Le XXe siècle aura fait la démonstration d’une dialectique perverse. Par exemple avec les nanotechnologies et ce qui leur succédera. Les machines vont être capables de s’humaniser et parallèlement l’homme est en train de se mécaniser, à un stade qui n’était sans doute même pas imaginable à l’époque de la Première Guerre mondiale. Il faut attendre l’ère du camp, l’extermination, pour commencer à avoir une vague idée de ce qui nous attend.

Mes romans me posent des problèmes. Je ne suis pas un petit prof. Je ne suis pas Michel Onfray. Je ne suis pas là en train d’expliquer que Nietzche était libertin et ce genre de conneries. Quand j’écris, je me pose plus de questions que je n’apporte de réponses. Y compris pour moi. Simplement, mon histoire personnelle, peut-être. J’avais visité mon premier camp lorsque j’avais douze ans, et bizarrement, c’était un camp factice, truqué, que les nazis avaient fabriqué en Tchécoslovaquie – le camp de Theresienstadt. On était déjà dans l’ère des simulacres. C’était un faux village dans lequel les gens travaillaient… et soudainement, ils disparaissaient.

 

— Dans vos romans, le réel est difficile à définir.

Le réel, d’abord, c’est ce qui n’est pas visible. Par exemple, chez un homme, le réel, c’est l’ADN. Où est-ce ? Partout et nulle part. Je ne peux pas le voir. Le réel, ce sont les cent milliards de neurones. On ne les voit pas, et pourtant c’est ce qui fait la pensée.

Moi-même, je navigue dans ces questions. Les rapports entre les connexions neuronales et ce qui se passe dans l’ADN, ce qu’on est en train de découvrir, par exemple les switchs qui permettent des permutations constantes. Là aussi, non seulement je ne suis pas darwinien, mais si Crick et Watson ont eu une importance probablement capitale dans la découverte de l’ADN en tant que tel, la vision qui a prédominé pendant une bonne trentaine d’années, c’était que l’ADN était une sorte de logiciel, un programme qui permettait la constitution d’un homme en tant que tel. Or Barbara McClintock, prix Nobel, a découvert que l’ADN est fait de structures mobiles. Les gènes n’arrêtent pas de permuter. Ce n’est pas un programme. Et plus que ça, on est en train de découvrir que 95 % de l’ADN n’est pas une structure codante, que c’est uniquement 3 ou 4 % de l’ADN qui code notre structure physiologique. Depuis quand la nature est-elle si peu économe ? Qu’est-ce que ces 90 % ? Que font-ils ? On ne sait pas.

 

— Précisément, n’est-ce pas encore chercher dans la matière quelque chose qu’on n’y trouvera pas ?

Le problème est : est-ce que le neurone est vraiment de la matière ? est-ce que l’ADN n’est vraiment que de la matière ? Justement, la preuve que non. Puisque 95 % de l’ADN n’est pas codant. C’est-à-dire n’est pas fonctionnel, logiciel, programmatique. Ça échappe donc à une problématique matérielle. Donc, qu’est-ce que c’est ? À quel ordre naturel, ou surnaturel appartiennent-ils ? Quel rapport entretiennent-ils peut-être précisément avec les structures neuronales qui produisent l’inconscience ? Ou n’est-ce pas l’inverse ?

 

— Cela fait penser à l’apôtre Thomas qui demande au Christ à voir ses stigmates. Dieu est manifeste dans sa création, et de vouloir le comprendre…

Je suis précisément en oblique par rapport à ces questions. J’ai commencé à m’intéresser, dans Babylon Babies, aux travaux de Jeremy Narby. En travaillant sur l’hallucinogène de plus puissant de la planète, l’ayahuasca, il a découvert que l’ADN est une structure non seulement mobile mais universelle et qu’il est en fait une sorte d’autoroute de la connaissance, que les chamans amérindiens utilisent depuis des millénaires, c’est-à-dire qu’ils sont capables en chevauchant, comme ils disent, le dragon cosmique de savoir précisément à quel endroit de la forêt il y a une plante de telle espèce qui vient de pousser… On est quelque part dans une autre temporalité ou une autre spatialité que celles que nous connaissons. Et là encore, où est la matière ?

