Interview. Laurent Bettoni : "J’ai tenté d’écrire un livre à grand spectacle"


Laurent Bettoni est écrivain, responsable éditorial pour La Bourdonnaye et critique littéraire. On se souvient notamment de son premier roman remarqué, Ma place au paradis, Robert Laffont, 2005, puis, plus récemment, d’Écran total et des Corps terrestres, ouvrage que nous avions salué sur Le Salon. L’auteur nous offre aujourd’hui un roman jeunesse de la meilleure facture, palpitant, propre à captiver le public exigeant des adolescents. Très bien écrit, original et parfaitement construit, l’ouvrage a tout pour remporter un franc succès.

Arthus Bayard a 14 ans. Enfant, il a perdu ses parents dans un accident. Recueilli par le couple Saint-Ange, les meilleurs amis de ces derniers, il a grandi aux côtés de leur fille, Lalie, du même âge, avec laquelle il entretient un rapport à la fois fraternel et amoureux. Une gouvernante écossaise, Loreena, et un homme à tout faire, Tomaso, sont chargés de les surveiller. Arthus découvre un beau jour qu’il dispose du pouvoir extraordinaire de remonter le temps et de voyager dans le passé, ce qui va singulièrement compliquer sa vie…

 

Laurent Bettoni, on vous connaissait jusqu’ici, comme officiant plutôt dans un registre de littérature adulte. Qu’est-ce qui vous a poussé à vous tourner soudain vers le public adolescent ?

En fait, avec Arthus Bayard et Les Maîtres du temps, bien que le personnage central soit un garçon de 14 ans, je n’ai pas le sentiment de m’adresser particulièrement aux adolescents. Je m’adresse à tout public, donc les plus jeunes peuvent aussi y trouver leur compte. On ne dirait pas, par exemple, que Poil de carotte, Vipère au poing ou L’Attrape-cœurs, parce qu’ils mettent en scène des enfants, s’adressent à ce seul lectorat.

Ce qui m’a poussé vers ce genre de littérature, c’est avant tout l’envie de divertir par la lecture, à une époque où on lit de moins en moins. Je ne peux m’empêcher de penser que si les gens se détournent de la lecture, ou la fuient (ce qui me peine bien davantage), c’est peut-être parce qu’on leur propose des choses ennuyeuses, ou qu’ils jugent comme telles. Alors j’ai cherché à amuser – quel gros mot ! – avec un roman, et peut-être aussi, en douce, l’air de rien, à enseigner deux, trois petites choses. J’ai aussi voulu provoquer des émotions chez les lecteurs, sur la palette la plus large possible. J’ai tenté de composer un livre organique plus que minéral.

 

Y a-t-il des codes particuliers à respecter en littérature jeunesse ? L’éditeur vous a-t-il prescrit un « cahier des charges » ou vous a-t-il laissé libre ?

Le seul cahier des charges, que je me suis imposé moi-même, découle de ce qui précède : une histoire bien construite, avec un scénario au cordeau, pas de temps mort, de l’action, du rythme, des rebondissements, des dialogues vifs, des personnages hauts en couleur. De l’entertainment pur, donc, mais jamais au détriment du style. En tout cas, j’ai essayé…

L’éditrice, Stéphanie Chevrier, ne m’a pas véritablement imposé de cahier des charges non plus, sa seule consigne était de ne pas verser dans l’uchronie pour ne pas apprendre « n’importe quoi » aux lecteurs les plus jeunes. Dans la mesure où je joue avec des événements et des grands personnages du passé, la tentation pour moi était grande. Je n’ai jamais été bon en histoire, alors lui tordre le cou m’aurait fait plaisir, mais je ne l’ai pas fait, Stéphanie veillait au grain !

Je tiens d’ailleurs ici à la remercier, ainsi que ses deux collaboratrices, Aurélie et Inès, pour le travail d’équipe auquel nous nous sommes livrés durant l’écriture du livre. Elles ont été présentes pour me réorienter parfois, mais sans jamais me déposséder de mon sujet, sans jamais faire ingérence ni rien m’imposer de force. Je les en remercie infiniment.

 

On sent une véritable jubilation d’écriture, comme si vous aviez complètement lâché votre imagination, et ce, pour le plus grand bonheur de vos lecteurs. Est-ce que je me trompe ?

