Entretien avec Jacques Géraud, admirateur et profanateur de Proust

Jacques Géraud est l'auteur d’un singulier Proustissimots (éditions Champ Vallon, 160 p., 15 euros)

 

Les célébrations du centenaire du premier tome de La Recherche du temps perdu vont bon train – et pas seulement sur la ligne d’intérêt local Douville-Féterne qui conduit à la Raspelière. Qui s’en plaindra ? Pas les proustiens, proustolâtres ou proustivores qui s’arrachent les hors-séries des magazines et les essais qui épluchent, dissèquent, explicitent l’œuvre du maître. Mais voilà qu’un trublion vient s’ébrouer au beau milieu de ces hommages académiques. Bien qu’il soit agrégé de lettres, il n’analyse pas, n’explicite pas, ne commente pas La Recherche. Non. Lui, il la prolonge avec pas moins de 69 additifs ! (Un nombre qui ne doit d’ailleurs rien au hasard. ) Comme il le fit par le passé avec Proustites (P.O.L.) ou Petits proustillants (PUF) Jacques Géraud offre une prolongation aux inconditionnels de Proust, un temps (perdu) additionnel, pour parodier le vocabulaire du sport. Pour cela, il va une fois encore déconstruire le moi proustien à la manière d’un Derrida afin de… dérider ses lecteurs. Car la parodie ne fait pas dans la demi-mesure. De bordel en lupanar, de sex-toys en orgasmes atomiques, de rétroversions en inversions, cette pauvre Albertine ou encore la grand-mère du narrateur seront secouées dans tous les sens et mangées à toutes les sauces. Ainsi, ma première question au professeur Géraud est la suivante :

 

Vous avez animé aux Etats-Unis une série de conférences sur Proust. Quel était le ton de vos interventions ? En d’autres termes : savez-vous (aussi) évoquer Proust de manière sérieuse ?

Sérieuse, oui  ; professorale, magistrale, non. Le cadre très officiel était celui des Alliances Françaises. Mais c’est d’abord avec le statut d’auteur de fictions, non pas « proustiennes », mais, comment dire ? trans : transproustiennes, que j’ai été invité en 2009 à donner ces conférences, plutôt qu’en qualité du « spécialiste » que je ne suis pas –  à l’époque de la publication de Proustites (1991), Anne Borrel, alors présidente des Amis de Marcel Proust, m’avait dit que Proust donnait du travail de par le monde à autant de chercheurs et autres spécialistes que les usines Renault comptaient d’ouvriers spécialisés ou qualifiés… Mais je crois bien être le seul auteur qui à tort ou à raison, en bien ou en mal, ait publié trois livres de pure fiction tirés de Proust (sans parler de deux proto-Proustites dans Birthday, P.O.L, 1989  ; de deux lettres dans Cher auteur (JBZ/Hugo&Cie 2011) ; de plusieurs historiettes dans Motodrome, l’Arbre Vengeur, 2012, et de quelques fragments inédits), à ne surtout pas confondre avec des pastiches. C’est une pathologie, j’en conviens, et mes 69 additifs sont addictifs. C’est donc en écrivain que dans ces conférences j’ai essayé d’éclairer l’opus magnum, hors de toute théorie, à supposer que la littérature soit théorisable, et sans me priver de pointer (j’y reviendrai) ce qu’au risque de me faire taper sur les doigts par les ultras du proustisme, j’aurais envie d’appeler l’imposture-Albertine, définissant la part de truquage –  inévitable –de ce chef-d’œuvre absolu.

 

Comme chacun sait, A la Recherche du temps perdu est ce livre singulier que beaucoup de lecteurs s’engagent publiquement à relire avant même de l’avoir lu ! Pensez-vous, avec Proustissimots, pouvoir donner envie à des lecteurs de découvrir Proust ? Ou bien votre livre ne s’adresse-t-il selon vous qu’à des inconditionnels du grand Marcel ?