Ce sont des questions que je me pose et que je pose aux lecteurs. Je le redis, je ne suis pas prof d’université. Je n’ai pas de diplôme.

 

— Y a-t-il des écrivains contemporains qui vous influencent, ou du moins dont vous vous sentez proche ?

Si par contemporains, on parle des écrivains des cinquante dernières années, oui. Surtout des écrivains anglo-saxons. James Ballard, McCarthy, James Ellroy…

 

— Il y a dans vos livres une forme d’autobiographie masquée, notamment à travers les parcours. Babylon Babies commence à l’est, passe par l’Europe, et finit au Canada. Satellite Sisters passe par Las Vegas et part vers la Lune puis Mars. Il y a d’un côté votre parcours accompli, et en même temps un rapprochement avec les États-Unis pour, ensuite, l’espace.

C’est une lecture possible. Disons que dans Babylon Babies, on reste dans l’horizontalité. Satellite Sisters, c’est résumé par son slogan : « Go up get hight. Space out », et je rajoute « stay free ».

 

— Est-ce pour cela que vous êtes pour la conquête spatiale privée ?

Absolument.

 

— On va éviter de transposer dans le cosmos les problématiques…

Elles ne se transposeront pas. Précisément parce que pour aller dans l’espace, il faut non seulement une paire de burnes, donc un certain type de volonté, mais aussi un certain type de puissance… qui ne se trouve que dans certaines singularités par définition minoritaires, voire ultra-minoritaires.

La conquête de l’espace se fera par des groupuscules d’hommes qui fuiront la massification générale et qui, par le simple fait de la fuir, seront d’une certaine manière des ennemis de cette humanité qui n’en est plus une.



 


— On vous qualifie de pro-américain, ce que vous revendiquez, et en même temps, une des plus grosses critiques des États-Unis des dix dernières années se trouve dans Cosmos Incorporated où vous décrivez ce que pourrait devenir ce pays…

Ce qu’ils sont d’ailleurs peut-être en train de devenir avec M. Obama.

Ma vision des États-Unis est une vision paradoxale, dans laquelle l’homme n’est pas parfait. Je n’ai d’ailleurs jamais prétendu ça. Ce n’est pas parce qu’ils iront sur Mars qu’ils vont amener avec eux une perfection idéale. Le travail reste à faire, Mars n’est qu’un début.

 

— Finalement, toute votre œuvre n’est-elle pas une sorte de conciliation de Nietzsche avec le christianisme ?

Si. C’est précisément ça. Je pense que Nietzsche était un chrétien apophatique. D’une certaine manière, il faisait de la théologie négative sans le savoir. Et encore une fois, c’est un homme qui est lié à son contexte historique : les sulpiciens, le protestantisme germano-suisse, la bien-pensance… Je peux comprendre qu’il soit allé chercher des réponses dans l’Antiquité grecque.

Par exemple, il m’arrive de voir le Christ comme une synthèse accompli de Dionysos et Apollon. Je dis bien « il m’arrive », puis qu’il n’y a jamais chez moi quelque chose de posé d’une manière constante.

 

— Pensez-vous à l’inverse que si le catholicisme contemporain veut perdurer, il doit passer au crible de la pensée nietzschéenne ?

Je pense que cela va être nécessaire. Comprendre pourquoi il s’est positionné comme anti-chrétien. Et comment cela se fait qu’étrangement, dans la dernière période de sa vie, on sent bien que quelque chose commence à faire tremblement. Pourquoi s’arrête-t-il de parler pendant dix ans ? Que lui est-il arrivé ? Pourquoi soudainement cette interruption du flux de la parole ? Pourquoi ce silence… avant sa mort ? Que nous dit ce silence par rapport à tout ce qu’il a dit avant ? Je me demande s’il n’a pas soudainement eu un éclair… sur la Révélation. Ce sont des questions que je me pose. Je n’ai évidemment pas les réponses. Mais je m’interroge…

 

— Depuis quelques semaines, Richard Millet subit une vindicte terrible. Que pensez-vous de cette polémique ?

Y a-t-il vraiment quelque chose à en penser ?

