Olivier Marchal, de la lecture à la réalisation de polars, se livre comme il filme


Acteur, scénariste et réalisateur, Olivier Marchal est à l’affiche depuis le 20 mars d’Un p’tit gars de Ménilmontant, un film d’Alain Minier avec Smaïn Fairouze. Olivier Marchal a trouvé sa vocation à 13 ans par le théâtre, mais l’ennui, ensuite, le pousse à la lecture de polars et de romans noirs. Il intègre la Police Nationale de 1980 à 1994. Son premier rôle lui sera attribué en 1988 alors qu’il suit des cours au conservatoire d’art Dramatique Paris X. Cette expérience le conduira à nous faire découvrir sur petit et grand écran, 36 quai des orfèvres, MR73, Braquo, Flics, Les Lyonnais... Un livre est attendu…

 

Dans Un p’tit gars de Ménilmontant, vous êtes Jo et retrouvez votre quartier qui a bien changé, après 15 années de prison. Vous voulez reprendre votre place, mais les règles ont changé. La violence est plus grande et la délinquance plus jeune.

Ce film policier est aussi sociologique. Quel regard portez-vous sur le monde d’aujourd’hui ?

Je porte un regard très pessimiste. D’ailleurs je suis en train de préparer une série pour Canal + : Section zéro qui se passe en 2044 ; sur le désœuvrement, l’absence de repères pour tout le monde, les multinationales qui ont repris le pouvoir avec des milices privées, ayant davantage de pouvoirs que la Police, des enfants tueurs, des femmes qui peuvent avoir des grossesses externes. C’est ma vision de l’apocalypse. J’ai vu le premier Mad Max en 1980, je pense que c’était un vrai regard, une anticipation. Cette série de George Miller et le film de Ridley Scott Blade Runner sont pour moi la représentativité de ce qui nous attend. Quand je vois que les gens ne peuvent plus se parler sans les portables, les gens ne communiquent plus, l’éducation s’est désistée, les hôpitaux sont en ruines, les personnes âgées : on les laisse mourir, la Police n’a plus aucun pouvoir… Donc tout cela est assez effrayant, de même que la prise de pouvoirs des radicaux dans les religions quel quelles soient, en l’occurrence l’Islam. La menace est fondamentalement préoccupante pour moi. Lorsque je parle avec mes copains braqueurs, qui sont dans les prisons, qui vivent ça, ça nous amène à une violence inévitable. Nous sommes obligés d’en passer par le chaos. Comme dit un ami policier, il faut laisser aller le système au bout de sa logique ; malheureusement on est entouré d’hommes politiques qui ne pensent qu’à leur carrière au lieu de s’occuper des réels problèmes. Je cite Romain Rolland que je trouve formidable : « Quand la justice est synonyme de désordre, le désordre est un commencement de justice. » Donc je pense qu’on est obligé d’en passer par un désordre absolu pour repartir sur des bases saines. Nous sommes déjà dans le chaos sans le savoir, mais certains le savent très bien. Je ne veux pas être alarmiste mais je sais que je ressens un profond malaise et je ne suis pas le seul. Il n’y a plus d’éducation, c’est le problème.

 

Quelle image la Police vous renvoie-t-elle maintenant ?

L’image d’une police asservie à des politiques incompétents, inexistants, qui ne sont pas pour la collectivité. Il faut obligatoirement que quelqu’un tape du poing sur la table. En France, personne n’ose le faire. La France n’aime pas ses flics et c’est dommage. On en est à ce que deux hommes foncent sur un barrage de Police et tue deux flics. C’est devenu une banalité de tuer des policiers. On a accordé plus d’importance à l’affaire Mohamed Merah qu’aux victimes. Je suis pour qu’on montre du doigt les victimes et pas les bourreaux ; qu’on arrête de les mettre en valeur. Je trouve que la police est à l’image de ce qui s’est passé récemment. Des cons lâchés en pleine jungle et qu’on abandonne comme on a abandonné les soldats au Vietnam… Ce sont des ratisseurs de fonds de caniveaux qui sont exposés chaque jour et qui n’ont plus aucune légitimité auprès de la hiérarchie, des politiques et de ceux qui devraient normalement les défendre. Tout pour les bourreaux et rien pour les victimes et les défenseurs des victimes. On en est arrivé là et c’est un fait, ce ne sont pas des paroles gratuites. Et cela me choque énormément en tant que père de famille et citoyen qui paie des impôts.