Dans certains milieux, snobisme oblige, branchitude, il  doit être fort mal vu en effet d’avouer qu’on n’a pas lu Proust, sauf à le revendiquer comme un choix de vie, comme il y a des végétaliens ou des chastes. Certes, je serais très favorable, et mon éditeur, donc, à ce que les départements littéraires des universités mettent au plus vite Proustissimots au programme, en prélude et propédeutique à la lecture du maestro. On pourrait commencer par moi ( !) qui dans quelques uns de mes livres viens de lui, comme le Fils procède du Père, et les écritures néotestamentaires des vétérotestamentaires. Mais théologiquement (totalement athée, j’aime assez le jargon délirant de la théologie catholique, comme Fellini en goûtait, en artiste, la liturgie) il y a du Christ dans Proust - à commencer par la curieuse parenté phonétique de ces deux monosyllabes -, en tant qu’il est le premier dans la prose, ou le second après Flaubert, mais avec un brio supérieur, à pratiquer et comme en se jouant le miracle de la transsubstantiation. Aurais-je été, comme Thérèse d’Avila par le dard du séraphin, transverbéré par Proust ? Ce n’est pas impossible, dommage que ce joli mot de transverbération manque à nos dictionnaires. Les « inconditionnels du grand Marcel », s’ils ont aimé son irrésistible humour et apprécié cette absence de toute pose et posture qui le sépare, par exemple, d’un Chateaubriand, pourront goûter, j’espère, la réflexion au sens optique et l’anamorphose de l’œuvre immense dans ce livre léger. Aux puristes qui trouveraient shocking Proustissimots, je citerai Raphaël Enthoven, dont j’ai chroniqué sur le Huffington Post le Dictionnaire amoureux de Marcel Proust co-écrit avec son père Jean-Paul Enthoven,  invitant le proustien néophyte à … « profaner la cathédrale » .

 

La Recherche compte plusieurs centaines de personnages. Mais votre Proustissimots ne se focalise que sur une poignée d’entre eux, d’entre elles, devrais-je dire, puisque les places de choix sont occupées par Titine, maman, et la grand-mère du narrateur, avec en orbite le directeur du grand Hôtel de Balbeach, Swann, Odette et quelques autres.  Pourquoi ce choix limité ? Et comment expliquer la quasi-disparition de Charlus (qui gagne néanmoins le titre d’aquaduc),  l’un des personnages les plus forts de La Recherche et auquel vous confiâtes jadis l’un des premiers rôles de Proustites ?

Votre question pointe le renouvellement du casting dans ces trois cycles de microfictions. Proustites s’organise en un triangle : le narrateur, sa grand-mère, le baron de Charlus, dispositif de type oedipien, pour parler psy. J’avais relevé que Charlus a pour prénom Palamède d’où son sobriquet de … « Mémé » , et que la très chère grand-mère du narrateur on l’appelle, à Combray, du prénom de son mari : « Mme Amédée ». J’ai joué de ces échos. Dans les Petits proustillants, exit le formidable Charlus, mais « ma grand-mère »  est toujours en piste, et le couple parental entre en scène, avec au premier plan « Maman ». Dans Proustissimots, les instances masculines s’éclipsent ou ne font qu’un petit tour, résorption qui s’opère au bénéfice de l’élément féminin obsédant et presque omniprésent. « Mais laissons ici ce qui mériterait un chapitre à part : les mères profanées. », peut-on lire dans Sodome et Gomorrhe : sans doute me suis-je affairé à remédier à ce manque en déployant ce chapitre-là, d’où quelques matricides bizarres dont « Maman » et « ma grand-mère » auront fait les frais. Mais la profanation n’exclut pas la resacralisation, parfois sous forme fétichiste (par exemple la bottine de la grand-mère  : Mme Amédée ou comment ne pas s’en débarrasser ?). Et comme pour desserrer l’emprise maternelle/grand-maternelle, mon petit jeune homme, quoique tenté par les rivages gay, s’accroche comme il peut à Titine, sa fiancée … Trois générations de femmes, donc, et lui qui se débat là-dedans et – sans doute pour leur échapper à toutes trois ? – cherche désespérément à … écrire !

 

Votre univers parodique se situe au-delà du cadre d’A la recherche du temps perdu, pour déborder largement dans la biographie de Proust (ici le père du narrateur est médecin, on remarque aussi l'apparition de Reynaldo Hahn, etc.) Comment expliquez-vous ce choix de l’entre-deux, ce parti pris d’évoluer dans la totalité de l’univers proustien, ou plutôt dans un univers sélectif composé d’un dosage subjectif entre le réel et le fictif ? 

Peut-être simplement pour ne pas coller à la fiction proustienne, pour la panacher ? De même que tout en gardant comme site princeps Balbec, Grand-Hôtel + digue, devenu « Balbeach », je me suis amusé à passer - mais pas systématiquement - de 1913 à 2013, avec sacs Vuitton, salles de cinéma, vols transatlantiques, burqas, sex-toys, sans parler des objets impossibles, introuvables, que désignent des métamots  tels que révolverbe, dicotine ou larmoire.

 

Si la sexualité dans La Recherche a fait couler beaucoup d’encre universitaire, celle de Proustissimots voit couler de nombreux fluides, notamment ceux d’Albertine. Cette même Albertine, si longuement évoquée dans La Prisonnière mais jamais clairement pénétrée. Ce qui se passe entre le narrateur et elle, c’est « ministère et boulodrome », comme dirait le directeur du Grand-Hôtel de «Balbeach ». Regrettez-vous la retenue de Proust ? Si oui, votre peinture des exceptionnelles prouesses sexuelles de Titine est-elle pour vous une manière de combler le silence pudique de La Recherche ?

