Claude-Henry du Bord : "J’aime les livres parce que j’aime les hommes et, sans lecture, l’humanité s’abrutit"

Claude-Henry du Bord, ancien professeur d’histoire de la philosophie – spécialiste de la pensée chrétienne – à l’Institut Catholique de Paris, est notamment critique littéraire, traducteur, essayiste, romancier et poète. Éditeur et co-fondateur de la revue poétique L’Absolu Manifeste, il est par ailleurs membre du jury du Prix européen de littérature.

 


D’où vous est venue l’idée de raconter l’histoire de La Main Noire, l’un des premiers réseaux français de Résistance composé d’adolescents ?

L’impulsion, pour ne pas dire la révélation revient à mon ami Gérard Pfister qui s’est battu, avec d’autres, pour que l’opinion connaisse mieux le nom de Marcel Weinum et le combat de la Main Noire. Les Alsaciens et les Strasbourgeois avaient presque oublié l’importance de l’engagement de Marcel. En découvrant plus de détails, j’ai été fasciné pour ne pas dire subjugué par ce destin, je me trouvais en présence d’un être rare, littéralement exceptionnel, un jeune homme de quinze ans qui crée un réseau d’adolescents dans le but de combattre par tous les moyens l’occupant nazi. Et plus j’ai creusé, plus mon admiration s’est accrue. J’ai eu envie de la faire partager, de mettre en scène cette vie.

 

— Qui était Marcel Weinum ?

Marcel est un petit gars issu d’un milieu populaire, pas un intellectuel comme les Scholl, les fondateurs de la Rose Blanche en Allemagne. Le père de Marcel est commis boucher, sa famille modeste et catholique pratiquante, tolérante, patriote. Avant l’annexion de l’Alsace, Marcel suit les cours à l’école de la maîtrise de la cathédrale, quand l’Alsace est évacuée, il suit ses parents dans le Périgord où il rencontre notamment un général à la retraite qui excite en lui sa fibre patriotique, mais l’heure de la lutte n’a pas encore sonné, Marcel mûrit, il évolue au fil des mois. Comme sa famille n’est guère argentée, elle décide de rentrer à Strasbourg peu après l’Armistice de juin 1940 et, une fois arrivé, Marcel est sous le choc, il ne reconnaît plus sa ville couverte de drapeaux nazis, le nom des rues a été germanisé, le français est interdit, la grande synagogue a été rasée… Il réagit presque immédiatement, se met en rapport avec ses copains de classe ou de Brumath, sa ville natale, pense le réseau seul, sans la moindre aide d’un quelconque adulte. Il fait preuve d’autant d’intuition que de courage, sans estimer les risques à leurs justes mesures, divise le réseau en sous-groupes, choisit des pseudonymes pour ses camarades, des codes secrets, met en place les premières actions : destruction des vitrines qui exhibent des portraits de Hitler, arrachage des emblèmes nazis, sabotage d’aiguillages de chemin de fer, de signalétiques, vols de papiers, d’argent, de munitions, explosion de la voiture du Gauleiter Wagner qui terrorise la population, voyages au Consulat britannique de Bâle dans le but de livrer des renseignements, etc.

 

— Y avait-il beaucoup d’adolescents dans la Résistance ?

Beaucoup non. Mais sans doute plus qu’on ne le croit, et surtout des résistants parfois très jeunes. En Bretagne, en Auvergne, en zone occupée ou en zone libre, en Alsace bien sûr. Cela ne représente en nombre que quelques poignées de jeunes gens, mais tous sont habités par une même ferveur patriotique. Ils sont téméraires, un peu fous, habités par une même ferveur et le désir de servir leur pays. Dans le cas de la Main Noire, le réseau est composé de vingt-cinq adolescents presque tous apprentis, l’un d’eux Ceslav Sieradski, un orphelin d’origine polonaise comme son nom l’indique, est foncièrement antinazi, il a seize ans quand il est abattu pour avoir crié « Vive la France » sous les coups de ses tortionnaires, au camp de Schirmeck.

