Interview - Stéphanie des Horts et Le Diable de Radcliffe Hall

Maisie Kane a vingt ans. Elle est américaine. Riche héritière, elle débarque à Londres, bien décidée à trouver un époux du meilleur monde sur le vieux continent. C’est là qu’elle croise le chemin des Radcliffe, aristocrates en vogue, aussi cruels qu’immoraux, dont elle sera le jouet. Du moins le croient-ils…

 

 

— Après La Splendeur des Charteris, paru l’an dernier chez Albin Michel, vous nous revenez avec Le Diable de Radcliffe Hall. Comme le précédent, ce roman est empreint de cet humour noir britannique qui est désormais votre marque de fabrique. Mais j’ai l’impression que, dans ce nouvel opus, vous avez encore forcé le trait. Sauf votre respect, et pour notre plus grand plaisir, cette histoire est bien pire que celles que vous nous avez déjà racontées. Pouvez-vous nous en planter le décor et nous en résumer l’action en quelques mots ?

Nous sommes en 1953 à Londres, où une jeune Américaine a débarqué pour trouver un mari. C’est toujours la même histoire, il y a ceux qui ont le nom et ceux qui possèdent l’argent. Maisie Kane est une héritière, elle vient du Nouveau Monde, elle voudrait des racines. Elle tombera par hasard (c’est une expression, tout le monde sait que le hasard n’existe pas) sur les Radcliffe, deux frères, une sœur. Ils sont magnifiques et cruels, ils sont cyniques et violents, ce sont des aristocrates, ils n’ont aucune morale mais des racines ancrées dans le sol britannique bien avant que les Romains eux-mêmes y posent le pied.

 

— Vous faites dire des horreurs à vos héros avec l’aérienne ironie du non-dit. En vous lisant, on songe à Wodehouse et à ce ton très tongue-in-cheek, ou même à Isherwood. Est-ce que je me trompe ?

C’est un grand honneur que vous me faites en citant mes maîtres. Je les ai lus, je les ai adorés, heureusement qu’il en reste quelque chose. Maintenant, faire dire des horreurs à mes héros, vous savez, ils sont adultes, ils se débrouillent très bien tout seuls. C’est comme les enfants, on essaie de les élever, de leur donner quelques règles, et puis ils n’en font qu’à leur tête. Les Radcliffe sont impossibles, j’espère que le lecteur aura la bonté de leur pardonner. Pour Maisie, je ne peux rien dire, c’est une Américaine : l’éducation, là-bas, c’est encore une autre notion…

 

— Vous qui êtes, par ailleurs, spécialiste de littérature anglo-saxonne, quels sont les auteurs anglais qui vous inspirent ?

Tous ! De Jane Austen à Emily Brontë, de Shakespeare à Nancy Mitford. Et puis Vita Sackville West, Antonia Byatt… Les Britanniques vivent une histoire passionnelle avec la littérature, on y trouve toutes les émotions mais elles sont masquées pudiquement. Vous savez, l’art de l’« understatement ». J’avoue avoir une admiration sans bornes pour Evelyn Waugh. Pour moi, son roman Vile Bodies est un summum d’esprit, d’humour et de non-sense. Le non-sense, une autre notion très anglaise et si difficile à comprendre pour les Français. Là encore, je citerai Lewis Carroll, peut-être le premier d’entre eux.

 

— Vos histoires se déroulent toujours au sein d’une aristocratie anglaise délicieusement décadente et perverse. Les membres de la famille Radcliffe ont des mœurs bien peu conservatrices, pour ne pas dire qu’ils sont complètement dévoyés…

Vous trouvez ? Je ne sais pas. D’une façon générale, il ne faut pas plaquer sa propre éducation ou sa façon de voir les choses sur un roman mais juste essayer de comprendre les personnages. Les Radcliffe sont les rois du monde. Point. Quand ils veulent quelque chose, ils s’en saisissent. Puis ils le gardent, ou bien le jettent. Mais ils ont un problème avec Maisie. Ils se doutent qu’il y a quelque chose de pas très clair chez cette jeune fille, mais ils n’arrivent pas à saisir quoi. Quand, enfin, tout se fait jour, il est déjà trop tard…



— Justement, votre héroïne, Maisie Kane, cette jeune héritière qui vient de débarquer à Londres, n’est pas exempte de perversité. Qui est-elle ?

Maisie est américaine, c’est une héritière. Pour elle, je me suis inspirée de Barbara Hutton, l’héritière des grands magasins Woolworth. Le grand-père de Maisie était un pauvre petit tailleur juif de Brooklyn qui a su développer son commerce. Le père de Maisie a créé un empire. La petite est née avec une cuillère en or dans la bouche. Tiffany, la cuillère, of course ! Le monde de Maisie, c’est la 5e Avenue, les Hamptons aussi, mais au-delà de Manhattan, c’est carrément le Far West. Je reconnais que la petite fille est assez capricieuse. Vous savez, l’argent, ce n’est pas toujours facile d’en avoir. Et puis quand vous en avez trop, parfois, cela gâche les bonnes volontés. Maisie Kane est une pauvre petite fille riche.

