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Interview. Alexandra Laignel-Lavastine: Cartea Neagra, Le livre noir de la destruction des Juifs de Roumanie 1940-1944)

il y a 40 mois Suivre · Utile · Commenter

Le destin culturel d’Alexandra Laignel-Lavastine a croisé très tôt et d’une manière durable la réalité culturelle roumaine. Dès 1986, à l’âge de 20 ans, elle collabore à la revue La Nouvelle Alternative, publication dirigée à cette époque par l’historien tchèque exilé à Paris, Karel Bartosek, et dédiée à la défense des Droits de l’homme et des libertés démocratiques en Europe de l’Est. Elle signe alors ses premiers articles sur « la Roumanie sous Conducator », titre d’un dossier de 1987 qui avait contribué à sensibiliser l’opinion française à la situation tragique qui régnait dans le pays. Elle contribue ainsi à faire connaître l’activité des dissidents roumains (Doïna Cornea, Mircea Dinescu, etc.), dont elle traduit et publie les lettres ouvertes. C’est aussi à cette époque qu’elle réalise ses premiers grands reportages clandestins en Roumanie, en 1987 et en 1988, et participe comme bénévole au lancement de l’Opération Villages Roumains.

Dès janvier 1990, elle s’installe pour une année à Bucarest, en tant que correspondante de presse. Pendant ce séjour, elle perfectionne son roumain, ce qui lui permettra de faire connaissance avec la pensée roumaine d’entre deux guerres et celle de la période communiste. De cette expérience naîtront deux ouvrages universitaires « Filosofie și naționalism : Paradoxul Noica » [Philosophie et Nationalisme, le paradoxe Constantin Noïca : de la Garde de fer des années 30 au national-communisme] (Ed. Humanitas, trad. Emanoil Marcu, Bucarest, 1998), version publiée de sa thèse de doctorat soutenue en Sorbonne en 1996, et « Cioran Eliade, Ionesco : uitarea fascismului. Trei intelectuali români în vâltoarea secolului » [Cioran, Eliade, Ionesco : L’Oubli du fascisme. Trois intellectuels roumains dans la tourmente du siècle, Paris, PUF, collection « Perspectives critiques », 2002] (Est, 2004; PUF, 2002), un ouvrage pionnier sur le sujet, très bien accueilli en France et aujourd’hui traduit dans plusieurs langues, mais qui produira un véritable choc en Roumanie. Alexandra Laignel-Lavastine fait alors l’objet de très basses attaques dans la presse roumaine, en même temps d’ailleurs que Tony Judt et Saul Bellow, le premier pour un article assez sévère paru dans la New York Review of Books sur le rapport  problématique des intellectuels roumains à leur passé, le second pour son roman, Ravelsein, où l’on reconnaît la figure de Mircea Eliade sous le personnage du Pr. Grielescu.

Toujours au cours des années 1990, elle publie de nombreux articles sur la transition post-communiste en Roumanie dans diverses revues et ouvrages collectifs, et travaille comme chargée de mission à la Fondation Est Libertés (présidée par Yves Michalon et Mihnea Berindei), où elle pilote divers programmes d’aide à la transition démocratique en Roumanie et ailleurs dans les Balkans : aide à la presse indépendante (Revista 22, Grupul pentru dialog social), aux maisons d’édition (Humanitas), aux syndicats indépendants; séminaires de formation au dialogue interethnique, à la démocratie locale, etc. Elle sera ensuite directrice de recherche „Europe centrale et orientale” à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS, Paris) et chargée de conférences à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), où elle dirige un séminaire consacré à la gestion des passés douloureux en Europe de l’Est (le double héritage du fascisme et du communisme), y compris en Roumanie. 

Son activité de traductrice en roumain est un autre domaine tout aussi remarquable dans sa carrière. En 1995, elle traduit et publie le livre, illustré d’images d’archives : Itinéraires d’une vie : E. M. Cioran, suivi de l’entretien Les Continents de l’insomnie (Editions Michalon) puis, en 1997, toujours aux Editions Michalon la traduction en français du livre Despre limită, de Gabriel Liiceanu, sous le titre : De la limite : petit traité à l’usage des orgueilleiux. Surtout, on lui doit, en 2009, la publication et la traduction, en français aux Editions Denoël, de Cartea Neagra, Le livre noir de la destruction des Juifs de Roumanie 1940-1944), de Matatias Carp, un ouvrage monumental de plus de 700 pages, que le grand historien Raoul Hilberg considérait comme «un chef-d’œuvre ».

