Romain Sarnel réinitialise Nietzsche (I)


En cinq déclics et autant de périodes, le philosophe Romain Sarnel balaie les contresens qui brouillent la lecture de Nietzsche à partir des traductions qui sont livrées à notre connaissance. L’auteur d’une nouvelle lecture du Prologue de Zoroastre (L’Arche Éditeur, 2000) poursuit son entreprise d’éclaircissement dans un Comprendre Nietzsche qui est à première vue un guide mais plus encore une loupe pour se défaire des notions que l’on croyait exactes (« volonté de puissance », « éternel retour du même », « surhomme »…) et qui se révèlent être des montages organisés par la sœur de Nietzsche, Elisabeth Förster, et son ancien ami Peter Gast, contrefaçons reprises sans discernement par Heidegger, Michel Foucault et Gilles Deleuze. Voici donc une révolution sémantique permettant de découvrir un autre penseur, en somme irrévélé, dont les enjeux introduisent l’énergie de la joie et de la créativité au centre d’un système résolument perspectiviste. L’ouvrage prend place dans une collection intitulée Essai Graphique, mettant ainsi en correspondance la vitaminique réflexion de Romain Sarnel avec des dessins de Naema Bellart. Dès lors Nietzsche devient visible et enfin lisible.

 

 

— Votre Prologue de Zoroastre, suivi de Logique de la découverte philosophique (L'Arche Éditeur, 2000), lançait une bombe dans la connaissance que nous avons, en langue française, des textes de Nietzsche. À la manière de Jacques Aubert qui initia, quatre ans plus tard, une nouvelle traduction de l'Ulysse de James Joyce, vous avez inauguré une nouvelle lecture des concepts nietzschéens en rapport avec notre époque. Ce message a-t-il été reçu et estimez-vous que le combat mérite de se poursuivre ?