 

— Elle semble prendre goût à être humiliée et même violentée par les Radcliffe et se prête, sans trop de peine, au jeu de Master and Servant avec chacun d’eux…

Oui, elle aime bien. Tous les goûts sont dans la nature. Il y a les chiens et puis les maîtres. Maisie est du genre chien. Si on l’attache avec un collier et une laisse autour du cou, elle aime bien aussi. Elle a besoin d’exister, elle accepte tout : les baisers, mais aussi les claques. C’est une bonne petite…

 

— Dès le départ, on sent chez elle une grande fragilité – on en découvrira la cause à la toute fin du roman. Elle est animée par un incommensurable besoin d’être aimée. Est-ce ce qui la pousse à accepter les violences qu’on lui fait subir ?

Être aimée, oui. Exister d’abord. Dans tout le roman, Maisie existe car elle donne sans jamais rien demander. Mais à la fin, Maisie prend aussi. Ne dévoilons rien, sachons juste qu’il faut se méfier des pauvres petites filles riches. Ainsi que je vous l’ai précisé, l’argent, c’est terriblement difficile, finalement Maisie n’a pas eu de chance dans la vie, si on réfléchit bien, la cuillère Tiffany, il aurait peut-être fallu la voler…

 

— Vous paraissez vous-même prendre tant de plaisir littéraire à malmener cette petite Maisie… croyez-vous qu’il y ait une jouissance dans la souffrance ? Seriez-vous une adepte du divin marquis ?

Le divin marquis savait vivre, il faut le reconnaître, et il semblerait que ses amies n’aient pas eu à se plaindre de ses charmantes attentions, bien au contraire. Une jouissance dans la souffrance, oui, certainement. D’un point de vue tout à fait personnel, la jouissance est totale quand elle se situe dans un abandon parfait à l’objet de notre amour. Et c’est bien ce qui anime Maisie, n’est-ce pas ? Elle accepte tout, car elle aime, et cela lui plaît. Sauf que l’autre n’aime pas forcément Maisie. Je pense que le désir de l’être aimé peut conduire son partenaire à énormément de choses ou de situations, et c’est là où cela devient intéressant, quand le désir de l’autre vous invite à la transgression. J’adore la transgression !

 

— Éros et thanatos sont si intimement liés dans votre roman, croyez-vous que ce soit le cas dans la vie réelle ?

Je ne sais pas, tout revient encore à la notion d’abandon. Relisons les Grecs et ce passage merveilleux où Achille tue Penthésilée, reine des Amazones. Il la prend puis la poignarde, elle ressent un orgasme fulgurant en rendant son dernier soupir. Cet orgasme, elle l’offre à Achille qui ne s’en remettra jamais…

 

— Revenons à l’esprit du livre. Le ton est d’une insolence rare, et vos dialogues d’une efficacité redoutable. Drôles, grinçants, percutants. Vous affectionnez la provocation, n’est-ce pas ?

Vous croyez ? Je ne veux choquer personne. Je fais ce que j’ai envie de faire. J’écris ce que je suis, c’est tout. Je ne cherche pas à provoquer. Je vis avec mes personnages pendant un an… enfin, plus encore, puisque les personnages ne vous quittent jamais vraiment. Ils sont mon reflet, on s’entend assez bien. Je ne sais pas faire autre chose. Les lecteurs qui me suivent le savent bien. C’est cela qui est difficile d’ailleurs : installer un lectorat qui vous comprenne et vous accepte tel que vous êtes et non pas dans ce qu’ils voudraient que vos soyez…

 

— Quant à votre final, c’est un petit chef-d’œuvre de suspense et de cruauté. Cette noirceur vénéneuse n’aurait sans doute pas déplu à un cinéaste tel que Polanski. C’est un scénario digne de Lune de fiel ? Qu’en pensez-vous ?

Je suis carrément preneuse de Polanski ! Vous le connaissez ? Ou bien Emmanuelle Seigner peut-être ? Je suis terriblement fan. Avez-vous vu Carnage ? Il n’y a rien de plus merveilleux pour un romancier que de voir son livre se transformer en film. J’en rêverais, bien évidemment, mais attention, le personnage de Maisie Kane doit être choisi avec soin ! Et surtout, comme dans le livre, elle doit connaître une évolution physique importante, c’est indispensable.

 


Propos recueillis par Cécilia Dutter (avril 2012)

© Photo : Philippe Matsas/Opal/Éditions Albin Michel

 

 

Stéphanie des Horts, Le Diable de Radcliffe Hall, Albin Michel, février 2012, 296 pages, 19,50 €

 

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