Cette édition, qui comporte un très substantiel appareil critique, presque un livre dans le livre — longue introduction, présentations, notes de bas de pages, cahiers photos, cartes — est une première mondiale puisqu’en Roumanie même, cette édition critique attend toujours d’être reprise et publiée. D’où le paradoxe : ce document exceptionnel est certainement mieux connu aujourd’hui des Français que des Roumains! Cette entreprise a eu besoin de 10 ans d’abord pour rassembler les fonds et surtout pour réaliser l’appareil critique tout à fait exceptionnel qui accompagne le livre et qui a requis également plusieurs mois de recherches aux archives de l’USHMM (Washington) et de Yad Vashem (Jérusalem).

 

En 2011, elle a également dirigé, avec l’anthropologue Florence Heymann, spécialiste de Czernowicz, un numéro spécial de la Revue d’Histoire de la shoah, intitulé L’Horreur oubliée: la Shoah roumaine, volume collectif pour lequel elles ont sollicité les contributions de chercheurs roumains et étrangers (707 pages, n° 194, janvier-juin 2011). Pour de mystérieuses raisons, aucun de ces deux événements éditoriaux — dus à deux chercheuses françaises dont les compétences sur le sujet ne sont plus à prouver — n’ont reçu le moindre écho en Roumanie ni fait l’objet du moindre débat, y compris au cours de l’année 2011, marquée par la commémoration de l’entrée en guerre de la Roumanie au côté du Reich... En 2003, Alexandra Laignel-Lavastine avait également dirigé (avec Mihai-Dinu Gheorghiu et Liliane Kandel), un dossier consacré à la résurgence, en Roumanie, de l’extrême-droite et des discours révisionnistes, y compris parmi les intellectuels, sous le titre  « Les avatars du post-communisme », publié dans Les Temps Modernes, revue que dirige Claude Lanzmann.


Beaucoup de lecteurs roumains vous connaissent par vos livres, déjà évoqués dans le préambule. Or votre intérêt pour la culture roumaine remonte à une période antérieure à ces recherches, se situant très tôt dans la période de votre jeunesse de journaliste de terrain où vous avez pris même des risques pour défendre les libertés démocratiques, je pense notamment aux événements de Brasov que vous avez couvert en tant que correspondante de presse.


J’ai en effet commencé à m’intéresser de près à la Roumanie dans la deuxième moitié des années 1980. Au début, n’ayant aucune origine roumaine, ce fut un peu un concours de circonstances. En partie issue d’une famille venant de Russie, je suis en quelque sorte née à la politique et à la philosophie à un moment où, parmi les intellectuels français, se faisait jour un grand intérêt pour le mouvement dissident d’Europe de l’Est. À 20 ans, je lisais donc avec passion les essais de Vaclav Havel, Jan Patocka, Milan Kundera, Adam Michnik ou Gyorgy Konrad. J’admirais évidemment leur courage et la justesse de leur combat. Mais il me semblait aussi que c’était par là — par Prague, Budapest ou Varsovie —, que nous arrivait une réflexion extraordinairement lumineuse et profonde sur l’horizon éthique de la démocratie comme sur l’idée d’Europe, sur son sens, sur sa finalité spirituelle et sur les valeurs qui la fondent. Une réflexion que nous autres, enfants gâtés de l’Ouest, étions incapables de mener. C’est ainsi qu’en 1987 déjà, j’avais décidé de consacrer mon DEA de philosophie (le diplôme qui précède le doctorat) à « La réinvention de l’idée d’Europe au sein des oppositions démocratiques d’Europe centrale (1977-1987) », un thème un peu inhabituel, à l’époque, pour un mémoire de philosophie en Sorbonne…

