Interview. Ariane Bois : De l’obscurité à la lumière…

     

Dans ce troisième roman, Sans oublier, tout en tension et en émotion, Ariane Bois met en abîme une jeune femme dont la vie sombre après la mort accidentelle de sa mère.

Récit d’une chute libre et d’une fuite loin des siens puis, d’un lent retour à la surface grâce à la mise au jour des traces secrètes du passé.

Un texte grave, intense et bouleversant sur la noirceur du deuil, mais aussi sur la rage de vivre et l’espérance.

 

— Ariane Bois, votre écriture très intimiste me fait dire que vous avez mis beaucoup de vous-même dans l’histoire que vous nous contez, comme si ce texte s’apparentait un peu à un récit. Est-ce que je me trompe ?

Non, vous ne vous trompez pas. J’ai été cette jeune femme qui a perdu sa mère dans ces conditions et il m’a fallu plus de vingt ans pour raconter cette histoire que j’ai néanmoins romancée. Je n’ai ainsi pas fait les mêmes choix que mon héroïne même si j’ai connu ses tourments.

 

— À la mort de sa mère, votre héroïne se sent soudain incapable de remplir son propre rôle d’épouse et de mère auprès des siens. Elle tombe en dépression et fuit le foyer alors que précisément, on pourrait penser que la famille constitue une bouée de sauvetage, dans un tel cas. Pourquoi cette attitude radicale ?

En perdant sa mère, elle perd sa capacité à être une mère pour ses enfants. Elle régresse et redevient une enfant apeurée. Avec sa fille, Claire, les relations se tendent et se teintent d’agressivité, avec son mari le fossé se creuse. Des incidents arrivent, qui lui font croire qu’elle est toxique et dangereuse pour ses enfants. Elle n’a finalement d’autre issue que de fuir, droit devant elle, pour tenter de les protéger, de se reconstruire loin d’eux. La fuite maternelle est une problématique qui m’intéresse et que l’on retrouve en ce moment dans le cinéma, par exemple le dernier film avec Karin Viard, Lulu femme nue ou Elle s’en va avec Catherine Deneuve.

 

— Dans sa fugue, le hasard – mais le hasard existe-t-il ? – va permettre à cette jeune femme de déterrer un secret : sa mère avait été une enfant juive cachée par des Justes durant la guerre, au Chambon-sur-Lignon. Vous revenez là sur un fait historique. Pouvez-vous nous rappeler le rôle de ce village et la résistance héroïque de ses habitants ?

Le village du Chambon, à 65 km de Saint Étienne, dans le Vivarais, a été un haut lieu de sauvetage des enfants juifs. On estime à 3.000 le nombre d’enfants qui furent ainsi cachés pendant la guerre, ce qui valut au Chambon sur Lignon  de recevoir le titre de Juste parmi les nations, seul village de France à être ainsi honoré. Il existe de nombreuses raisons à cela : une infrastructure d’hôtels, de pensions, de homes d’enfants qui permirent d’accueillir des enfants, des associations multiples et actives comme les Quakers, l’Ose, la Cimade, le Secours Suisse, mais aussi une volonté de la majorité protestante d’aider et de secourir les Juifs, considérés comme l’autre peuple du Livre. Je connais bien cette histoire par mes racines protestantes.

 

— La découverte de ce passé permet à la narratrice de comprendre les relations et la fusion chaotique qu’elle a entretenue avec sa mère. Cette prise de conscience l’amènera doucement à reprendre le cours de son existence. Pensez-vous que pour être pleinement mère soi-même, il faille préalablement cesser d’être une fille ?

Je pense qu’une épreuve, celle du deuil ou une autre, peut rendre à un moment donné la maternité difficile. Quand on perd sa mère, on perd sa mémoire et son histoire, son garde – fou aussi. Mon héroïne n’arrive plus à faire face, car elle se trouve dans un état de solitude. À mon avis, les jeunes femmes d’aujourd’hui connaissent souvent un état de grande solitude lors de leur maternité et doivent faire face seules aux difficultés. Mon héroïne se sent acculée. Ce n’est qu’en comprenant le mystère de sa mère qu’elle accepte petit à petit de la laisser partir.

 

— À mes yeux, votre roman pose une question universelle : doit-on avoir fait le deuil de la mère idéale qu’on n’a pas eue comme de la fille idéale qu’on n’a pas été pour pouvoir assumer librement ses propres fonctions maternelles en s’affranchissant notamment du modèle reçu ?

Oui sans doute. La mère de l’héroïne est une femme impressionnante, un pur exemple de l’après-68, qui avec sa fille entretient des rapports très proches, trop proches peut être… La mort les prive d’une rencontre où elles seraient toutes les deux adultes à égalité. Il faut donc que la narratrice effectue ce chemin seule, pour devenir à son tour une adulte. La liberté est à ce prix au bout du chemin.

 

Propos recueillis par Cécilia Dutter (février 2014)

 

Ariane Bois, Sans oublier, Belfond, février 2014, 248 pages, 19,50 euros

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