En l'année 2000, j'ai proposé une nouvelle lecture de l'œuvre de Nietzsche à partir d'une nouvelle traduction. Le message n'a pas été entendu. Les nietzschéens et les anti-nietzschéens ont continué à utiliser la vieille terminologie du début du XXe siècle, et se sont déchirés sur la dépouille d'un Nietzsche qui n'existe pas. Nietzsche n'est pas compris parce qu'il est lu avec les lunettes de sa sœur nationaliste Elisabeth Förster qui a confectionné un pseudo-livre intitulé La Volonté de puissance que Nietzsche n'a pas écrit comme tel, et avec le regard du professeur national-socialiste Martin Heidegger qui a diffusé auprès de ses étudiants les pseudo-concepts de « Volonté de puissance » et d'« Éternel Retour du Même » que Nietzsche n'a pas conçus comme tels. Pratiquement, tous les mots traduits de Nietzsche sont faussés dans un sens négatif ou faussés dans le sens d'une idéologie contraire à sa pensée. C'est la raison pour laquelle je me suis lancé en 1999 dans l'entreprise d'une retraduction de toutes les notions importantes de Nietzsche. Chaque traduction a fait l'objet d'une découverte. Pour cela, je suis allé de découverte en découverte. J'ai retraduit la « volonté de puissance » par le désir vers la potentialité, l'« éternel retour » par le revenir perpétuel, l'« inversion de toutes les valeurs » par la réversibilité de toute valeur, le « surhomme » par le métahomme. Et j'ai retraduit, comme bipolarité du Prologue, le « déclin » par l'immersion et le « passage » par le surpassement. De plus, j'ai retraduit le nom Zarathoustra par le nom Zoroastre pour indiquer que Nietzsche fait référence au penseur perse historique et au zoroastrisme. Avec le livre Ecce homo, remanié, Elisabeth Förster-Nietzsche impose le concept d'« éternel retour », accolé à la philosophie de son frère. Et avec le livre La Volonté de puissance, fabriqué de toutes pièces, elle impose le concept de « volonté de puissance », en le montant en épingle, alors que Friedrich Nietzsche avait trouvé d'autres pistes de recherche, comme par exemple le « perspectivisme ». Ces deux concepts de « volonté de puissance » et d'« éternel retour », relayés par Heidegger, sont arrivés en France pour illustrer faussement la philosophie de Nietzsche. Après, les philosophes français ont dû se positionner par rapport à ces deux concepts, qui sont devenus illusoirement incontournables. Face à la falsification national-socialiste d'Elisabeth Förster et de Martin Heidegger, je pense qu'il faut s'en écarter radicalement. Même Deleuze, qui a tenté d'apporter un regard différent sur Nietzsche, s'est enlisé dans ces deux notions. Il a conclu le colloque Nietzsche à Royaumont en 1964 par l'intitulé « Conclusions sur la volonté de puissance et l'éternel retour ». Ces deux notions, la « volonté de puissance » et l'« éternel retour », n'apparaissent que très peu dans l'œuvre publiée de Nietzsche. La première, la « volonté de puissance », émerge dans Ainsi parla Zoroastre, elle est formée d'un double emprunt, la « volonté » est empruntée à Schopenhauer chez qui elle signifie un désir de vivre, et la « puissance » est empruntée à Spinoza chez qui elle veut dire une potentialité d'agir ; c'est la raison pour laquelle j'ai traduit cette notion par le désir vers la potentialité. Et la seconde, l'« éternel retour », se trouve dans Ecce homo, elle est empruntée à Héraclite et aux stoïciens chez qui elle correspond à un revenir des énergies de façon cyclique ; c'est pourquoi je l'ai traduite par le revenir perpétuel. La notion de « volonté de puissance », ou plus exactement de « désir vers la potentialité », est très peu reprise dans la suite de l'œuvre publiée. Et la notion d'« éternel retour », ou plus justement de « revenir perpétuel », n'est même pas mentionnée dans l'œuvre publiée du vivant de Nietzsche. Aujourd'hui, j'en arrive à penser que le terme d'« éternel retour » a été introduit dans le livre Ecce homo par la sœur de Nietzsche, Elisabeth Förster. En effet, ce livre n'a été publié qu'en 1908, après le décès de Nietzsche ; et, alors qu'il était prêt à la publication en 1888, dans l'entretemps il a été fortement élagué, mutilé, manipulé, falsifié par Elisabeth Förster-Nietzsche et par Peter Gast, l'ancien ami de Nietzsche qu'elle a mis à contribution et qui en a retiré des passages. Du fait que la falsification national-socialiste d'Elisabeth Förster et de Martin Heidegger porte sur le langage et donc sur la pensée, une retraduction du langage de Nietzsche et une redécouverte de sa pensée sont nécessaires pour avoir accès à son œuvre. Cette retraduction du langage et cette redécouverte de la pensée sont des conditions sine qua non de lecture, avant toute analyse, tout commentaire et toute interprétation. Tant que nous n'aurons pas une traduction non national-socialiste, toute analyse de l'œuvre de Nietzsche sera faussée d'avance.

 

Comprendre Nietzsche, votre dernier ouvrage à l'intitulé didactique, poursuit une entreprise qui vise, d'une manière presque militante, à dissiper les contresens. Quelles sont les plus redoutables erreurs propagées par la traduction francophone ?