Je fais donc partie d’une génération qui n’est pas passée par le « gauchisme » absurde des années 70 (tiers-mondisme, haine de l’Occident, détestation de la démocratie libérale) et qui est arrivée à l’âge adulte avec ce qu’on appelait à l’époque « la gauche antitotalitaire », évidemment très lucide sur la catastrophe que représentait le « socialisme réel ». Ce mouvement antitotalitaire était incarné par des intellectuels comme André Glucksmann, Pascal Bruckner ou Bernard Henri-Lévy, et il s’exprimait dans des revues comme Esprit ou Le Débat (dirigé par Pierre Nora), plus tard La Nouvelle Alternative, L’Autre Europe et Le Messager européen (dirigé par Alain Finkielkraut). Je suivais aussi les séminaires d’excellents chercheurs comme Pierre Hassner, Jacques Rupnik ou Pierre Kende. Les lecteurs roumains doivent comprendre que dans les années 1980, seuls les intellectuels de la gauche antitotalitaire, ou presque, se préoccupaient vraiment du sort fait aux sociétés et aux opposants de l’Est, la droite politique étant paradoxalement assez indifférente et favorable au statu quo. Quant aux intellectuels de droite, ils partaient du principe que vivait « à l’Est » un homo sovieticus partout identique et perdu d’avance, que le communisme était éternel et le régime de toute façon irréformable, ce qui ne les prédisposait pas à prêter une oreille très attentive au message des dissidents.

Dans ce contexte, la Roumanie m’est tombée dessus un peu par hasard. Pour tout vous avouer, j’étais à l’époque amoureuse d’un violoncelliste roumain exilé à Paris. J’ai donc commencé en autodidacte à apprendre le roumain à Paris, puis Karel Bartocek, qui n’avait personne pour couvrir la Roumanie à La Nouvelle Alternative, m’a demandé de m’en occuper. Au départ, la démarche était en partie militante, dans le bon sens du terme, puisqu’il s’agissait d’informer et de sensibiliser sur la vraie nature de la dictature de Ceausescu. Cela dit, mes premiers reportages sur place, en 1987 puis en 1988, m’avaient quand même un peu troublés : pour le premier, j’étais partie avec un autre journaliste, Michel Labro, pour enquêter sur les émeutes de Brasov, dont nous avons ramené le tout premier récit, publié dans l’hebdomadaire L’Evénement du jeudi. Nous prétendions évidemment faire du tourisme et il nous fallait sans cesse déjouer la Securitate, qui trouvait un peu « suspect » ce couple désireux d’aller faire une semaine de ski à Brasov ! En 1988, j’étais partie, seule cette fois, pour enquêter sur la destruction des villages au bulldozer et je tiens ici à rendre hommage au courage du dessinateur Mihai Stanescu, qui m’a pris sous son aile à Bucarest et m’a emmené partout en voiture, en dépit de la surveillance continuelle dont je faisais l’objet. Il est le seul — absolument le seul ! — à m’avoir aidé, en prenant tous les risques. Sans lui, je n’aurais jamais pu faire ce reportage. Au-delà des abominations du régime Ceausescu, la Roumanie a alors commencé à m’intriguer pour une autre raison : pourquoi si peu de résistants ou de dissidents ? Certes, la dictature était extrêmement répressive — c’est ce que nous cessions d’invoquer à Paris —, mais en vérité, elle ne l’était pas moins à Prague. Pourquoi avais-je aussi l’impression que la rhétorique ultra-nationaliste du régime, avec cette glorification permanente de la grandeur roumaine, ne déplaisait pas complètement au sein de l’élite qui, dans les années 1970, avait d’ailleurs contribué à cette réorientation à travers le mouvement dit « protochroniste » ? Il me semblait qu’il y avait là une ambiguïté et un mystère que la peur et la terreur, à elles seules, ne suffisaient pas à expliquer.


En vous installant pour un an, en 1990, en Roumanie, vous avez assisté à la naissance, si je puis dire, de la jeune démocratie postcommuniste. Quels étaient les grands sujets sur lesquels une journaliste étrangère se devait d’écrire à cette époque-là sur ce processus ?

En fait, j’ai enchaîné : j’ai d’abord couvert la Révolution de Velours à Prague pour la télévision belge en novembre-décembre 1989 avant de gagner Bucarest via Munich, où j’ai rejoint Emil Hurezeanu, à l’époque journaliste à la Europe Libera, que j’avais rencontré entre temps (il était venu m’interviewer sur l’Opération Villages roumains). Nous nous sommes mariés deux ans plus tard et avons un fils, Joachim-Elie — un enfant de 1989, en quelque sorte ! — aujourd’hui âgé de 22 ans et dont nous sommes très fiers puisqu’il sert aujourd’hui les valeurs de la République au sein des troupes d’élite de l’Armée française, un combattant de la liberté, un peu comme ses parents, mais en beaucoup plus courageux ! Je précise ces éléments personnels car après mon livre sur Eliade, Cioran et Ionesco, j’ai pu lire certains articles absolument infects dans la presse roumaine suggérant que mon regard critique sur les années 30 serait dû à de mauvaises relations avec le père de mon fils… C’est évidemment pathétique de bêtise et, sur le fond, archi-faux, nos relations ayant toujours été marquées par un grand respect mutuel. Je referme la parenthèse.