Travailler dans un tel climat de confiance réciproque et dans de telles conditions de liberté pour moi m’a donné une énergie constante. La réalisation du projet a duré un an, du début de la construction du scénario à la remise du manuscrit à Stéphanie. Au rythme effréné auquel j’ai mené ces aventures, un an, c’est long. Mais je n’ai simplement pas vu le temps passer, et je dois même reconnaître que j’ai connu là une des plus belles périodes de ma vie. J’ai littéralement jubilé, vous avez raison, pendant un an. De la même manière qu’on parle de films à grand spectacle, j’ai tenté d’écrire un livre à grand spectacle. Un livre en costume et décors dans lequel l’intrigue file tambour battant. J’espère que les lecteurs ne s’ennuieront pas une seconde. En tout cas, j’ai pensé à eux à chaque séquence, à chaque scène, à chaque phrase, en me demandant : « De quoi aurais-je envie si je décidais d’acheter un livre d’aventures ? De quoi ai-je envie quand je vais voir au cinéma la série des Indiana Jones ou Pirates des Caraïbes ? » C’est cette euphorie que j’ai cherché à transmettre.

 

On ne peut pas dire qu’Arthus, votre héros, ait eu un très bon départ dans la vie… À cinq ans, il perd ses parents. Cependant, c’est un jeune garçon courageux, généreux, fantasque, vaillant. Et surtout, il se voit doté de dons extraordinaires. Parlez-nous de ce personnage central et du pouvoir magique dont il est détenteur, prétexte à l’histoire dans l’histoire.

Avant toute chose, je dois préciser que la magie n’intervient que très peu, dans l’univers arthusien. Le héros est un jeune homme bien de son temps, qui vit de nos jours et qui découvre, sans qu’il l’ait cherché, sa faculté de voyager dans le passé. Mais une fois qu’il y est transposé, il doit faire avec les moyens du bord. Il ne dispose d’aucun pouvoir. Il ne peut compter que sur son sens de la débrouillardise, sur son intelligence propre et sur l’aide de ses amis – Lalie, Loreena et Tomaso. À chaque époque, bien sûr, une ou deux personnes supplémentaires l’aident, mais c’est tout. Ni baguette, ni formule, ni potion, rien. Rien que le système D. C’est ce qui est intéressant, je crois ; comment un garçon ordinaire, pas très sûr de lui comme tous les ados, plongé dans une situation extraordinaire, va-t-il s’en sortir et accomplir de grandes choses ? Eh bien, avec ce qu’il a en lui, avec ce qu’il est et qui il est. C’est-à-dire un être humain pas aussi nul que ce qu’il pense.

Arthus possède les qualités essentielles, celles du cœur. Il se trouve à la tête d’une fortune considérable, héritée à la mort de ses parents sous la forme d’une entreprise de technologie, mais cette fortune lui pose problème. Ou plutôt le déséquilibre dans le partage des richesses lui pose problème. Il estime que trop peu ont tout, alors que beaucoup d’autres n’ont rien. C’est un idéaliste qui aimerait que personne ne manque de rien. Si bien qu’il critique souvent le milieu très aisé dans lequel il évolue. Peut-être est-il en passe d’apprendre de quelle façon utiliser généreusement son pouvoir et sa fortune…

 

Quant à Lalie, elle est l’archétype de la petite chipie, colérique et capricieuse. Pourtant, elle sait parfois se montrer gentille, notamment quand Arthus est en proie à des coups de blues. C’est une enquiquineuse au grand cœur. Comment avez-vous conçu ce joyeux tandem ?

Lalie est tantôt la meilleure amie, tantôt la meilleure ennemie d’Arthus. Et probablement son amoureuse inconditionnelle, même si elle préférerait mourir que le lui avouer. Elle vit avec lui, chez ses parents à elle, Thibault et Bérengère Saint-Ange, qui ont recueilli Arthus. Elle nage sans état d’âme ni problème de conscience dans le luxe et l’opulence. Hors de question, pour elle, de partager quoi que ce soit avec qui ce soit. Arthus et elle sont donc diamétralement opposés, c’est ce qui fonctionne bien dans ce tandem. Cela donne lieu à des disputes assez cocasses et à des rapports souvent musclés entre eux. Et en même temps, ils s’adorent, c’est plus fort qu’eux. Lalie a beau avoir tous les défauts de la terre, selon Arthus, il sait au fond de lui que c’est une amie fidèle et qu’elle ne le laissera jamais tomber. D’ailleurs, en dépit de ses protestations lorsqu’elle se trouve au cœur de la tourmente, elle est quand même toujours partante pour suivre Arthus au bout du monde. Au bout des pires galères, donc. Et entre deux caprices, il la trouve irrésistible.

