Patrice Leconte, le Garçon qui n'existait pas - entretien

Un Homme dans la houle

 

Le nouveau film de Patrice Leconte, Une Promesse (d’après le récit de Stefan Zweig le Voyage dans le passé), est déjà « dans la boîte », mais en attendant qu’il sorte, c’est d’abord dans les librairies qu’on trouvera du Leconte, avec un roman intitulé le Garçon qui n’existait pas. 

 

Invisible ? Non, mais transparent. Lui-même se compare à une vitre. Quand il entre dans une pièce, il est celui qu’on ne remarque pas. Gérald avait été, pour sa famille, l’enfant « de trop », celui qu’on ne désirait pas et qui avait dû rester tout seul en France quand tout le reste de la tribu s’était exilé en Amérique du Sud. Aujourd’hui, officiellement, il travaille dans une agence de la BNP, mais personne ne remarque sa présence quand il est présent et, pire encore peut-être, personne ne remarque son absence quand il est absent.

 

Bien sûr, cela présente des avantages. Cette transparence n’est pas loin de lui conférer un don d’ubiquité, puisque rien ne l’empêche d’exercer plusieurs métiers à la fois. Et il ne compte plus les magasins dans lesquels il ne règle pas ses achats, non pas qu’il ne veuille point payer, mais parce qu’aucun vendeur, aucune caissière ne daigne lui prêter la moindre attention quand il souhaite le faire.

 

Cependant, il aimerait bien un jour exister un peu par lui-même, in se et per se. Ne serait-ce que pour attirer les regards de Victoire, la collègue dont il est amoureux. Alors il décide de réaliser l’exploit qui changerait tout. Dans son enfance, il a toujours été très mal attifé, héritant chaque fois de vêtements déjà portés par ses frères et sœurs. Avec ses allures de jeune clochard, il aurait pu, sans difficulté, faire la manche. Il ne l’a pas fait. Alors, aujourd’hui, il décide de faire la Manche, avec une majuscule, autrement dit d’effectuer à la nage le trajet Douvres-Calais…

 

Le troisième roman de Patrice Leconte, le Garçon qui n’existait pas, a au départ des allures de bluette, mais il est à l’image de son héros tenace. Loin de multiplier les clins d’œil au lecteur pour se faire pardonner la fantaisie de son histoire, Leconte, avec un entêtement tranquille, pousse jusqu’au bout tous les ressorts de sa mécanique absurde, laquelle devient alors étrangement réaliste, pour ne pas dire terrifiante dans certaines occasions. Le lecteur n’est pas loin de sursauter autant que le héros quand celui-ci croise au milieu du Channel un bateau sur le pont duquel il distingue ses parents et ses frères et sœurs. On n’est jamais totalement coupé de son passé.

 

Cette épreuve de natation auto-imposée peut sans doute être lue comme la métaphore des efforts de tout artiste, mais c’est plus généralement celle du désir de tout individu lambda, car quel est l’individu, si lambdesque soit-il, qui n’ait rêvé à un moment ou à un autre de sortir du lot ? C’est Valéry qui disait qu’aucun homme normalement constitué ne résiste à la tentation de se prendre pour Dieu, au moins pendant une heure ou deux de sa vie.

 

C’est la raison pour laquelle la partie a priori la plus ennuyeuse du récit, celle de la traversée proprement dite, est la plus passionnante. Certes, rien n’est plus bête que la mer, comme disait Hugo, puisque, comme disait Valéry (encore lui), elle est toujours recommencée (donc terriblement répétitive et stagnante), mais ce décor quasi-fatal est pour le héros l’occasion de revoir les étapes les plus importantes de sa vie et de se demander s’il est encore temps d’infléchir le cours de celle-ci. La réponse, qu’on se rassure, ne sera pas tranchée : on peut, certes, réorienter son existence, mais on ne le fait pas forcément comme on croit le faire ; on peut recoller certains pots cassés (une très grande partie des films et des romans de Leconte ont pour thème la désagrégation), mais les pots recollés n’ont pas la même forme que les pots originaux. Dommage ? Peut-être... Mais c’est aussi ce qui donne à la vie cette dynamique qui fait qu’elle est la vie.

 

Comment Patrice Leconte cinéaste et Patrice Leconte romancier se partagent-ils le travail ? Est-ce parce qu’il est très difficile de tourner sur l’eau que le premier a laissé au second le soin de raconter l’histoire de ce « garçon qui n’existait pas » ?