Ce qui m’a sans doute le plus frappé, au cours de cette première année de transition post-communiste à Bucarest, c’est la résurgence presque immédiate du discours nationaliste, la xénophobie anti-hongroise, l’invraisemblable racisme à l’égard de la communauté tzigane, la réhabilitation aux relents antisémites du maréchal Antonescu et du Mouvement légionnaire, y compris lors des manifestations de la Place de l’Université, où je me rendais tous les jours. Ce discours régressif, imbécile et haineux ne se déversait pas seulement dans la nouvelle presse fascisante, România Mare et consors, mais aussi dans la presse main Stream, à la télévision ou dans les dîners en ville, là où l’on croisait les écrivains les plus cultivés du pays. Car beaucoup de brillants intellectuels n’y échappaient en rien ! En somme, mes intuitions de la fin des années 1980, avant la chute du régime, se confirmaient chaque jour et j’en étais navrée. Les difficultés de la transition s’expliquaient aussi du fait que nous étions dans un pays où la culture et les traditions démocratiques étaient extrêmement faibles, y compris — inutile de se voiler la face — au sein de l’intelligentsia et de ses modèles de pensée.

C’est donc autour de ces sujets que j’écrivais alors et nous étions, je dois dire, bien peu nombreux à oser dénoncer ces dérives — Michael Shafir et quelques autres excellents connaisseurs tiraient eux aussi la sonnette d’alarme. Fait significatif, mon premier long essai sur la question, publié en 1992 dans la revue L’Autre Europe, s’intitulait justement « Le Poids du nationalisme dans la transition roumaine ». En exergue de cette étude, j’avais placé cette phrase d’Adam Michnik : « Le nationalisme est un moyen d’autojustification, un moyen de se débarrasser du sentiment écrasant d’avoir été lâche, d’avoir vécu de longues années dans l’indignité et dans l’humiliation. Le nationalisme conduit toujours à la mystification ». Il avait tout dit.

 

Au-delà de ces aspects d’actualité, vous vous êtes intéressée aux œuvres des penseurs roumains les plus emblématiques, tels que Noica, Eliade, Cioran et Ionesco. Etait-ce aussi une manière de comprendre les réalités roumaines d’après décembre 1989, et, si oui, pourquoi ce besoin de retourner à l’entre-deux-guerres ?

 

Oui, c’est aussi pour comprendre les blocages post-1989 que je viens d’évoquer que j’ai choisi de consacrer ma thèse à Constantin Noïca, idéologue de la Garde de fer dans les années 1930, caution savante au national-communiste de Ceausescu ensuite avec son Sentiment roumain de l’être. Les Polonais ont eu Milosz et Solidarnosc, les Tchèques la Charte 77 et le magnifique Jan Patocka. Les Roumain Noïca et l’Ecole de Paltinis... Il conviendrait de se poser des questions. Comme l’écrivait Andréi Cornea dans 22 lorsque mon livre sur Noïca est sorti en roumain 1998 : cet ouvrage « nous permet de comprendre en quoi et pourquoi la pensée de Noïca, une des figures emblématiques de la philosophie roumaine au XXème siècle, aura contribué à décourager, sous Ceausescu, toute tentation dissidente au sein de l’élite intellectuelle roumaine ». De même, le détour par les années 1930 et les ressorts de l’engament fasciste et pronazi de grands esprits comme Eliade et Cioran m’a-t-il semblé indispensable pour comprendre la spécificité, et du régime national-communiste roumain et celle de la transition post-communiste. Il n’est certes pas très agréable de devoir faire face à ce genre de vérité. Mais il n’est pas non plus facile pour les élites polonaises de se confronter au fait que les Juifs d’Europe ont été en grande partie exterminés sur leur sol et elles le font aujourd’hui avec courage. De même, les Français ont dû affronter les années Vichy et surmonter le mythe consolateur du « tous résistants ». Il s’agit-là de processus historico-mémoriels longs et douloureux. Or, force est de constater que les intellectuels roumains qui s’attèlent à cet indispensable travail de mémoire et d’histoire ne sont pas très nombreux, à quelques remarquables exceptions près.