 

J’aime aussi beaucoup le « couple » Loreena-Tomaso. Ils sont chargés d’encadrer les deux jeunes en lieu et place de M. et Mme Saint-Ange, trop absorbés par leurs occupations professionnelles pour être présents. Dites-nous quelques mots de cet autre tandem.

Dans ce couple parental de substitution, les rapports et les codes sont inversés. C’est Loreena qui porte la culotte. Elle tient le rôle de protecteur et de jeune premier. Surdiplômée en sciences mais au chômage, elle a accepté le poste de gouvernante chez les Saint-Ange et officie en outre en qualité de préceptrice. Elle veille sur « ses » enfants et sort les griffes dès qu’un danger les menace. Cette rousse incendiaire devient alors tigresse, karatéka et guerrière. Elle n’hésite pas à jouer des pieds et des poings comme Tomaso joue des ciseaux de couture, du fer à repasser et des casseroles. Ce solide gaillard qui s’attribue des exploits imaginaires se révèle être en vérité le dernier des froussards. Il pourrait plaire à Loreena s’il ne lui manquait pas deux éléments essentiels : de l’assurance et du courage. Il faut bien reconnaître qu’au moindre danger il cache sa grande carcasse derrière la fine jeune femme qu’il aime en secret, mais pas si en secret que ça, tant il se montre peu discret et horriblement jaloux. Cela dit, il donnerait sa vie pour les enfants et pour Loreena. La vraie nounou, c’est lui.

 

À quand la suite de ces aventures ? Un deuxième tome est-il en préparation ?

Je ne m’attendais pas à prendre autant de plaisir avant de me lancer dans la rédaction de ce live. À présent, j’ai l’impression d’être accro et de ne plus jamais pouvoir me passer de ces personnages. Du coup, j’appréhende, car je ne voudrais pas baisser d’intensité avec un tome II. C’est souvent délicat, une suite. Mais oui, après mûre réflexion, il y aura un tome II. Qui est, à l’heure où j’écris ces lignes, en préparation… dans ma tête. Et dans mon cœur, ce qui est presque plus important, car sans la motivation rien de bon ne peut germer. Il devrait voir le jour courant 2014, plutôt au cours du second semestre. Comme je vous le disais, je suis nul en histoire et je dois me documenter énormément, alors cela prend du temps, et je n’en ai pas autant que je le souhaiterais.

 

Je crois savoir que vous n’avez pas pour autant tiré un trait sur la littérature « pour grands ». Les adultes auront-ils la joie de lire un nouveau roman de vous en 2014 ?

Les adultes n’auront pas à attendre 2014 pour avoir la joie, je l’espère, de lire Arthus Bayard, puisqu’il paraît le 17 octobre 2013 !

Et, non, je n’ai aucune intention de tirer un trait sur ma littérature un peu plus généraliste. Jamais de la vie. Je dirais même que ma production « grand public » dépend étroitement de ma production « généraliste », dans la mesure où mon équilibre passe par là. Pour être bien, j’ai besoin d’écrire cette littérature. Ensuite, je peux me détendre et changer de registre avec les aventures d’Arthus.

Et donc, en effet, un roman « plus adulte » devrait paraître en 2014. J’ignore quand exactement, le contrat d’édition étant seulement en cours d’élaboration pour l’instant.

En outre, je vous signale ma série littéraire, Les Costello, une série mordante, aux éditions La Bourdonnaye, avec les saisons 2 et 3 prévues pour 2014.

 

Propos recueillis par Cécilia Dutter (septembre 2013)

 

Laurent Bettoni, Arthus Bayard et les Maîtres du temps, Don Quichotte, octobre 2013, 365 pages, 19,80 €

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