Le véritable scandale qui gangrène la réception de l'œuvre de Nietzsche en France réside dans le fait que ce ne sont que des emprunts qui sont retenus pour représenter la philosophie de Nietzsche, alors qu'il s'agit en fait de concessions faites de la part de Nietzsche à son époque ou à la culture ambiante. C'est comme si l'on ne retenait d'un poète que ses vers de circonstances. En effet, les soi-disant concepts attribués à Nietzsche comme la « volonté de puissance », le « surhomme », l'« éternel retour » et le « nihilisme » appartiennent en réalité à Schopenhauer et à Spinoza, à Goethe, aux stoïciens et aux romantiques allemands. Assurément, Nietzsche n'est pas le philosophe de la volonté de puissance, du surhomme et de l'éternel retour, et encore moins du nihilisme. Au risque de me répéter, j'affirme haut et fort que les notions de « volonté de puissance », de « surhomme » et d'« éternel retour » ne peuvent pas servir pour analyser la pensée de Nietzsche. Deux livres sont à éviter, tout d'abord La Volonté de puissance qui est un ouvrage entièrement fabriqué par sa sœur et ensuite Ecce homo qui est un ouvrage mutilé dont des pans entiers ont été détruits par Elisabeth Förster et par son ami Peter Gast qui ira jusqu'à aller chercher chez l'imprimeur des ajouts critiques envoyés par Nietzsche avant sa maladie, afin de les réduire à néant. Sa famille et certains de ses amis se sont servis de la maladie de Nietzsche pour falsifier son œuvre, pour la détourner de son sens originel et original. Les notions pour lesquelles Nietzsche est connu en France sont toutes des emprunts : le « surhomme », la « volonté de puissance », le « Dieu est mort », l'« inversion des valeurs », l'« amor fati », l'« éternel retour » et même le « nihilisme ». C'est comme si l'on ne connaissait de Nietzsche que ce que l'on y reconnaît. On ne cherche pas à connaître Nietzsche, on n'y reconnaît que ce que l'on connaît déjà. L'originalité de Nietzsche est bien ailleurs, notamment dans des notions comme la transposition, la sublimation, la science joyeuse, la métamorphose, le perspectivisme et la transfiguration. Nietzsche ne peut pas être compris sans un travail sur son vocabulaire. Le « vocabulaire » habituellement retenu pour Nietzsche ne lui appartient pas, puisqu'il est essentiellement constitué d'emprunts. Par contre, le vocabulaire qui caractérise Nietzsche n'est pas mentionné dans les dictionnaires. Encore une fois, les mots de Nietzsche sont métaphore, sublimation, science joyeuse, création, métamorphose, perspectivisme, pour n'en citer que quelques uns. Peut-être faudra-t-il s'apercevoir un jour qu'il y a un autre Nietzsche que celui que l'on nous propose ordinairement.

 

— Vous dites que les incompréhensions et les mésinterprétations vont bon train et qu'elles rendent Nietzsche illisible. Existe-t-il, selon vous, une intention consciente à faire que Nietzsche ne nous soit pas correctement livré ?


Nietzsche est devenu illisible parce que l'on ne cherche pas à le comprendre. On répète des notions convenues, sans chercher à voir ce qu'il y a dessous. Une philosophie n'est pas faite seulement de mots mais aussi d'idées, et derrière les idées il y a des réalités. À la lecture heideggérienne faussée et à la lecture marxiste faussée, se surajoute une troisième lecture faussée dans les années 1960, la lecture structuraliste, représentée par Foucault et développée à la fin de son ouvrage Les Mots et les Choses. Foucault y affirme la « mort de l'homme » qui devrait découler de la « mort de Dieu ». Or, chez Nietzsche, c'est tout le contraire, c'est la vie de l'homme qui entraîne la mort de Dieu, car c'est la vie de Dieu qui a entraîné pendant des siècles la mort de l'homme. Pour Nietzsche, l'être humain créatif a pour tâche de remplacer le Dieu créateur. Pour qu'il y ait créativité de l'être humain, il importe qu'il y ait disparition du Dieu comme instance suprême. Le XXe siècle a été le siècle des idéologies. Or, l'idéologie est une grille de lecture qui permet de ne pas voir le réel. Nietzsche a été pris en tenaille entre l'idéologie national-socialiste qui a essayé de récupérer un Nietzsche qui n'existe pas et l'idéologie marxiste-léniniste qui a essayé d'ostraciser un Nietzsche qui n'existe pas non plus. L'idéologie sert à justifier les Pouvoirs en place. Heidegger en est un bon exemple, et Georg Lukacs aussi. Ils ont quand même légitimé des totalitarismes. On n'est pas dans la simple adhésion ou non à un parti politique, on est dans la légitimation d'un État totalitaire. La gigantesque entreprise de falsification menée par Elisabeth Förster, puis reprise par Martin Heidegger, a fort bien fonctionné, en transformant Nietzsche en philosophe de la « Volonté de puissance » et de l'« Éternel Retour du Même ». Elle a d'autant mieux fonctionné que les marxistes-léninistes sont tombés dans le piège, en s'attaquant à un Nietzsche qui n'existait pas. L'idéologie structuraliste a finalement hérité d'un Nietzsche inexistant. Foucault a plaqué sur Nietzsche le thème structural de la « mort du sujet ». Et Deleuze a eu le tort de ne pas retraduire les textes et de se contenter des thèmes heideggériens de la « volonté de puissance » et de l'« éternel retour ». Pour moi, il n'y a pas de « volonté de puissance » chez Nietzsche, pas plus que d'« éternel retour ». Ce qui rapproche la pensée national-socialiste, la pensée marxiste-léniniste et la pensée structuraliste, c'est que ce sont, toutes les trois, des pensées du Même. Or, Nietzsche est un penseur de la métamorphose, au niveau de l'action, un penseur de la métaphore, au niveau de la connaissance,  et un penseur de la métonymie, au niveau du langage.