        


La mémoire de la Shoah fait partie des grands thèmes de vos recherches et s’inscrit dans la continuité de votre travail sur l’histoire de l’Europe au XXème siècle. Comment vous est venue l’idée d’arracher à l’oubli Le livre noir de Matatias Carp et de le traduire en France, soixante ans après sa publication à Bucarest, en trois volumes, entre 1946 et 1948 ?


Je connaissais bien sûr cet extraordinaire ouvrage, que je m’étais procuré à Bucarest en 1996 où il avait été réédité sans appareil critique et dans l’indifférence générale. Mais l’histoire de l’édition française du Livre noir a commencé un jour de 2002 dans le quartier du Marais à Paris. Il se trouve en effet que le neveu de Matatias Carp, le Professeur Adrien-Gérard Saimot (le fils de sa sœur « Coca »), né en France, y habite. Et qu’il y croise souvent l’écrivain Pierre Pachet, auteur d’un essai sur Malaparte et le pogrom de Iasi. Médecin désormais à la retraite, le professeur Saimot s’était promis de s’occuper de la publication du Livre noir de son oncle le jour où ses patients lui en laisseraient le temps. Ce moment étant venu, il demande alors conseil à Pierre Pachet, lequel nous a mis en contact. J’ai ensuite emmené le Pr Saimot chez Isac Chiva, un grand ethnologue de la France rurale, né en Roumanie en 1925, rescapé adolescent du pogrom de Iasi, longtemps le bras droit de Claude Lévi-Strauss, un homme qui m’était très proche (il est mort depuis) et à qui mes travaux sur l’histoire de l’antisémitisme et du fascisme roumains doivent beaucoup. Pris par nos recherches respectives — et peut-être effrayés d’avance par l’ampleur de la tâche ! — l’idée ne nous était jamais venue d’envisager la publication de Cartea Neagra en France. Cette fois, l’occasion se présentait : l’insistance et la détermination de Gérard Saimot auront raison de nos dernières hésitations. Restait à trouver une subvention et un éditeur. Entre ces premières démarches, toujours un peu laborieuses, et les trois années qu’il m’a fallu ensuite pour réaliser la traduction et l’appareil critique, il s’est écoulé sept ans ! Mais cela valait la peine : le livre a été unanimement salué par la critique à sa parution en 2009, et je me suis aperçue, lors des nombreux débats qui ont entouré sa publication, que le public ne savait à peu près rien de ce chapitre oublié de la Shoah. Je constate d’ailleurs que ni l’Institut culturel roumain à Paris, ni quelque autre institut d’histoire dans le pays n’ont jugé utile d’organiser la moindre discussion sur la sortie du livre. La 6ème édition du festival international de documentaires sur les droits de l'Homme, « One World », qui s’est tenue en Roumanie en mars 2013, a réussi le même exploit tout en prétendant « accorder une place particulière à l’Holocauste ». Un documentaire sur le massacre des Juifs Odessa par les troupes roumaines (quelque 30 000 victimes en octobre 1941), réalisé par Florin Lepa, a bien été projeté. Mais toujours pas un mot sur Le Livre noir de Matatias Carp, ce qui est ahurissant !


À quels autres documents pourriez-vous comparer ce « monument pour l’histoire » qu’est Cartea Neagra ?

           

 

Par son titre comme par son thème, Cartea Neagra, initialement sous-titré  « faits et documents sur les souffrances des Juifs de Roumanie (1940-1944) », fait d’abord songer à un autre Livre noir, désormais classique : Le Livre noir sur l’extermination des Juifs en URSS et en Pologne (1941-1945), réalisé sous la direction des écrivains russes Ilya Ehrenbourg et Vassili Grossman. Ces deux œuvres capitales furent écrites tout à fait indépendamment l’une de l’autre, même si Matatias Carp avait connaissance du travail d’Ehrenbourg et Grossman à travers une traduction partielle, éditée en Roumanie en 1946 tandis qu’en URSS, leur ouvrage, d’abord remanié puis arrêté, sera définitivement interdit par Staline en 1947. Par certains aspects, Cartea Neagra se laisse également comparer aux archives clandestines du ghetto de Varsovie réunies, en temps réel, sous la direction d’Emanuel Ringelblum. Ces archives, retrouvées après-guerre dans les ruines du ghetto, protégées par des bidons de lait enfouis sous la terre, répondaient à la même mission : rassembler le maximum de sources (lettres, témoignages, rapports, documents iconographiques, etc.) sur la machine criminelle nazie. Cartea Neagra se présente lui aussi comme un vaste ensemble documentaire conçu comme une sorte d’archive première du Génocide que l’auteur destinait explicitement, dès 1946, « à ceux qui oublient trop vite, à ceux qui ne savent pas ou qui ne veulent pas savoir ce qui s’est passé ». Il ne croyait pas si bien dire, malheureusement… Cartea Neagra fait en cela partie de ces très rares chroniques clandestines de la persécution puis de la destruction des Juifs d’Europe, d’une remarquable exactitude historique, à avoir été rédigé à chaud, au cœur même du Désastre et dans des conditions évidemment très périlleuses. Les élites roumaines, tellement soucieuses de « l’image-de-la-Roumanie-à-l’étranger », devraient comprendre que rendre hommage à ce livre universel pourrait grandement contribuer à améliorer… leur image, justement !