 

Avez-vous forcément besoin que la fiction rejoigne la réalité ? Vous ne vous permettez pas de voyager, libérer votre esprit à travers un livre dont l’histoire n’aurait pas de rapport à la vôtre ?

Oui. C’est très difficile d’adapter un livre pour moi. C’est vrai que pour l’instant j’ai fait des affaires policières. Mon prochain projet est l’adaptation d’une BD. Je fonctionne sur des sujets qui me transportent. 14/18 justement, je veux porter hommage à mes grands-pères qui ont fait Verdun, le Chemin des dames... qui en sont revenus vivants mais ils n’ont jamais rien raconté. J’ai leurs médailles, leurs photos, leur tristesse... Ils étaient très atteins, ils ont été résistants après. Mais je le sais par mes parents. Il y avait ce mutisme lié à cette race de héros disparus aujourd’hui. Et quand je vois qu’aujourd’hui en France, qu’une certaine tranche de la population siffle le drapeau français dans un stade de foot par exemple, ça me choque. Je suis libéral, libre d’esprit, marginal mais ça me choque. Donc ce film sera important car j’ai envie de raconter que même si la guerre est une grosse connerie, on n’a pas toujours le choix ; que des hommes de 15 à 21 ans sont montés au front avec des esprits des cœurs, des âmes meurtris pour défendre leurs valeurs, leur pays, leurs familles. Et cela a disparu. Donc c’est un important, cette transmission. Le cinéma sert à cela. Je ne voulais pas refaire de polar, trop de violence et ça ne fonctionne plus. J’ai besoin de raconter l’histoire des Poilus et défendre ces valeurs républicaines. Il y a de plus, deux magnifiques histoires d’amour. J’ai besoin que l’histoire soit plus forte que mes envies personnelles.

 

Mettez-vous en film ce que vous ne retrouvez pas à travers les livres ?

Les livres nous permettent beaucoup même si la force des images est différente de celle des mots. Il m’arrive parfois de lire à haute voix du Shakespeare, du Bukowski, Hugo, Balzac et d’autres grands auteurs, les poèmes de Dan Fante de même que John Fante aussi et d’autres. Cela m’arrive de lire que pour moi, afin d’entendre raisonner les mots dans une pièce. J’essaye de lire deux livres par semaine, donc je lis le matin très tôt lorsque je suis seul. J’ai lu là un livre formidable qui s’appelle Eldorado. Le cinéma me permet de raconter les histoires de façon plus brutale et frontale. Cela dit, je pars plus avec les mots qu’avec les images. Mais le cinéma me met radicalement dans les images et me procure une émotion directe. Un livre c’est une émotion qui peut arriver peut-être plus tard. Je vais le refermer et je vais y penser ; je n’aurais pas été pris par l’émotion au moment de la lecture, pris par le récit, par la poésie et force des mots, mais le livre m’accompagne après. J’ai besoin des deux.

 

Vous avez beaucoup lu de polars et romans noirs. Quels sont vos auteurs préférés ?

Ellroy, James Crumley, j’adore, de même que David Goodis. Dans un autre style je suis très fan de Frédéric Dard, les San Antonio m’ont accompagné quand j’étais ado. Raymond Chandler, bien sûr… Qui a d’ailleurs écrit un texte sur les flics dans The little sister qui déjà parlait de tous les problèmes qu’on a aujourd’hui. Je viens de découvrir un auteur formidable qui est Benjamin Whitmer, son premier livre s’appelle Pike ; « C’est Shakespeare qui aurait baisé avec Ellroy !» comme je dis. C’est un premier roman d’une noirceur, d’une violence, d’une beauté et d’une force incroyables ! 

 

Lisez-vous toujours ce genre de livre ? Ou votre lecture a-t-elle évoluée et si oui, vers où ?

Non je lis tout, Fournier, Sepulveda, Harrisson, Paul Guimard, Joseph Boyden etc. Je suis en train de lire un premier roman bouleversant sur la guerre « Yellow Birds » de Kevin Powers. J’ai une petite librairie rue de  Bretagne où je vais flâner le dimanche matin ; je découvre plein de belles choses. De Solers à Dantec en passant par Alice Ferney et bien d’autres… et je relis beaucoup de classiques, Dostoïevski, Hugo. C’est très éclectique.

 

Qu’est-ce que la lecture de polars vous a apporté ? A part sans doute votre vocation pour la Police…

Ça m’a apporté l’envie d’être flic, d’avoir une vie marginale, de ressembler aux héros de polars. Un homme de la nuit, l’attirance pour le côté obscur de la société. Ça m’a conforté dans le fait que j’avais envie d’être un mec pas comme les autres. Je voulais être entre Marlowe et San Antonio. Ça m’a donné le gout de l’interdit.