 

— N’a-t-on pas déjà tout écrit sur cette période ?

Loin s’en faut ! On a beaucoup écrit sur des faits majeurs, connus, sur tel ou tel réseau, Jean Moulin, sur la collaboration, les exactions du gouvernement dit de Vichy, beaucoup moins sur la spécificité que constituent les réseaux d’adolescents. J’ai été très étonné de constater que presque personne ne savait que l’Alsace avait été par exemple vidée de la quasi-totalité de ses habitants ou que la Main Noire était un groupe d’adolescents tous croyants (catholiques et protestants), tous viscéralement attachés à la France et aux idéaux républicains, fortement marqués par l’esprit concordataire alsacien qui fait preuve d’autant de tolérance que d’attachement aux fondamentaux de la République. En somme, le combat héroïque de ses jeunes gens est aussi politique que religieux, pour eux la dignité due à la personne humaine se confond avec l’exercice des valeurs républicaines. Ils ne comprennent pas qu’on puisse être raciste, antisémite et décident, avec un fond de naïveté, de tout mettre en œuvre pour que les nazis s’en aillent, sans vouloir les tuer : ils respectent trop la vie pour disposer de celle des autres, même quand ce sont des ennemis. La période est donc loin d’avoir révélé tous ses secrets.

 

 

— Y a-t-il une partie de vous dans ce personnage ? Finalement, n’écrit-on pas pour se connaître soi-même ?

Forcément, Marcel ne m’a pas ému pour rien ! Sans doute qu’une part de moi-même souhaite même lui ressembler : il est entier, confiant, décidé, ne se perd pas en doutant, en supputant, il agit avec une fougue, une énergie que j’envie. Sa personnalité concentre autant d’énergie que de douceur, autant de volonté que de sens de la fraternité par exemple. Pas la peine de se poser des questions, il n’est plus temps : travailler pour que l’Alsace redevienne française, quitte à mourir pour que les autres vivent ! Quel programme, quel exemple ! N’est pas héros qui veut… Quand je pense à tous ceux qui se perdent par lâcheté ou intérêt, par faiblesse ou pour simplement sauver leur peau ! Marcel est plus que remarquable et les survivants du réseau, comme Jean-Jacques Bastian, qui est devenu un ami, gardent une image intacte de leur ami mort décapité à dix-huit ans, le souvenir d’un jeune homme joyeux, vif, un brin téméraire, convaincu que son combat est juste et qui galvanise ses amis. Pour écrire cette biographie en partie romancée, je me suis appuyé sur de très nombreux documents historiques et là où ils venaient à manquer, j’ai laissé libre cours à mon imagination de romancier, dans les limites du vraisemblable, bien sûr et dans le plus strict respect des conditions historiques. J’ai voulu restituer l’ambiance de cette époque, son parfum, les réactions de la population, dire que les garçons d’alors ne fréquentaient pas la moindre fille, vivaient entre eux, que la morale était très présente, que la religion n’était pas un mot, mais une manière d’être libre, que la République non plus n’était pas une idée, mais un enjeu, une nécessité. Plus je cherchais, plus je tentais de traduire cette époque, de la rendre présente, plus je découvrais des parties inconnues de moi-même. Qui ne devient pas son héros n’écrit que du vent ! Et plus l’écriture colle à la réalité, plus elle montre de hauts fonds jusque-là couverts par un océan d’habitudes ou de préjugés… Le style révèle l’histoire en même temps que l’âme de celui qui l’écrit. Tout est là.

 

— Vous publiez également une anthologie de lectures érotiques. Ce genre littéraire est-il sorti de l’enfer des bibliothèques ? Que nous dit-il sur l’Histoire ?