 

Je suppose qu’il y a eu aussi des moments d’une grande émotion au fil de cette exhumation éditoriale, notamment votre rencontre avec la fille adoptive de Matatias Carp, Liliana Carp, qui vit aujourd’hui à Jérusalem ?

 

Liliana Carp est une femme merveilleuse que j’ai eu le bonheur de rencontrer pour la première fois en 2007 et qui m’a consacré de longues heures d’entretiens dans son appartement de Rehavia, à Jérusalem, la famille Carp ayant émigré en Israël en 1952. Son histoire est bouleversante. Originaire de Czernowicz, rescapée des camps et des massacres de Transnistrie, elle se retrouve en 1944 dans un orphelinat du Joint à Bucarest. Le couple Carp, qui n’avait pas d’enfant, souhaitait en adopter et on leur fit savoir qu’il y avait là une petite fille et son jeune frère que personne ne réclamait (leurs parents avaient été tués). Liliana m’a raconté les visites que lui rendaient Ella et Matatias Carp à l’orphelinat : ils lui apportant des bonbons qu’elle allait aussitôt porter à… son petit frère. Les deux enfants étant inséparables, le directeur de l’établissement a demandé aux Carp de les adopter tous les deux. « Nous les avons adoptés par amour pour les enfants, et aussi parce que nous savions ce qu’ils avaient enduré », raconte de son côté Ella Carp. Les bambins, respectivement âgés de 6 et 3 ans, se nomment alors Esther et Smil Wagner, plus tard Liliana et Horia Carp, comme le grand-père. Ils étaient les enfants d’un couple d’artisans juifs de Czernowitz, David et Toni Wagner.

Liliana et sa famille avaient été déportées à Peciora, un des pires camps de Transnistrie, lieu dantesque, situé en bordure du Bug, où de nombreux cas de cannibalisme ont été rapportés (il en est plusieurs fois question dans la troisième partie du Livre noir). De Peciora, Liliana garde aujourd’hui en mémoire deux images très nettes. La première est celle du visage de sa mère agonisante. La seconde est celle de son père amenant ses deux enfants à proximité des fils de fer barbelés qui entouraient le camp. Sans doute avait-il profité d’une éclipse entre deux patrouilles. Cette scène-là, Liliana la revoit comme si c’était hier : « c’était la nuit, il faisait très sombre et très froid, j’étais habillée d’une robe d’été et j’étais pleine de poux. Mon père m’a alors confié mon petit frère, qu’il m’a mis dans les bras comme un paquet tout emmitouflé, et il m’a dit : ‘ Sauve-toi ! Glisse-toi sous les barbelés et courre. Et surtout : ne laisse jamais ton frère’ ».

Son récit des années d’immédiat après-guerre, période où Matatias finalise la rédaction de Cartea Neagra, est extrêmement précieux. Elle m’a raconté que son père, qu’elle adorait, travaillait d’arrache-pied. Liliana est alors âgée de 7-8 ans : « Tous les soirs, notre appartement se remplissait de monde, dont le rabbin Safran et le docteur Filderman. Ensuite, mon père se mettait au travail — il écrivait surtout la nuit, avec ma mère, qui tapait à la machine ce qu’il lui dictait. Quant à son bureau, je m’en souviens très bien car nous n’avions pas le droit d’y entrer. Même la femme de ménage avait pour consigne de ne toucher à rien ! C’est que la pièce était littéralement envahie par des piles et des piles de dossiers. À l’époque, nous ne comprenions pas à quoi tout cela pouvait bien servir ». En fait, me précisais Liliana, « je savais que mon père écrivait quelque chose d’important, mais je n’ai jamais osé demander de quoi il s‘agissait ».