 

Je ne me pose pas la question, et quand je commence à penser à une histoire, je sais toujours s’il s’agit d’un roman ou d’un film. Cela dit, vous avez raison, si le Garçon devait être un film, je ne vous dis pas les difficultés du tournage !

 

Cependant, nous avons eu récemment avec Welcome une traversée de la Manche à la nage au cinéma…

 

Pure coïncidence : je n’ai pas vu Welcome.

 

Le jeu que vous mettez en place entre rêve et réalité semble inspiré par certains effets de montage cinématographiques. Où placez-vous la frontière entre les deux ? La seule grosse coquille dans l’ouvrage, c’est, comme par hasard, cette négation étonnante (p. 74) devant le verbe imaginer : « on n’imagine mal… ».

 

Désolé pour cette coquille calamiteuse. Pourtant le manuscrit est lu et relu, corrigé et recorrigé…  Quant à la frontière entre rêve et réalité, elle est volontairement floue, bien entendu : il y a là comme un jeu avec le lecteur, un jeu qui n’a pas de règles, et qu’il est plus amusant — et sans doute plus facile — de mettre en place en écrivant qu’en filmant.

 

On trouve constamment un tel jeu dans les Travailleurs de la mer de Hugo. Peut-être parce que la mer est un lieu sans repères ?

 

Très heureux que vous trouviez des points communs avec Hugo, dont je me sentais séparé, jusqu’à ce jour, par des années lumière ! Je n’ai pas lu les Travailleurs de la mer. Mes influences sont davantage Raymond Queneau et Jean Echenoz, pour lesquels j’ai une absolue et définitive admiration.

 

Un peu d’Alphonse Allais aussi, peut-être, dans cette manière que vous avez de pousser jusque dans ses limites extrêmes un point de départ presque absurde ?

 

Je connais bien Alphonse Allais, qui ne se démode guère. Et, même si je n’ai rien lu de lui depuis une éternité, la référence ne me déplaît pas.

 

La « reconnaissance » que votre héros finit par obtenir n’en passe pas moins par une redéfinition totale de ce qu’il est/croyait être ? En d’autres termes, il est toujours très difficile chez vous de distinguer entre optimisme et pessimisme…

 

Mais c’est parce qu’il est impossible de n’être que pessimiste ou que optimiste ! C’est le mélange intime des deux qui est porteur d’émotions. La vie nous fait passer par le noir et le blanc, en alternance. Et ce qui me plaît chez Gérald, c’est qu’il ne se lamente jamais sur son sort. Il y a chez lui une façon de « positiver », de croire à l’impossible, de ne douter de rien, qui m’enchante et me touche.

 

L’idéal à atteindre, dans toutes vos histoires écrites, est une femme. Et vos happy ends ne sont jamais totalement happy. A qui la faute ?

 

Les femmes sont, et ont toujours été, la motivation la plus forte pour faire des choses déraisonnables. Et, pour cette histoire-là, je savais que, contrairement à ce qui s’était passé pour mes deux précédents romans, un happy end n’était pas envisageable, puisqu’il aurait eu pour corolaire une mièvrerie absolue.

 

« L’invisibilité » de Gérald (et d’abord, pourquoi dites-vous que le prénom Gérald est ridicule ?) peut-elle être interprétée comme l’image du poète maudit ou incompris ?

 

Gérald n’est pas un prénom pire que tant d’autres, mais, franchement, ce n’est pas non plus un prénom follement emballant. J’ai été comme mon Garçon, c’est-à-dire assez transparent, au moment de l’adolescence — moment où l’on se cherche et où l’on aimerait devenir quelqu’un d’épatant, avec une personnalité forte et originale.

 

Ce Garçon qui n’existait pas pourrait s’intituler, comme le film que vous venez de tourner, le Voyage dans le passé. Est-ce à dire que vous construisez une œuvre d’une cohérence parfaite ?

 

Vous voulez plutôt dire que je construis une œuvre d’une incohérence parfaite ! Le film adapté de Zweig est aux antipodes de ce Garçon. Aucun rapport. Si ce n’est une histoire d’amour intense et singulière. Une de plus, me direz-vous… Oui, bon, peut-être. C’est en tout cas ce qui m’a attiré dans le roman de Zweig.

 

Et maintenant ?

 

Un prochain roman, que je vais me mettre à écrire sans doute cet été. Et puis un nouveau film d’animation, sur un scénario original de Jérôme Tonnerre (nous en terminons l’écriture actuellement). Mais, délibérément, aucun projet de film « normal ».

 

Propos recueillis par FAL

 

Patrice LeconteLe Garçon qui n’existait pas, Albin Michel, avril 2013, 15 €

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