J’ai lu toutes les anthologies existantes, y compris la vôtre ! qui, soit dit en passant, privilégie à juste titre la prose. Mais de manière générale, c’est plutôt la poésie qui est mise à l’honneur et, dans la totalité des cas, les introductions sont banales, pauvres, pour ne pas dire navrantes, comme si le piquant du sujet appelait la platitude, la rétention par crainte de heurter ! J’ai donc choisi de livrer un choix de textes éclectiques, prose, poésie, théâtre… afin que le lecteur comprenne l’incroyable richesse de cette littérature singulière. Et surtout, j’ai décidé de réfléchir sur les caractéristiques propres à cette littérature, ses codes, ses thématiques, ses métamorphoses, ses formes. Depuis que l’homme écrit, il écrit des œuvres érotiques. Pourquoi cette constance, cette attraction ? Comment cela fonctionne-t-il ? Voilà une partie des questions auxquelles j’ai tenté de répondre. Il n’y a pas d’érotisme sans transgression et pour qu’il y ait transgression, il faut qu’il y ait des lois, une norme. La norme est non seulement variable en fonction des époques, des mentalités, mais elle est de surcroît très difficile à définir, l’érotisme échappe à toute définition satisfaisante ; quant aux lois, elles génèrent des interdits que l’État d’un côté et les Églises de l’autre s’appliquent à appliquer. Cela revient à dire qu’il n’y a pas de littérature érotique sans histoire de la censure, avec des modalités d’applications plus ou moins souples selon les époques. Nous découvrons ainsi quelques parcelles du continent noir qui excitait nos aïeux : ils fantasmaient sur le viol, les filles de joie, le foutre, les orgies, condamnaient ou pas l’homosexualité, la sodomie. La littérature érotique exalte la partie au détriment du tout ; pour elle, le corps est résumable à un morceau de ce corps : la bouche, le sexe, les seins et l’amour à une physique. La pornographie est une mécanique de l’amour pas une physique, elle se concentre sur un acte, privilégie l’humiliation, la violence, l’étalage, c’est en cela que ce qui jadis était condamné comme « sale » ou « dégoûtant » devient aujourd’hui, au regard de la déferlante pornographique accessible à tous notamment par Internet, une « planche de salut » de la relation amoureuse. Il s’agit là d’une révolution majeure dans l’histoire de l’humanité : la littérature érotique (celle d’aujourd’hui est par exemple majoritairement l’œuvre des femmes qui prennent une belle revanche) nous permet de retrouver l’un des fondements du rapport amoureux, par la parole, le jeu, les aventures du langage. La parole amoureuse ne disant rien, la parole érotique parle pour dire la nécessaire proximité des corps, de l’échange… 

L’enfer des bibliothèques, celui d’Apollinaire ou de Pia, est aujourd’hui obsolète : tout est disponible. Plus rien ne circule sous le manteau. C’est moins une question de morale que de marché ! et un signe des temps. Bien sûr, il y a toujours des interdits, mais ils sont autres et font consensus : qui, par exemple, défendrait la pédophilie ? Sans attirer, à raison, les foudres ! Toute notre Histoire est présente dans la littérature érotique, car ce qui hier était condamné ne l’est plus aujourd’hui : Socrate, les Romains étaient des pédophiles dans un monde sans morale ; aujourd’hui, l’adultère n’est rien aux yeux de la loi, qui en revanche condamne le viol conjugal, le sexisme, mais pas l’échangisme…

 

— En général, quelles sont vos sources d’inspiration ?

Multiples, variées, aléatoires. L’esprit est ainsi fait : il se passionne un jour pour ceci, sans toujours savoir pourquoi, et le lendemain pour autre chose. Dilettantisme, curiosité tous azimuts ? Allez savoir ? Presque tout m’inspire, le réel comme la fiction, la musique comme le silence. Tout est bon. Bon à prendre, à s’approprier pour en faire son miel, sa nourriture. Tout sert. Il ne faut pas non plus négliger la part de l’aléatoire, des rencontres, des coqs à l’âne, des conversations. Tout m’inspire. Même les imbéciles, les sournois, les lâches qui inspirent le dégoût ou… quelques lignes.

 

— Certains de vos textes ont été mis en musique contemporaine par Bernard de Vienne. Considérez-vous que musique et littérature sont complémentaires ?