De nombreux Roumains continuent aujourd’hui à se représenter le maréchal Antonescu comme un « héros » de la Seconde Guerre mondiale et un protecteur des Juifs. Que reste-t-il, à la lumière d’une analyse plus objective de cette période, de l’image de la Roumanie comme « havre de paix » pour les Juifs qui perdure même de nos jours ? 

 

Un sondage très sérieux réalisé en mai 2007 montre même que 49 % des Roumains pensent que le maréchal Antonescu devrait être réhabilité, voient en lui un « dirigeant démocrate » et un sauveur de Juifs. Le maréchal Antonescu n’a rien d’un héros : il a fait de la Roumanie le principal allié d’Hitler à l’Est de l’Europe et a entraîné son pays dans le plus grand crime contre l’humanité que l’histoire ait jamais connu.

Le stéréotype de la Roumanie « havre de paix » pour les Juifs relève à la fois de l’ignorance et de ce que l’on pourrait appeler le paradoxe roumain. Et si ce mythe perdure, c’est qu’il est moralement confortable. Sur quoi repose-t-il ? Sur le fait que si plus de 350 000 Juifs ont été exterminés sous la responsabilité directe des Roumains qui ont perpétré ces massacres (à Iasi, en Bessarabie, en Bucovine et en Transnistrie), environ 350 000 autres, ceux qui vivaient dans le « Vieux Royaume », ont finalement échappé à la déportation vers le camp de Belzec, pourtant programmée, jusque dans les moindres détails, pour septembre 1942. En vérité, il s’en est fallu de peu qu’ils ne soient eux aussi anéantis et ils doivent avant tout leur survie à la chance. Cela tient plus précisément à plusieurs raisons, notamment à la crainte que le front ne soit en train de tourner en défaveur de l’Allemagne nazie, crainte renforcée par les revers subis à l’Est et par des rumeurs relatives à un débarquement anglo-américain dans les Balkans. Dans ce contexte, l’opportunisme du maréchal Antonescu l’a incité à garder « ses Juifs » comme monnaie d’échange en vue de négociations secrètes avec les Alliés. D’autres facteurs ont également joué, comme le désaccord entre Allemands et Roumains sur le futur statut de la Transylvanie du Nord que les Roumains tenaient à récupérer, mais ils peinaient à obtenir des garanties. Il y avait aussi le sentiment (justifié) que les soldats roumains étaient utilisés comme chair à canon par les officiers allemands sur le front de l’Est et le refus de Berlin d’améliorer l’équipement militaire dont disposaient les unités, à quoi venaient s’ajouter diverses déclarations jugées condescendante sur « la race roumaine ». Ce que je trouve honteux, c’est la façon dont certains historiens roumains continuent d’entretenir le mythe. Au Salon du livre de Paris de mars 2013, lors de la table ronde consacré à la Shoah en Roumanie, Lucian Boïa a ainsi repris le propos scandaleux qu’il avait déjà tenu dans La Roumanie : un pays à la frontière de l’Europe, publié en français aux Belles Lettres en 2007. Dans ce livre, il pouvait ainsi écrire sans sourciller que « le régime Antonescu extermina un peu plus de 100 000 Juifs roumains [sic] et en ‘sauva’ 300 000 environ. Arithmétiquement parlant, le mérite est trois fois supérieur à la faute »… Non seulement le premier chiffre est faux, mais le raisonnement est évidemment absurde : c’est un peu comme si on se félicitait qu’un criminel ait assassiné un individu, mais laissé son voisin en vie… Dans ces quelques pages consacrées aux Juifs — d’ailleurs significativement placées dans un chapitre intitulé « Les Roumains et les étrangers » [re-sic !], on apprend en outre qu’Antonescu, à sa décharge, ne saurait « être distingué du contexte trouble d’une époque dominée par la discrimination, la haine et la violence », après quoi il est aussitôt précisé que « ni Dresde ni Hiroshima ne furent des actes de noblesse ! » Comment un historien universitaire peut-il abondé dans un tel confusionnisme ? Cartea Neagra ayant été publié entre temps et l’animatrice ayant quelques compétences sur le sujet, le public s’en est aperçu. Lucian Boïa a trouvé là une belle occasion de se ridiculiser et de faire honte, par ce révisionnisme consternant, aux élites roumaines… Preuve supplémentaire, aussi, d’un incroyable provincialisme. Comme si personne, en France, n’avait lu La Destruction des Juifs d’Europe de Raoul Hilberg, où celui-ci rappelle qu’ « aucun pays, Allemagne exceptée, ne participa aussi massivement au massacre des Juifs […]. La façon dont les Roumains menaient leurs opérations de tuerie comporte des scènes dont on ne trouve aucun équivalent dans l’Europe de l’Axe » — un fait qu’illustre, à chaque page, l’ouvrage de Matatias Carp pour qui veut bien prendre la peine de l’ouvrir et de le lire.