Propos recueillis par Guy Darol (décembre 2013)


Romain Sarnel et Naema Bellart, Comprendre Nietzsche, Max Milo, décembre 2013, 127 pages, 12 €




> Lire la deuxième partie de cet entretien 

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2 commentaires

Je suis pas très convaincu... Je suis d'accord sur de nombreux points mais si la Volonté de puissance (l'ouvrage) ne devrait plus être publié aujourd'hui et encore moins sans appareil critique comme c'est le cas... l’œuvre de Nietzsche ne se résume pas qu'à cela, et son œuvre la plus lue est sans doute le Gai savoir.
Nietzsche n'est bien sûr pas un philosophe du nihilisme mais c'est justement lui qui a annoncé le nihilisme à venir et qui a appelé à le "surmonter". Il serait donc un philosophe de l'anti-nihilisme.
Concernant le surhomme... Je pense que l'erreur n'est pas tant de se demander s'il en parle ou non, mais plutôt de définir ce qu'on appelle "surhomme", ce qu'il semble appelait "surhomme" - et qu'est-ce qu'Ainsi parlait Zarathoustra si ce n'est une ode à un nouvel homme, un nouvel espoir ?
"Nietzsche est un penseur de la métamorphose" : entièrement d'accord et c'est sans doute pour cela que c'est si difficile de le commenter et de s'y retrouver... C'est sans doute un des philosophes qui semblent le plus "facile" d'accès alors que c'est tout le contraire...

Encore un qui veut se faire l'interprète de Nietzsche, pour s'y substituer, c'est la "volonté de puissance" de l'interprète. D'instinct je sens que c'est nul. Il suffit de lire Nietzsche, y compris dans ses premiers écrits, où déjà se préfigurent clairement la "volonté de puissance", "le dépassement", et autres mises en perspectives. Non, je crois qu'on veut tout mettre sur le compte de la soeur de Nietzsche, comme si - avec une "bonne intention", on voulait surtout faire taire Nietzsche, à un moment de l'Histoire où ce qu'il disait devient prophétique (notamment les valeurs de la populace démocratique qui nous font baigner dans l'insanité existentielle, la tyrannie des minorités et leurs ressentiments, le nihilisme scientifique, bref). Cela devient comme avec les religions, on fait croire que c'était faux, mais c'est juste pour mieux faire passer son interprétation. Lisez Nietzscche ! ne lisez que Nietzsche, on peut même se passer des "intros", "préfaces" d'étrangers, il faut le lire, mais y réfléchir surtout à ce qu'on a lu, le digérer, le critiquer, mais lire directement Nietzsche, qui - je rejoins le commentateur NA14 qui dit très justement que Nietzsche semble être le plus accessible, tandis qu'il est le plus difficile de pénétration, comme tout ce qui est profond et haut, on ne l'atteint pas d'un petit coup. Pendant que d'autres "philosophes" pissent des volumes entiers pour dire des banalités qui tiendraient honteusement dans 2 ou 3 aphorismes.  Je précise tout de même que si on arrive à percer quelques mystères de Nietzsche, alors cela semble d'une évidence qui fait se demander pourquoi ce fut si tortueux à trouver.