Richard Millet s’est battu avec les phalangistes, au Liban, et de fait, il a droit à mon respect. C’est clair. Ensuite, il peut commettre des erreurs. Qui n’en commet pas ? Ceux que ne font rien. Ceux qui n’écrivent rien. Les Marie Darrieussecq, les Tahar Ben Jelloun… tous ces braves gens à la pensée bien formatée, déjà à l’avance.

Richard Millet, d’après ce que j’ai compris – je me trompe peut-être, parce que ces affaire-là me semblent bizarrement anecdotiques –, a voulu faire une sorte d’acte d’esthétisme. Il ne défend pas l’idéologie de Breivik mais une sorte de perfection formelle dans son acte.

Bizarrement, je pense qu’en 1973, par exemple, c’est un discours que serait très bien passé pour un tueur gauchiste. Aujourd’hui, ce sont les gauchistes qui interdiraient les gauchistes. Aujourd’hui, les situationnistes qui interdiraient Debord. Nous sommes entrés dans une phase où, soudainement, un écrivain n’a plus le droit de se tromper ou d’émettre une opinion qui va non seulement à l’encontre des présupposés politiques de tout un chacun, mais des présupposés esthétiques. Et là, on voit toute la cohorte des écrivaillons tirer tous ensemble sur le même homme. Bon, ça résume l’époque.

Je ne dis pas que je défends Richard Millet dans ce qu’il a dit, mais j’aurais bien aimé avoir une discussion au cordeau avec lui. Cela ne se fait plus. On ne sort plus le fleuret. On fusille, par la bien-pensance. Pour moi, c’est à la fois dégueulasse et d’une grande tristesse. Parce que si on en arrive là, autant regretter l’Union Soviétique…

 

— Vous êtes en délicatesse avec votre éditeur, il y a eu un procès… Où en êtes-vous ?

En délicatesse, c’est le moins que l’on puisse dire.

J’en suis là où je dois être. C’est-à-dire que je combats quelque chose… En fait, ce n’est pas un conflit juridico-éditorial : c’est une guerre totale sur le plan politique. Il y a environ soixante-dix ans, un psychopathe allemand doté d’une petite moustache carrée a pu translater sa pathologie sur un plan politique. Parce que la politique existait encore. Le collectif avait encore un sens. Aujourd’hui, nous sommes entrés dans une époque où c’est l’inverse. C’est ce que j’appelle le micro-totalitarisme. Vu qu’il y a anéantissement du politique, et qu’en même temps il ne peut pas être anéanti, il se transfert sur la pathologie personnelle. Et donc, je suis face à cette pathologie. C’est une guerre politique, évidemment. Ce sont deux systèmes de valeur à jamais irréconciliables, comme disait Leibniz, incompossibles. Les deux sont possibles, mais ne peuvent pas être possibles en même temps. C’est tout ce que j’ai à dire sur les défilés de majorettes et les concours de domestiques.

 


Propos recueillis par Rémi Lélian et Gerald Messadié (septembre 2012)

© Photo : Louis Monier

 

Maurice G. Dantec, Satellite Sisters, Ring, août 2012, 515 pages, 22 €


 

> Lire également la critique de Rémi Lélian.

 

6 commentaires

Nietzsche chrétien ? On aura tout vu !

PCL

Et pourquoi pas ? C'est un axe de lecture qui y gagnerait à être creusé...
Étudier Nietzsche sous le prisme d'une lecture chrétienne doit être intéressant et, même si cela ne permettrait pas de tout comprendre sur lui, ferait surement avancer les choses ! Non ?

Oui, tout à fait. Je trouve l'approche intéressante pour le coup.

J'en été resté au Théâtre des opérations, son journal de l'année 1999. Puis l’individu m'a profondément agacé et j'ai trouvé ses livres quelque peu hermétiques. D'après ce que je lis ici et là, Dantec serait redevenu Dantec. Je vais donc lire ce nouveau roman.

Nietzche chrétien ?

Lire Karl Jasper.

PCL

Bonjour Yvan,

Ne connaissant pas réellement Karl Jasper, puis-je vous demander quelques éclaircissements ? Pourquoi le lire sur ce sujet ? Il apporte un regard intéressant ? En contradiction avec Dantec ? En accord ?

A vous lire,