Revenons justement à la responsabilité devant l’Histoire qui incombe aujourd’hui aux historiens et aux intellectuels roumains. Que faudrait-il faire pour surmonter cette indifférence, cette ignorance ou ce révisionnisme derrière lesquels se cache plus ou moins l’opinion publique roumaine ?


Ce serait aux élites de ce pays de répondre à cette question et de jouer un rôle d’éclaireurs ! Certains chercheurs roumains font un travail remarquable sur cette période atroce, mais il est très peu diffusé et il ne rencontre pas ou peu son public. Il suffirait pourtant d’aller en bibliothèque ou de pousser la porte d’une bonne librairie, et l’essentiel de l’information est disponible. D’autres relais ne remplissent pas leur rôle : c’est le cas de nombreux médias, mais aussi de beaucoup d’intellectuels, particulièrement mal à l’aise sur le sujet, ou encore des enseignants du Secondaire. Il faut dire que nous sommes face à un chapitre de l’histoire récente particulièrement lourd à porter dans la mesure où il s’agit bien d’une Shoah sans Allemands, où les Roumains eux-mêmes — c’est-à-dire l’armée, les forces de gendarmerie et de police, la plupart du temps aidées par les populations locales, que ce soit dans les villes ou les campagnes —, se sont chargés seuls, entre 1941 et 1944, de l’assassinat, dans des conditions d’une sauvagerie inouïe, de 350 000 à 400 000 Juifs roumains et ukrainiens — hommes, femmes et enfants —, auxquels s’ajoutent quelque 25 000 Roms. Il est vrai que la Shoah était un sujet tabou sous le stalinisme et que le régime Ceausescu a encouragé ensuite, dans les années 1970-80, les écrits révisionnistes tendant à minimiser le nombre de victimes et à réhabiliter « l’honneur » de l’armée roumaine, rejetant la responsabilité du crime sur les Allemands et eux seuls. Mais cette thèse disculpatoire et fausse rencontrera un succès plus grand encore en Roumanie après 1989 ! Autre exemple, puisque ce numéro d’Observatorul cultural tombe le jour même de la commémoration de la Shoah en Roumanie : le 9 octobre 2007, je me trouvais à Bucarest et j’ai regardé le journal télévisé du soir, curieuse de voir comment on en parlait. L’expérience fut édifiante : le journaliste a commencé par lancer un court sujet sur la Shoah… en Transylvanie du Nord, où les Hongrois sont évidemment responsables avec les Allemands, en aucun cas les Roumains. Puis on a eu droit à un sujet totalement général sur l’extermination de… sept millions [sic] de Juifs en Europe — six millions ne suffisent pas ? Et bien entendu, pas un mot sur les tueries de masse perpétrées par les Roumains en Roumanie, car la Bucovine, la Bessarabie et la Transnistrie faisaient bel et bien partie de la Roumanie entre août 1941 et août 1944. Fascinante manière de faire semblant de parler d’un sujet tout en le contournant ! En 2013, près d’un quart de siècle après la chute du communisme, il serait peu être temps que le pays trouve enfin le courage de regarder en face ce passé-là, aussi accablant soit-il. La démocratie est à ce prix. Le statut de nation européenne à part entière l’est aussi[1]


[1] Cette interview est paru en version plus courte en langue roumaine dans la revue "Observator cultural" de Bucarest: http://www.observatorcultural.ro/Una-dintre-rarele-cronici-clandestine-ale-persecutiei-si-ale-exterminarii-evreilor-in-Europa*articleID_29282-articles_details.html

 

Propos recueillis par Dan Burcea

 


 

 

 

 

 

 

 

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