La Recherche est parfois très impudique, et son narrateur, toujours très coincé, qui en effet non seulement ne pénètre pas Albertine (chez moi « Titine », d’ailleurs deux fois nommée ainsi chez Proust), mais ne semble chercher à embrasser que sa … joue, comme jadis la joue de Maman : si ce héros est l’hétéro sexuellement le moins crédible voire, involontairement, le plus risible de toute la littérature (là se situe, selon moi, le « truquage »), c’est que son créateur est l’homo le plus honteux. Proust ne sait que trop que ses goûts sexuels ont nourri les chagrins de Maman et croit qu’ils l’ont tuée à petit feu. Mais était-il possible, à cette époque, de donner à ce livre immense un narrateur homo ? C’eût été, de plus, la re-tuer, Maman. Donc : option hétéro, le vrai hétérosexuel de la Recherche, ce sera Swann, et Odette la vraie femme, et c’est  seulement dans le roman à la 3ème personne alvéolé dans le Roman à la 1ère personne, présenté comme antérieur à la naissance du narrateur, que Proust crée un couple hétéro convaincant. J’ai donc féminisé à outrance ma « Titine » issue de l’hommasse Albertine, et bien évidemment je l’ai voulue insatiable, dans une perspective « éroticomique », pour user d’un autre métamot .

 

Un additif, me dit mon Larousse, est un produit qu’on ajoute à un autre pour en améliorer les caractéristiques. Je ne vous demanderai pas si vos 69 additifs améliorent La Recherche, car nul n’aurait cette prétention. En revanche, nous savons que Proust n’a pas eu le temps de relire, de corriger et donc d’améliorer son œuvre. Qu’aurait-il pu (dû ?) modifier selon vous s’il en avait eu le temps ?

S’il en avait eu le Temps, si au lieu de mourir en 1922, à 51 ans, il avait fait centenaire, nul doute que sur ses (très) vieux jours, dans la France d’après 68, il eût forcé son narrateur à jeter le masque, et doublé l’oeuvre que nous connaissons d’un verso où le héros aurait narré ses amours avec un Gilbert puis un Albert rencontrés, non dans le salon de la duchesse Machin, mais sur le dancefloor du Palace de Fabrice Emaer, amours consommées ou non mais tout aussi malheureuses que celles, sans doute, d’un Roland Barthes qui s’avisant sur le tard, après ses errements théoricistes, qu’il était – la puissance créatrice en moins – un avatar de Marcel, caressa l’illusion qu’il aurait pu produire un roman néo-pseudo-proustien.

Quant à mes 69 additifs – mot choisi  à dessein –, ils ne visent évidemment pas à améliorer mais à modifier la substance du texte proustien, comme si j’eusse greffé dans le cortex de mon jeune narrateur une « puce » qui l’active sur le mode d’une machine délirante, apte à faire dériver la plupart de mes petites fictions, presque toujours enclenchées par un mot devenu fou (un métamot tel qu’angoître, mamyfestation, clitourisme, rutabagages, etc.), vers une vision disons assez souvent « surréaliste » – même si les fondateurs du surréalisme vouaient la fiction romanesque aux gémonies, et qu’André Breton – l’un des correcteurs des épreuves de Proust …  – s’accorda avec ses acolytes pour donner une sale note à la Recherche du temps perdu.

 

J’espère que vous ne prendrez pas ombrage de cette question personnelle (mais sans doute ne prenez-vous ombrage que des jeunes filles en fleurs…) : En refermant Proustissimots, le lecteur en a-t-il plus appris sur Marcel Proust ou sur Jacques Géraud ? 

S’il est encore vierge en matière de proustitude, peut-être en aura-t-il assez découvert ou pressenti à la faveur de sa lecture de ce produit dérivé, trafiqué, transformé, transmué, pour ouvrir sans peur la glorieuse Recherche et voluptueusement se baigner dans le poème du plus grand roman qui soit et qui sera. S’il est déjà proustisé, il pourra,  comme Flaubert le voulait du lecteur de La Légende de Saint Julien l’Hospitalier, inspirée d’un vitrail de la cathédrale de Rouen, se demander « comment a-t-il tiré ceci de cela ? » : tiré ce petit puzzle baroque du fabuleux vitrail ouvragé par, antidote au Mauvais vitrier de Baudelaire, le bon et suprême vitrier d’une Recherche qui jusque dans ses éclats les plus sombres réussit toujours, rien que par son style magique, à nous faire voir – ce qu’elle n’est pas souvent – « la vie en beau ».

Propos recueillis par Thierry Maugenest

Jacques Géraud, Proustissimots, 69 additifs à La Recherche du Temps perdu, Champ Vallon, octobre 2013, 154 pages, 15 €
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