Ariane Bois, anatomiste de la sexualité contemporaine

On connaissait jusqu’à présent Ariane Bois comme romancière. La critique comme le public avaient d’ailleurs unanimement salué ses deux précédents ouvrages, écrits dans une veine grave et profonde : Et le jour pour eux sera comme la nuit (Ramsay, 2009) et Le monde d’Hannah (Robert Laffont, 2011). Aujourd’hui, l’auteur nous revient avec Dernières nouvelles du front sexuel, recueil de nouvelles non pas érotiques, comme le titre et la couverture – magnifique photo suggestive d’Helmut Newton – pourraient le laisser à penser, mais plutôt analytiques en ce que chacune d’elles se livre à un décryptage très fin et perspicace de la sexualité contemporaine.

 

― Ariane Bois, vous êtes grand reporter spécialisée dans les sujets de société, on sent que c’est l’œil de la journaliste qui vous a guidé dans la rédaction de cet ouvrage. Est-ce que je me trompe quand je parle d’analyse sociétale à travers le prisme de la sexualité ? Tel est bien votre projet, n’est-ce pas ?

Oui, tout  à fait. J’ai eu envie de parler d’un territoire intime, la sexualité, qui est de plus en plus dévoilé, sujet à des modes, des diktats, des injonctions diverses. Je me suis servie de 20 ans d’expérience dans la presse féminine pour dresser des portraits, mais ce travail est avant tout littéraire. Le format des short stories cher à Alice Munro, à Joyce Carol Oates ou Richard Yates, permet de camper des situations loufoques, dramatiques, comiques ou tendres, en trois pages maximum et souvent deux, voir une, donc plus court que sur des nouvelles classiques.

C’est un défi et un exercice enthousiasmant : décrire en quelques lignes par exemple un acteur porno qui tombe amoureux de sa partenaire ou une femme de 50 ans qui pour son anniversaire s’offre  son rêve, deux hommes de 25 ans. À chaque fois, la chute doit surprendre, dérouter.

 

― Qu’est-ce qui vous a donné l’envie d’écrire sur ce sujet ? La manière dont on vit sa sexualité est-elle le reflet de ce que nous sommes ? La sexualité est-elle une façon d’humer l’air du temps ?

On a tendance à dire qu’en matière de libido, il n’y a rien de nouveau sous le soleil. Après tout,  Cléopâtre  aurait pu être qualifiée de cougar si le terme avait existé à l’époque !

 Je suis partie du constat inverse : depuis quelques années notre sexualité est influencée, modelée par des facteurs inédits. Les nouvelles technologies tout d’abord, qui facilitent la rencontre, l’avènement de la pornographie comme culture de masse,  la naissance de nouveaux concepts en vogue, comme les sex-friends, le trouple, les polyamoureux. Concepts qui cherchent à dessiner une nouvelle carte du Tendre, une consumérisation accrue de la sexualité et des progrès scientifiques considérables.

 Tout cela est source d’inspiration pour des histoires sur le désir, ses joies, ses frustrations, ses ressentiments. 

 

― Vos quatre-vingts nouvelles se savourent. Elles sont autant de petites chroniques de notre quotidien sexuel que l’on déguste avec gourmandise. Bonbons sucrés ou doux-amers… Elles sont à la fois drôles, tendres, empathiques, mais parfois graves, désabusées. Existe-t-il un tel écart, selon vous, entre les diktats de la société en matière de sexualité et la réalité de nos rapports amoureux ?

Bien entendu. Jamais le sexe n’a paru aussi libéré (entre adultes consentants en ce début de siècle, seuls l’imagination et le droit peuvent nous limiter) et pourtant jamais les normes sociales n’ont été aussi intrusives. Côté femmes, regardez le culte de la jeunesse, de la minceur, d’un corps glabre, la mode des tatouages, des piercings, de la chirurgie esthétique… etc. Chez les hommes, le porno a apporté des inquiétudes sur le corps, la performance, la taille, l’endurance. L’injonction est la suivante : vous pouvez réaliser tous vos fantasmes, mais seulement si vous êtes beau, jeune, riche, urbain, valide, intelligent... ce qui est contradictoire !

Le sexe pour moi n’est qu’une métaphore parmi d’autres sur les relations homme-femme et un miroir de la société dans lequel nous vivons.

 

― J’ai remarqué que souvent dans vos nouvelles, pour le plus grand bonheur du lecteur, vous jouez sur le ressort de l’arroseur arrosé. Vos personnages, hommes ou femmes, se croient ou se voudraient libérés, ouverts à de nouvelles pratiques. Or, ils se retrouvent pris à leur propre jeu avec bien peu de plaisir à la clé… Ces pirouettes seraient-elles une façon pour vous de réintroduire un peu de morale dans les « mœurs débridées » du XXIe siècle ou au contraire, de sous-entendre que malgré le discours ambiant, nous ne sommes pas aussi libres qu’il y paraît ? Sous nos airs libertins, ne demeurons-nous pas affreusement conventionnels ?