 

Les Lyonnais est inspiré d’un livre tiré à compte d’auteur, Pour une poignée de cerises d’Edmond Vidal, tête pensante de ce gang. Comment ce livre est arrivé dans vos mains ?

Par l’intermédiaire d’un voyou qui m’a abordé dans la rue.

Il m’a dit que Momon Vidal avait écrit ses mémoires, et que le seul réalisateur qu’il envisageait pour éventuellement les porter à l’écran, c’était moi. Cela m’a touché et nous avons organisé une rencontre à Paris dans le restaurant de Gérard Depardieu. Il y avait ce soir là 150 ans de placard à la table. Momon, deux ex braqueurs et Raymond La Pince.

Nous avons passé une super soirée bien arrosée, le contact est tout de suite passé avec Momon et j’ai décidé de faire le film.

 

Lors de la sortie du film, était publié le livre de Francis Renaud, le fils du juge de cette affaire assassiné en 75. Il laissait entendre que son père aurait été victime de ce gang justement. L’avez-vous lu et qu’avez-vous à en dire ?

Francis Renaud m’a effectivement fait parvenir son livre, mais je ne l’ai toujours pas lu. Je n’ai pas non plus cherché à le contacter. J’ai un grand respect pour la mémoire de son père. Je comprends que l’idée d’un film sur le gang des lyonnais ait pu le choquer ou le troubler.

J’ai volontairement écarté toute allusion au juge Renaud dans mon film.

D’abord, parce que je ne connais pas la vraie vérité sur ses assassins. Et ensuite, parce que je me suis concentré sur le parcours du chef du gang. En prenant de grandes libertés quant à la réalité de ce parcours.

Pour l’anecdote, le premier jour de tournage du film s’est déroulé dans l’enceinte du palais de justice de Lyon, là même où les membres du gang avaient été jugés et condamnés à l’époque, et les magistrats ont fait savoir qu’ils ne souhaitaient pas la présence de Momon Vidal ou d’autres de ses anciens complices sur le plateau par respect pour la mémoire du juge Renaud dont le nom figure sur une plaque commémorative dans le hall principal du bâtiment. Nous avons bien sûr respecté ce souhait.

 

Michel Neyret, ex n°2 de la PJ lyonnaise a participé à ce film. Avez-vous en projet un long métrage suite à sa mise en examen et éviction de la Police Nationale en 2012 ?

J’ai bien sûr un projet avec Michel qui est un ami. Et un grand flic que je respecte et que je continue à défendre. Nous ne pouvons rien faire tant que son jugement ne sera pas prononcé. C’est donc un projet qui se fera dans trois ou quatre ans. Qui ne sera pas un film polémique. Mais plutôt un film sur le parcours d’un homme. Sur l’itinéraire d’un grand flic tombé au champ d’honneur. Qui posera la question de savoir jusqu’où peut on aller pour faire ce métier ?

Comme l’a écrit Watson « Le milieu, c’est ce que nous sommes et ce que nous sommes, c’est ce que le milieu nous fait faire… »

 

Notre mère la Guerre est un film que vous réaliserez, d’après 4 tomes de la BD de Maël et Kris, publiée chez Futuropolis. C’est l'enquête du lieutenant Vialatte autour d'une série de meurtres de femmes entre 1915 et 1918 dont les cadavres ont été retrouvés dans les tranchées avec à chaque fois, une lettre d’adieu près du corps. Comment avez-vous découvert cette BD et pourquoi l’adaptation ?

J’ai découvert cette BD grâce à un petit libraire du boulevard Richard Lenoir à Paris. J’adore lire des BD. Je trouve qu’il y a de grands auteurs aujourd’hui. J’étais entré dans sa librairie pour chercher une BD polar à adapter. Je me cherchais un peu. Je n’avais pas d’enthousiasme à l’écriture. J’avais peur, aussi. De faire un mauvais choix.

C’est lui qui m’a conseillé de lire Notre Mère la Guerre.

J’ai acheté le premier tome. Et suis revenu le lendemain pour acheter les trois autres. Après avoir dévoré le premier dans la nuit.

C’est une histoire magnifique, qui évoque tous les thèmes que j’adore : l’amitié, la recherche de la vérité, la rédemption. Tout ça sur fond d’enquête policière et de passion amoureuse.

