Mesure de Drieu: rencontre avec Jean-Baptiste Bruneau

La critique « grand public » s’aventure rarement sur le terrain des thèses, genre réputé inaccessible car trop pointu, fastidieux par ses longueurs et sa tendance au jargon, encombré de notes et de précautions scientifiques, bref indigeste, illisible. De telles présomptions nous privent toutefois d’un passionnant terrain de découverte. Pour preuve : l’étude de Jean-Baptiste Bruneau sur les « débats, représentations et interprétations » de l’œuvre de Drieu la Rochelle en France, dont la parution en 2011 a fait peu de bruit et qui constitue pourtant en la matière une synthèse difficilement surclassable.


L’originalité première de la démarche de l’historien est d’embrasser la réception de l’œuvre de Drieu dans le spectre le plus large de sa constitution, à savoir depuis les premiers poèmes rassemblés en 1917 dans la plaquette Interrogation jusqu’aux polémiques suscitées à titre posthume par la divulgation de son Journal, en 1993. Il est étonnant de voir comment se forge la réputation de l’écrivain et se dessinent les contours son aura, d’abord selon ce qu’il livre de son vivant en termes de postures, d’engagements, de dévoilements de soi ; il est plus frappant encore de voir comment se poursuit l’élaboration de ce portrait in abstentia, suite à son suicide en mars 1945. Au mystère béant de l’interprétation à donner à ce geste (fuite lâche ? refus d’être jugé par ses contemporains ? geste d’honneur ? aboutissement d’un processus psychopathologique ancien ? le tout à la fois ?) s’ajoute d’emblée le procès par contumace du collabo, du pro-nazi, du traître.


La difficulté est de déterminer où se cache l’homme-Drieu parmi la théorie de masques qu’il nous tend : et il ne suffit pas de passer à la centrifugeuse de la littérature le soldat, le dandy, l’écrivain, le penseur, le journaliste, l’ami d’Otto Abetz, le séducteur inconstant, l’assoiffé de spiritualité, dans l’espoir de faire jaillir la cohérence. En nous mettant sous les yeux les pièces principales d’un dossier fort épais, Bruneau montre comment Drieu fit l’objet de récupérations et de réhabilitations incessantes, tant pour des motifs éditoriaux qu’idéologiques. Il serait aisé de croire que le clivage est clair concernant Drieu, absous par les droites modérées comme radicales, et bien sûr unanimement honni par la gauche. Les choses ne sont pas si évidentes et, pour s’en convaincre, il suffit de voir comment Drieu fut tenu en respect par les revues d’inspiration maurrassienne, ou à l’inverse traité avec délicatesse et empathie par la génération de la Nouvelle Vague, suite notamment à l’adaptation cinématographique du Feu follet par Louis Malle.


La thèse de Bruneau n’a qu’un défaut, mais involontaire, et c’est d’être arrivée un an avant l’intronisation de Drieu à la Pléiade. Aux grandes périodes de la postérité drieulienne qui sont définies – soit les années d’indulgence de 1945 à 1970, et les années de disgrâce, de 1970 à nos jours – ne pourrait-on d’ores et déjà envisager l’adjonction d’un chapitre consacré aux perspectives ouvertes par cette initiative, assez discutée elle aussi en son temps ?


À lire Le « Cas Drieu », on mesure en tout cas à quel point la postérité de certains écrivains suscite une authentique « mythographie », soit une mythologie édifiée après coup sur bases d’éléments anthumes, et fonctionnant par la réactivation de motifs, de stéréotypes et d’opinions toutes faites, auxquels la critique a recours par convenance ou, plus grave, par paresse. Nous sommes encore les héritiers de ces visions tronquées, étriquées et biaisées, qui s’imposent à l’esprit comme autant de schémas contraignants, canalisant la réflexion, bornant la démarche intellectuelle. Comprendre les ressorts et les enjeux d’un tel processus de reconstruction en grande part fantasmatique ne suscite qu’une seule envie : celle de relire Drieu par nous-mêmes, dessillés, librement.

Frédéric SAENEN


Jean-Baptiste Bruneau, Le « cas Drieu ». Drieu la Rochelle entre écriture et engagement. Débats, représentations, et interprétations de 1917 à nos jours, Eurédit, 646 pp., 80 €, 2011.


 

 

Entretien avec Jean-Baptiste Bruneau

sur Le « Cas Drieu »


Le Salon Littéraire : Pourquoi avoir choisi Drieu plutôt qu’un autre écrivain ayant appartenu à la nébuleuse collaborationniste pour mener cette étude de réception et de représentation ?