Absolument. « Elles sont sœurs », écrit Purcell dans la préface de Dioclesian. Pas la peine de rentrer dans le vieux débat de savoir si l’une a ou non la prééminence sur l’autre. Peine perdue. Certains textes foncièrement musicaux se suffisent, à partir du moment où ils sont bien lus à haute voix : Dante est aussi musical que Baudelaire, et les deux le sont autant que Bach ou Schubert. Que Fauré mette Verlaine ou Jean de la Ville de Mirmont n’est pas que le fruit d’une époque et d’une sensibilité, leurs vers sont musicaux au point de pouvoir a posteriori être mis en musique, chantés. Dans mon cas, j’entretiens des rapports étroits avec les compositeurs : j’ai écrit un livret d’opéra pour marionnettes avec Alain Féron, Le Trésor de la Nuit, et Bernard de Vienne qui est, lui aussi, un remarquable compositeur contemporain, a mis en musique certains de mes poèmes : D’un seuil à l’autre, pour chœur a capella, un certain nombre de mes poèmes érotiques (on y revient toujours !), Chants nus, pour piano et soprano. Il m’a demandé d’écrire un poème susceptible de faire l’objet d’une œuvre aussi bien profane que sacrée, pas facile ! J’ai choisi d’écrire une paraphrase du psaume 137, un sujet intemporel : l’exil, le mal du pays et la soif de justice et de vengeance ! Rien n’est plus dynamique que les synesthésies, la correspondance entre les arts. Il s’agit de bien plus qu’une collaboration, d’un échange fructueux à même de donner vie à une œuvre d’un genre nouveau : poésie et musique, prose et peinture… Je rêve que les artistes collaborent à tous les niveaux, que les architectes gravent des poèmes sur les murs, que les compositeurs travaillent avec des peintres, des romanciers, que la création nous donne l’occasion de devenir humains !

 

— Vous êtes poète, essayiste, romancier, historien de la philosophie. Vous êtes donc un grand lecteur. Quels sont les livres qui vous ont façonné, fabriqué ? Et quels sont ceux qui vous accompagnent aujourd’hui ? Qui trouve-ton dans votre bibliothèque ?

J’ai passé ma vie à lire et je crois qu’une heure de lecture vous préserve de l’ennui comme de la morosité des temps. La lecture non seulement rend libre mais soigne de presque tout. Le livre est une chose physique et consolante : il demande qu’on le tienne, qu’on le saisisse, qu’on le manipule ; il donne ses marges pour d’éventuels commentaires, il garde tout dans la mémoire du papier. J’aime les livres parce que j’aime les hommes et, sans lecture, l’humanité s’abrutit ; les dictateurs n’aiment pas lire, ils préfèrent les imbéciles, les ilotes : ce n’est pas sans raison que Staline a fait déporter Mandelstam, que Mao a décrété la révolution culturelle, que Hitler aimait les autodafés. Vous imaginez Franco lire Pétrarque !

Il m’est impossible de vous dire quels livres m’ont fasciné, la question est indiscrète et ce qui m’a « inspiré » n’est peut-être valable que pour moi, dans telles circonstances, telles conditions. Je peux conseiller la lecture de Racine, La Fontaine, Saint-John Perse, Ponge ou Céline, mais de là à vous dire que Pascal ou Giono m’ont « fécondé » - pour reprendre une expression de Montherlant, n’y comptez pas !

Aujourd’hui comme hier, je lis, plusieurs heures par jour. Pas de journaux ! Pas tout ce qui me tombe sous la main ! Je lis des « produits » qui me tombent des mains, je relis, je découvre. Mais les bons livres sont rares et les bons écrivains aussi ; beaucoup de plumitifs, de nombrilistes, de vomitifs, de laisser-aller, de niaiseries et, de temps en temps, un livre, un vrai, pas de ceux qui servent à caller une armoire, mais qui vous travaillent, vous changent. On attend beaucoup d’un livre et donc on est souvent déçu… Et puis, j’ai beaucoup lu les philosophes, cela n’arrange pas les affaires de ceux qui publient tout et n’importe quoi ! Comment voulez-vous comparer Descartes ou Leibniz à Madame Angot ?!! Hegel ou Nietzsche à Marc Lévy !! Il y a de quoi avoir soit un fou rire soit se jeter par la fenêtre !