C’est Seven en 14-18. Avec l’itinéraire d’un Poilu en quête de vérité. Comme le personnage d’Apocalypse Now

 

Lisez-vous beaucoup de BD ?

Autant que de romans…



Vous avez participé à l’Opéra Comique de Paris, à l’enregistrement d’un numéro spécial de « La grande librairie » de François Busnel pour France 5 (diffusion le 20 décembre 2012). Vous avez lu un extrait de Mon chien stupide de John Fante. Vous dites avoir lu tous ses livres. Qu’aimez-vous chez lui ?

La fantaisie, le cynisme, la folie, l’alcool, sa poésie urbaine.

Sa violence, aussi.

Toute la dérision avec laquelle il a encaissé et construit sa vie.

L’espoir, aussi, qu’il m’a donné.

Grâce à ses personnages. Grâce à ses mots.

J’adore aussi les écrits de son fils Dan Fante. Que j’ai eu la chance de rencontrer à Paris. Avec lequel j’ai tourné un court métrage intitulé Mae West. J’ai une prédilection pour son recueil de poèmes De l’alcool dur et du génie

 

Dans un autre genre, vous avez été touché par Les chroniques de l’asphalte de Samuel Benchetrit puisque vous avez en projet à long terme de l’adapter. Il s’agit de sa biographie en 5 tomes. Expliquez-nous ce qui vous attire ici ?

C’est un projet théâtral.

J’aime sa grossièreté. La poésie avec laquelle il nous raconte son parcours. De la banlieue à son intrusion dans le monde des arts.

C’est drôle, touchant, grossier et atypique.

Un mélange de Fante justement et de Ravalec.

 

MR73, troisième volet de votre triptyque policier, nous ouvre les portes de la raison majeure pour laquelle vous avez quitté la Police. Cela vous a-t-il permis en partie, d’exorciser ce qui vous rongeait ?

Je n’arriverai jamais à oublier ce que j’ai vu. Ce que j’ai fait.

J’ai un immense respect pour les flics et pour cette profession incomprise, redoutée et jalousée de beaucoup. Combien sont-ils ceux qui détestent les flics mais qui voudraient bien vivre ce qu’ils vivent ?

J’ai commencé l’écriture d’un roman intitulé La mort est la nuit de ce jour inquiet qu’on appelle la vie.

J’y raconte l’itinéraire d’une légende de la PJ dont on s’apercevra, après son suicide, qu’il était un « autre »…

 

Devait sortir chez Plon Aveux complets, en collaboration avec Michel Pascal. Racontez-nous la genèse de cet ouvrage.

Je n’ai pas envie d’en parler.

Michel Pascal s’est très mal comporté sur ce projet. Avec moi et avec les gens de la maison d’édition. C’est donc pour l’instant un projet avorté. Qui se fera quand j’en aurai envie. Mais qui n’a aucune raison d’être pour l’instant.

 

Est-ce que de vous raconter a contribué à votre travail sur vous-même, comme vous le faites à travers vos films ?

Justement, je n’ai pas eu envie de me raconter. J’attends d’être très vieux pour cela.

 

Votre première passion est le théâtre. Vous avez été nommé pour le Molière 2006 de la révélation théâtrale. Quels sont les auteurs qui ont su vous happer dans ce monde et vous donner envie ?

David Mamet, Sam Shepard, Jean Louis Bourdon.

Victor Hugo et Shakespeare pour les anciens…

 

Pour quelle pièce vous imagineriez-vous seul en scène ?

J’ai eu la chance de jouer L’auteur de Vincent Ravalec, il y a quinze ans. Le spectacle avait très bien marché.

Si je dois rejouer seul en scène, ce sera avec Les Chroniques de l’asphalte, justement…

 

À lire vos interviews et articles vous concernant, il est question de beaucoup de projets : quel est le vrai du faux ?

Le vrai, c’est la série Section Zéro que j’écris en collaboration avec Laurent Guillaume (ex flic devenu romancier) et que je vais réaliser au premier semestre 2014 pour Canal Plus. Ma vision chaotique et hyper noire du monde qui nous attend. Avec un personnage de flic ultra violent. Obligé de laver le sang par le sang. Dans un monde où la vie d’un flic n’a aucune valeur.

Que voulez vous, comme l’a écrit Scot Fitzgerald « Dans la nuit noire de l’âme, il est toujours trois heures du matin »… Dans la mienne, aussi…

 

Propos recueillis par Laure Rebois

 

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"Oh, My! Cotton Butterfly."