Jean-Baptiste Bruneau : Cette nébuleuse collaborationniste rassemble des individus qui n’ont rien à voir en termes de fortune critique. Si l’exercice pourrait être reconduit pour un Brasillach, un Rebatet, voire un Céline, je ne suis pas certain que leur postérité soit aussi complexe que celle de Drieu. Ainsi, Brasillach, à tort ou à raison, est enfermé dans son statut de fusillé de la Libération et peine à sortir du petit monde des chapelles maurrassiennes ; l’œuvre romanesque de Céline est presqu’unanimement célébrée, en raison de la place écrasante qu’elle tient dans notre histoire littéraire, quand l’homme des pamphlets est tout aussi unanimement méprisé. Les paradoxes de la figure de Drieu, qui tiennent aux contradictions des lectures de son itinéraire, de sa personne et de son œuvre, permettent de dessiner une postérité autrement plus complexe et plus riche. Avec en point d’orgue, un suicide qui nous évoque le propos de  Nourissier : «  Une question qui brûle ne fait pas une réponse ».


De tous les critiques dont vous recensez les lectures, lequel vous semble avoir développé la vision la plus juste de Drieu ?


Répondre à une telle question revient à penser qu’il y a un « vrai » Drieu derrière ses différents avatars ; l’écrivain politique, le romancier, le poète, l’homme aussi, pourraient en définitive être rassemblés dans une analyse enfin objective et unifiée qui n’existe en réalité nulle part. Or, justement, l’héritage qu’a laissé Drieu à sa postérité, c’est aussi celui de devoir composer avec un miroir brisé qui interdit toute représentation simpliste, ou tout bonnement cohérente ; d’où qu’on essaie de le définir, il y a toujours une contradiction, un aspect de sa personnalité qui échappe au portrait. Il y a des critiques pénétrants de son itinéraire politique, c’est le cas de Jean-Louis Loubet del Bayle dans L’illusion politique,  d’autres tout aussi précieux de son œuvre, tels Julien Hervier et  Jean-François Louette dans leurs préfaces, le premier au journal de guerre, le second aux œuvres réunies en Pléiade. Certains témoignages, ceux de Berl, ceux de Jouvenel, me semblent donner une approche très fine et très émouvante de celui qui fut leur ami, alors qu’ils apparaissent bien faibles, voire complaisants, à sa dérive politique.


Certaines études sur Drieu sont absentes de vos pages, notamment celles de Jean-Louis Saint-Ygnan sur l’obsession de la décadence ou encore de Marcel Reboussin sur le « mirage politique ». Pourquoi ne pas les avoir plus amplement examinées ?


Tout simplement parce qu’elles se sont révélées incapables de peser le moins du monde sur la perception de Drieu. D’une manière générale, il ne faut pas trop s’illusionner sur les capacités des recherches universitaires à infléchir telle ou telle représentation. Même les travaux les plus éclairants – je pense à la thèse de Julien Hervier sur Jünger et Drieu – malgré leur succès critique, ne pèsent pas réellement dans les représentations. On les lit, on les comprend, mais finalement, le mythe est trop confortable pour qu’on puisse l’abandonner sans regret. 


Lorsque l’on parle de Drieu, le mot de « lucidité » surgit assez tôt (sous la plume des critiques empathiques en tout cas) comme un réflexe ou un leitmotiv ancré dans le processus de représentation du personnage. À quand remonte cette association pour ainsi dire automatique ?


Elle apparaît immédiatement après la publication de ses premiers ouvrages, conditionne la lecture qui sera faite de ses œuvres postérieures et est indissociable de la notion de sincérité qui y est accolée. Dès les premiers recueils de poèmes, le sentiment d’être face à un écrivain qui ne veut pas tomber dans le piège du nationalisme le plus aveugle le rend immédiatement intéressant aux yeux d’un Gide, d’un Apollinaire qui décèlent une personnalité originale.


Vous rappelez que, dans une allocution radiophonique du 30 décembre 1940, Drieu est cité et approuvé par Pétain, à propos de la « vieille politique ». On s’étonne de compter cet auteur parmi les lectures du Maréchal, qui de surcroît invoquait peu ses contemporains dans ses discours. Ne doit-on pas voir, en palimpseste de cette citation, la signature d’Emmanuel Berl, dont on sait qu’il écrivit au moins deux discours de Pétain en juin 1940 ?


Je n’ai pas la preuve de cette influence d’Emmanuel Berl même si elle est tout à fait envisageable. Il faut toutefois noter que si Drieu est peu lu, il est relativement connu, à défaut d’être considéré, par une élite cultivée (je ne pense pas ici au Maréchal Pétain mais plutôt aux technocrates de l’entourage de Darlan) pour laquelle les titres de ses ouvrages sont des mots de passe bien commodes, des expressions de journalistes qui portent. La fortune d’expressions comme « Mesure de la France », « l’Europe contre les patries », « Genève ou Moscou », est sans aucune comparaison avec la considération pour les textes qu’elles recouvrent.