Dans ma bibliothèque, puisque cela vous intéresse, vous trouverez tout ce qui est susceptible de faire d’un curieux un honnête homme, de former les humanités, de faire voyager l’esprit sans quitter sa chambre ! J’ai la chance de posséder une bibliothèque conséquente, pour ne pas dire « idéale », de quoi lire pendant plus de quarante ans, un livre par jour, en piochant parmi presque 15 000 volumes qui font plier mes étagères. Une bonne raison de ne pas sortir de crainte de tomber sur un fâcheux, une bonne raison de partager ses émotions avec un ami qui vient passer l’après-midi, parler littérature ou gastronomie, dans un bon fauteuil. L’idéal grec du bonheur : un ami, une conversation libre, assis devant une belle vue, au calme…

 

— Vous souvenez-vous de la première phrase que vous avez écrite et du moment où vous avez eu envie de devenir écrivain ? Qu’est-ce qui vous a poussé à lire et écrire ?

Oui, je souviens distinctement d’un jour d’élection locale ou nationale, je ne sais plus, mes parents m’avaient emmené avec eux : mairie, bulletins en tas, isoloirs – une espèce de solennité. J’étais irrésistiblement attiré par les piles de bulletins, un scrutateur m’en donne un sac ! le petit garçon que j’étais ne rêvait que d’une chose : écrire sur le recto de ces papiers ! Noircir, écrire. Par ailleurs, étant fils unique et naturellement porté à la contemplation, j’ai été porté très tôt vers la lecture ; mon père qui était aussi loquace qu’un mur m’avait accordé la permission de disposer de sa bibliothèque et offert des volumes de Corneille, Chateaubriand, Bergson : j’avais 10 ans ! Je les ai dévorés pour ne pas le décevoir ; virus actif ! J’aurais pu tomber plus mal… La lecture de la Vie de Rancé m’a bouleversé, la beauté de cette prose est restée en moi, le style de Bergson m’a ouvert l’esprit : concis, clair, lumineux, souple…

Quant à la première phrase que j’ai réellement écrite, je ne m’en souviens pas et sans doute n’en vaut-elle pas la peine ! Je suis longtemps resté bref, amateur de condensé : écrire une seule phrase qui se tienne, qui tienne debout, relève de l’exploit, toujours. C’est le côté Kafka de chaque écrivain, l’influence des moralistes aussi, de La Rochefoucauld, de Pascal et, dans un autre registre, de Perros, Cioran, Rivarol… En somme, écrire revient à essayer de mettre un point à sa première phrase.

 

— Pensez-vous qu’un roman puisse changer quelque chose aujourd’hui ? L’écrivain joue-t-il encore un rôle dans notre société ?