Mes personnages osent tout ou presque, mais c’est vrai, leurs coïts sont souvent des fiascos. Loin de moi l’idée d’introduire une morale quelconque dans ce texte, mais j’avais envie en effet de montrer l’envers du décor et le ridicule de certains de nos codes. La sexualité telle qu’on l’évoque dans les médias ressemble à un parc d’attractions au pays de l’orgasme roi. Qu’en est-il des conflits de pouvoir, de l’antagonisme homme-femme, des difficultés à rester amoureux, à s’épanouir avec des enfants, de l’impossibilité de parler du désir des vieux, des handicapés, de notre gêne à évoquer la sexualité avec des ados gavés d’images sur internet ? Plus de 3000 femmes ont été interrogées dans le livre d’un psy « Les femmes, le sexe et l’amour ». Eh bien, 47 % d’entre elles ont des difficultés dans leur sexualité. Ce sont des thèmes peu évoqués peut-être parce qu’ils sont moins vendeurs que l’extase obligatoire au lit !

 

― Sommes-nous libérés ou asservis par les nouveaux diktats, qui, insidieusement, s’impriment dans nos inconscients individuel et collectif ?

La libération pour tous, prônée par 68 a été, je crois, un leurre. Si nous avons balancé aux oubliettes les restes d’une morale chrétienne, nous les avons remplacés par le culte de la jeunesse, de la beauté, de l’orgasme à volonté. Il existe une confusion des genres, des sexes et une fatigue certaine de tous les protagonistes. Voilà pourquoi j’ai pris comme titre " Dernières nouvelles du front sexuel " qui impliquent sinon une guerre, du moins une bataille.

 

― D’une manière générale, croyez-vous qu’il soit opportun de tout essayer en matière de sexualité ? Est-ce une voie de connaissance de soi ? De l’autre ?

Hou la la ! Je me garderai bien de donner des conseils aux lecteurs ou aux lectrices. Mon but est de les amuser, de raconter des histoires autour de notre sexualité soi-disant moderne et ses fiascos, de les faire réfléchir aussi. Cela dit, mon sentiment est que si tout le monde transgresse, il n’y a plus de transgression, mais au contraire obligation, donc inutile d’en rajouter !

 

― Vous faites une large part dans cet ouvrage à une sexualité que je qualifierais de « conjugale », au sens de relation d’amour à long terme. Vous parlez de l’effritement du désir dans le couple, inévitable, et de nos tentatives maladroites et vaines de faire renaître ce désir. Mais vous évoquez aussi la flamme qui peut se rallumer sans crier gare à l’occasion d’un événement qui vient, comme un grain de sable, enrayer la mécanique bien huilée de la routine et curieusement relancer l’élan vers l’autre. Est-ce à dire que nous ne maîtrisons pas tout en ces matières et que l’imprévu de la vie se charge de nous le faire savoir ?

Parler de la difficulté à faire vivre son désir pendant 10, 20, 30 ans ou même plus s’est imposé. Je confronte mes personnages à cette usure du désir et je les laisse utiliser les recettes telles qu’elles sont répétées dans les médias. Le week-end bucolique, le petit régime, la visite au sex-shop, les jeux de rôles, les cadeaux et rien évidemment ne se passe comme prévu ! Il suffit parfois d’un événement inattendu comme un cambriolage ou un licenciement pour que l’on regarde l’autre différemment. Le plus grand organe sexuel, vous le savez, est… le cerveau !

 

― Finalement, vous vous moquez gentiment de nous, n’est-ce pas ? Rassurez-vous, on ne vous en veut pas de nous tancer, car on sent très bien que vous vous adressez aussi à vous-même. On se retrouve tous un peu dans vos personnages. Mais il n’y a rien de méprisant ou de condescendant dans votre propos, vous nous faites juste un clin d’œil espiègle : « Au fond, beaucoup de bruit pour pas grand-chose… » 

Si les hommes sont peu épargnés dans ces nouvelles, les femmes non plus, on voit les uns et les autres draguer lamentablement, échouer, tromper, essayer par tous les moyens, dont la chirurgie esthétique, de paraître plus séduisants, avoir soif de pouvoir, succomber à des fantasmes cheaps et caricaturaux, mais même lorsqu’ils sont ridicules, ils restent attachants. Je les regarde avec tendresse comme des êtres en guerre contre l’autre, mais surtout contre eux-mêmes. Et on ne peut que les aimer malgré tout !

 


Propos recueillis par Cécilia Dutter, (novembre 2012)

 

Ariane Bois, Dernières nouvelles du front sexuel, L’Éditeur, novembre 2012, 240 pages, 15 euros

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