À lire les articles, portraits, jugements, bref l’énorme corpus qui constitue la « mythographie » suscitée par le personnage, on se dit qu’au fil du temps la vérité de l’œuvre, et son intérêt réel, s’éloignent inéluctablement. Comment, d’après vous, faudrait-il approcher l’œuvre de Drieu, pour faire le bilan correct de sa singularité, sans se laisser contaminer par les représentations qu’elle suscite ? Quelle compréhension supplémentaire pensez-vous avoir apportée à Drieu grâce à votre travail (on pense notamment à son évolution vers l’engagement fasciste).


L’idéal serait évidemment d’aborder l’écrivain et l’essayiste sans a priori, en se détachant de ce qu’il est devenu dans les dernières années de sa vie, sous l’Occupation.  C’est ce que ce travail cherche à réaliser ; montrer que l’aspect inéluctable de l’engagement de Drieu n’était pas écrit, et que le fascisme dont on le crédite, quasiment depuis sa petite enfance, est une explication qui ne fonctionne que parce que les critiques connaissent la fin de l’histoire, et qui, en d’autres temps, serait qualifiée d’anachronique : les textes politiques ou littéraires ne sont pas en apesanteur, ils sont écrits et lus dans un certain contexte. Affirmer que le fascisme de Drieu est inscrit dans ses premiers poèmes, dans Mesure de la France, est une plaisanterie et ce n’est pas parce que certains l’ont dit dès la parution de ces ouvrages et que l’histoire leur a donné raison que leur critique était recevable ; une horloge arrêtée donne la bonne heure deux fois par jour. Affirmer au milieu des années 20 que Drieu est un écrivain fasciste n’a pas grand sens ne serait-ce que parce que personne, déjà, ne s’entend sur la définition à accorder à cet adjectif et qu’il n’a en tout cas pas le sens que nous pouvons lui deviner aujourd’hui. C’est oublier qu’un destin révolutionnaire nettement plus à gauche est aussi prophétisé à ce jeune écrivain des années 1920, y compris à l’extrême gauche qui se réjouit un peu rapidement de cette future recrue. C’est oublier que des voies différentes existaient pour Drieu, comme le pensaient beaucoup de ses camarades qui sont effarés par son engagement auprès de l’occupant au lendemain de la défaite. L’effarement a parfois persisté jusqu’à leur propre mort – pensons à Berl, à Malraux qui n’ont jamais clairement compris les choix de Drieu. Certes, on en trouvera toujours certains, comme Sartre, pour dire qu’ils se doutaient bien que Drieu pencherait de ce côté-là, mais la réception de ses œuvres des années 30, jusqu’à Gilles, tout comme l’effarement qui entoure son engagement en 1940 en dit long sur le désarroi de bon nombre d’écrivains devant son engagement.


Vous montrez à quel point Drieu a obtenu un succès d’estime plutôt que de masse. Drieu fut mal vendu, peu primé et, de son vivant déjà, mésestimé. Il dut aussi attendre longtemps avant de se tailler une modeste place dans l’historiographie littéraire (dans les manuels ou les anthologies). Or, la véritable originalité de Drieu et son apport décisif aux lettres françaises ne résident-ils pas dans le fait qu’il aura été l’écrivain qui, brouillant la notion de genre et la limite entre autobiographie, confession et fiction, aura poussé le plus loin la notion de « mentir-vrai » chère à Aragon ?


La question du brouillage de la notion de genre est évidemment centrale dans la postérité de Drieu. Elle interroge notre rapport aux textes et fait déraper les lecteurs savants dans des conjectures passionnantes. Mais je reste beaucoup plus sceptique quant à l’impact de ces questions génériques, qui me semblent très liées à la critique structuraliste de l’après 1945 et confinées à un lectorat universitaire. Je ne suis pas convaincu que la question des « seuils », du « paratexte », obnubile le lecteur. C’est ce que rappelle Maurice Couturier qui, évoquant la Recherche, se demande en substance s’il y a un seul lecteur qui ne procède pas à une identification entre l’auteur et le narrateur. Si ces questions sur le genre des œuvres sont fondamentales quant à la lecture que l’auteur a voulu imposer à ses lecteurs, et à la postérité, elles le sont certainement moins pour le lecteur qui n’a pas besoin d’une indication de genre pour se faire une idée de la manière dont il doit lire tel ou tel ouvrage. À ce titre, la préface de Gilles me semble incontournable, à la fois dans sa modernité, ainsi que dans le périlleux exercice de manipulation du lecteur qu’il met en place (sur le mode : « Je ne fais pas de la littérature autobiographique, mais toute littérature est autobiographique… »).