Si je ne pensais pas que la parole soit dotée d’un réel pouvoir, je vendrais des pizzas ou des clous au kilo ! Et donc, pour moi, le pouvoir de désignation (qui relève de ce que Patocka nomme la pensée « magico-mythique ») est capital, il change l’ordre du monde. Sur ce point, Ovide ou Pindare rejoignent la kabbale qui estime que changer un iota influe sur le réel, au risque de provoquer le chaos ! La parole est active, puissante, efficace, toute la psychanalyse l’enseigne, toute la théologie le soutient… Dans cette logique, un roman (digne de ce nom) change forcément ceux qui le lisent et le monde dans lequel ils le lisent. Cela peut être imperceptible, diffus, mais n’est pas pour autant inactif, inopérant. Les Liaisons dangereuses ont été interdites pendant la Restauration sous prétexte que le livre aurait été une des causes de la Révolution de 1789 ! C’est porter beaucoup de pouvoir aux romans, mais quand même ! Les romans de Tolstoï ont vraiment modifié les mentalités, mais aussi Rousseau, Hugo, Bernanos, Céline, Giono, Sartre, Camus – chacun de façon différente et à des époques données. Ne prenons qu’un exemple : Les Versets sataniques de Rushdie n’ont-ils pas saisi les mentalités ? Évidemment. L’écrivain joue un rôle majeur : à la fois témoin et acteur, à la fois relais et détonateur ; je ne dis pas que cela arrive sans cesse, je dis que l’écrivain agit sur son temps, de manière plus ou moins durable, qu’il lui arrive même d’infléchir l’histoire, comme ces vers de François d’Assise qui mirent fin à une guerre entre familles rivales ! Je ne vous parle pas de la littérature de divertissement ou de gare de triage, mais des livres qui comptent. Pour espérer tirer des enseignements voire des conclusions sur l’effet d’une œuvre, le recul est nécessaire, l’œuvre infuse, lentement, et il ne nous est parfois possible de mesurer son influence que des décennies après sa parution. La conception féministe de Virginia Woolf ou Simone de Beauvoir est-elle restée sans suite ? Non bien sûr ! Sous un autre angle, l’influence exercée par Gorki sur la littérature réaliste a été dévastatrice au point de scléroser l’expression romanesque prisonnière d’un cadre et d’une visée formatés… En un mot, l’écrivain joue un rôle capital, même si son influence n’est jamais facile à mesurer.

 

— Vous qui connaissez bien l’histoire de la littérature française, comment la voyez-vous évoluer ? 

Nul ne le sait… La littérature française est plutôt dans le creux de la vague ; l’époque obéit à une nouvelle donne, l’absence de style est devenue un style, les sujets sont parfois si minces qu’ils relèvent de l’anecdote. Mais il s’agit d’une loi propre aux civilisations qui, soumises à des tensions, des pressions, des paradoxes, des doutes, connaissent des périodes de crêtes et des creux. Jünger l’analyse admirablement dans Les Ciseaux. Ainsi, nous sommes dans un temps d’assez grande pauvreté, en France tout du moins, d’autant que la critique participe à la banalisation de cette fadeur en défendant des livres sans aucun intérêt. Trop de critiques pour vendre alors que les grandes œuvres, souvent, ne sont pas plébiscitées par le grand public. C’est ainsi, la loi moderne stipule : ce qui se vend bien est forcément doté de qualités ! Rien de plus faux. Les grands titres ne connaissent qu’une réception confidentielle, la postérité tranche, parfois des générations plus tard. Nietzsche ou Lautréamont n’ont eu presque aucun lecteur de leur vivant et rien ne restera de ce qui, aujourd’hui, constitue la liste des « best sellers »… Demain ? Certainement. Bien qu’il y ait déjà des écrivains, des vrais, pas des faiseurs, pas des camelots hâbleurs, des journalistes qui se prennent pour le nouveau Faulkner. Hugo disait « un chef d’œuvre n’est pas un navet en mieux », il avait raison et nous avons en quelque sorte la littérature que nous méritons : racoleuse, bas de gamme, délirante, égocentrique… Les gens pensent que le monde est un bordel et trouvent normal que la littérature fasse le trottoir ! Je suis convaincu que la littérature renaît toujours de ses cendres, des déchets d’un monde qui se cherche ou cherche une issue. Elle peut apparaître tout d’un coup, comme une rupture franche avec ce qui précédait, sans se demander d’où vient le vent, si le marché est propice.

 

Propos recueillis par Joseph Vebret

 

Claude-Henry du Bord, Marcel et la Main Noire, Éditions du Moment, col. « Moments d’histoire », octobre 2012, 210 pages, 18,50 €

 

Claude-Henry du Bord, Les plus belles pages de la littérature érotique, De François Villon à Jean Cenet, Eyrolles, novembre 2012, 300 pages, 18 €


NB - Claude-Henry du Bord est chroniqueur au Salon littéraire.

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