La renaissance de Drieu orchestrée par Gallimard dans les années 60, à coups de rééditions et d’exhumations d’inédits, aurait-elle eu le même impact si quelques années auparavant celle de Céline n’avait pas eu lieu ?


Je sais qu’il est devenu très à la mode d’imaginer d’autres scénarios que ceux qui sont advenus pour le passé. Il y a dans l’exercice une arrogance assez puérile. Mais pour répondre à votre question, il me semble que les deux auteurs ne jouent pas sur des registres comparables. Drieu, comme tous les écrivains sulfureux de la collaboration, bénéficie sans doute, à la marge, de la renommée ou de la réhabilitation de l’un dans d’entre eux. Encore faudrait-il s’entendre sur cet « entre eux » ; Drieu et Céline ne relèvent en effet en rien du même monde, y compris au sein de la collaboration.


Tout et son contraire a été dit sur Drieu, que l’on a taxé, selon le point de vue du jugement adopté, de courage comme de lâcheté, de hauteur comme de bassesse, d’intelligence pénétrante comme de bêtise aveugle. Le chercheur objectif que vous êtes pourrait-il se prononcer plus personnellement pour nous dire où, sur les échelles de ces binômes antipodaires, vous situez Drieu ?


Question délicate qui m’oblige à répondre à une question que je n’ai cessé d’éluder dans ma thèse, celle de poser un jugement sur Drieu. Sur le plan politique, sans revenir sur ses prétentions à la prophétie, assez maladroites quand on sait qu’il retouche ses textes au moment des rééditions, ses analyses souffrent d’un amateurisme déconcertant. Aucun lecteur sérieux de Marx ou de Proudhon, qu’il cite abondamment, ne reconnaîtrait son grand homme dans les élucubrations de cet ancien étudiant de Sciences-Po qui semble avoir davantage pioché des recueils de citations que bûché des œuvres complètes. Malgré certaines intuitions très remarquables, telle sa vision fédéraliste de l’avenir de l’Europe ou sa perception d’être à l’orée d’un basculement géopolitique majeur dans l’émergence des deux grandes puissances soviétique et américaine, le sentiment d’être face à un travail inabouti, ficelé avec plus de passion que de raison, et sans rien pour l’étayer sur le plan conceptuel ou historique que des lieux-communs, prime. Sur le plan strictement littéraire, avec Drieu, le pire côtoie toujours le meilleur, y compris au sein d’un même ouvrage ; la description du 6 février 1934 dans Gilles me semble un petit chef d’œuvre à l’inverse de l’épilogue espagnol, lourdement bâclé.

Pour le reste, et de manière plus personnelle, mon opinion sur Drieu, quant à son courage ou sa lâcheté, sa hauteur ou sa bassesse, est absolument sans intérêt. Ce qui est certain, c’est que ceux qui l’ont connu, amis ou ennemis, quand ils ne sont pas aveuglés par la haine politique, ne l’ont pas trouvé indigne. Quant à discuter du courage ou de la lâcheté d’un homme qui s’est très honorablement conduit lors de la Première Guerre mondiale, et qui s’est suicidé en 1945, c’est hors de propos.


Votre travail date de 2011, il ne prend donc pas en compte l’édition de la Pléiade et les réactions qu’elle a suscitées, ni les études récentes, tels la biographie de Jacques Cantier ou l’essai de Maurizio Serra. Y a-t-il un nouveau tournant depuis quelques années à la réception de Drieu, qui pourrait donner lieu à un chapitre supplémentaire de votre thèse ? Et à votre avis quel Drieu le XXIe siècle se réserve-t-il ?


Je ne crois pas qu’il y ait eu un tournant, Drieu étant normalisé depuis bien longtemps. Inspirateur de films, de téléfilms, republié dans différentes collections de poche facilement accessibles, présent dans les anthologies littéraires, maintenant dans la Pléiade, il n’est plus, depuis bien longtemps, un laissé-pour-compte de la littérature, même si pour des raisons éditoriales il est tentant de maintenir l’ambiguïté, la figure de Drieu en salaud ou en victime remplissant une fonction trop confortable à nos imaginaires paresseux pour jamais être totalement résolu. Je ne suis pas certain que les représentations puissent changer par le simple exercice d’explication d’un mythe. On peut seulement espérer que ses contempteurs se montreront un peu moins arrogants ou naïfs dans leurs certitudes.


Propos recueillis par Frédéric SAENEN

Juillet 2013

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