Interview. Gerald Messadié : « On relève quelque 200 000 variantes dans l’ensemble des deux Testaments »


C'est à un travail de bénédictin, s’étalant sur plus d’un demi-siècle, que s’est livré Gerald Messadié : débusquer les contradictions et invraisemblances de la Bible. 216 au total.

 

Surprenant : la Bible fut mise à l’Index par l’Inquisition. Pourquoi ?

Les raisons en sont aisées à comprendre. Dans les premiers siècles de l’Église, il n’existait pas de canon, c’est-à-dire de liste des Livres autorisés, et celle qu’on appelle le Canon de Muratori, par exemple, date du IIe siècle et elle était loin de faire autorité. Il existait un grand nombre de livres qui se présentaient tous comme authentiques et l’on continuait même d’en produire, comme certains Apocryphes. De plus, les textes du Nouveau Testament étaient rédigés dans la langue de la région à laquelle ils étaient destinés, grec, latin, syriaque, éthiopien, slavon, et les traductions d’une langue à l’autre étaient loin d’être compétentes et rigoureuses. L’Église avait d’abord conseillé la lecture des deux Testaments, pour éclairer les fidèles. Une telle lecture ne se faisait qu’en public, puisque l’imprimerie n’existait pas et qu’on disposait de peu d’exemplaires des textes sacrés : un fidèle lisait un manuscrit pour une assemblée de fidèles.

Les autorités ecclésiastiques s’avisèrent alors de deux détournements de cet exercice de piété : d’abord, dans certaines paroisses lointaines, des groupes lisaient des versions suspectes de textes prétendument évangéliques, comme l’Évangile de l’Enfance, apocryphe extravagant, et les discussions qui suivaient les lectures menaient droit à des hérésies. Ensuite, les manuscrits mêmes des textes sacrés revêtaient la qualité d’amulettes contre le Mal ou de livres divinatoires : pour prendre une décision, par exemple, on les ouvrait au hasard, les yeux fermés, et l’on décrétait que la décision prise avait été dictée par le verset sur lequel tombait l’index. Ce fut la vague de la bibliolâtrie. Au XIIIe siècle, L’Église se trouva contrainte de parer au danger des traductions erronées et des textes suspects, ainsi que des pratiques magiques : elle interdit la lecture de la Bible. Les seules versions autorisées au clergé étaient en latin.

De nos jours, le nouveau canon évite qu’on attribue une valeur dogmatique à des textes tels que Les Questions de Barthélémy, apocryphe où l’on voit Satan, sur le Mont des Oliviers, raconter comment il a été chassé du ciel…

 

En quoi l’exégèse biblique est-elle inachevée ?

En raison de ses progrès mêmes, de ses découvertes et de celles de l’archéologie. Si l’on songe qu’on relève quelque 200 000 variantes dans l’ensemble des deux Testaments, lequel est constitué de 5 000 manuscrits d’époques très diverses, on peut concevoir que l’analyse soit loin d’en être achevée.

En ce qui touche aux découvertes, rappelons que c’est en 1945 qu’on a trouvé en Haute-Égypte un Évangile dont la valeur théologique est de loin supérieure à celles de bien d’autres apocryphes, l’Évangile de Thomas. En 2008, on découvrait l’Évangile de Judas, qui change totalement les idées reçues sur le caractère de ce personnage vilipendé par les Évangiles canoniques. En 2013, un fragment d’un Évangile inconnu a semé l’émoi dans les milieux biblistes ; on y lit, en effet, que Jésus a dit : « Ma femme », ce qui signifie qu’il aurait été marié. Et les Manuscrits de la Mer Morte ont considérablement modifié les notions fondamentales sur le contexte historique de Jésus et de Jean le Baptiste.

L’archéologie, enfin, a permis de contester, vérifier ou rectifier bien des passages de l’Ancien Testament, tels que la traversée de la Mer Rouge lors de l’Exode, qui fut très différente de celle que raconte le Livre de ce nom.

 

Comment s’expliquent toutes ces contradictions d’un Livre à l’autre ?

Cela aussi est compréhensible. Quand le roi Josias entreprit sa grande réforme théologique, au VIIe siècle avant notre ère, on découvrit opportunément, dans les fondations du Temple, des rouleaux de textes sacrés que personne ne connaissait : ils devaient constituer le futur cinquième Livre, le Deutéronome, dont certains versets étaient en contradiction formelle avec les quatre Livres déjà connus. Ainsi, Moïse y déclare (XXIV,16), que les pères ne paieront pas pour les fautes des fils, ni les fils pour celles des pères, alors que dans le Livre de l’Exode (V,9) Yahweh déclare que les fils seront punis jusqu’à la troisième et même la quatrième génération pour les fautes des fils. Moïse aurait-il contredit Dieu ?

Contrairement à une idée répandue, la tradition évolue.

Dans le cas des Évangiles canoniques, les textes dont nous disposons aujourd’hui ont été rédigés tardivement, près d’un siècle après l’existence de Jésus et à partir de sources différentes, par des auteurs qui, à l’évidence, ne connaissaient pas la Palestine et ne maîtrisaient ni l’hébreu ni l’araméen ; d’où l’étonnante bévue qui leur fait inventer un brigand nommé Barabbas, alors que ce nom imaginaire signifie en araméen « Fils du Père » et ne peut s’appliquer qu’à Jésus. D’où encore le fait que, chez Matthieu, l’Annonciation de l’ange est faite… à Joseph ! et que ni Marc ni Jean ne la mentionnent.

De plus, copistes et traducteurs avaient chacun ses idées sur Jésus.

 

Comment avez-vous procédé pour débusquer ces contradictions ?

En un demi-siècle de lecture de la Bible, j’en avais déjà relevé un certain nombre ; restait à consulter les commentaires des biblistes dans la masse considérable des écrits exégétiques. C’est un travail de patience…

 

Vous recensez 216 contradictions et anomalies ; quelles sont les cinq qui vous paraissent les plus importantes ?

Un, la seconde version de la création d’Ève, ch. II, verset 7 de la Genèse. Elle est en totale contradiction avec la première, I, 27 : on y voit Yahweh créer Adam seul et après un temps indéterminé et la création de tous les animaux, créer Ève en tant qu’« aide » du premier homme.

Deux, le passage suivant du Deutéronome (XXXII, 8-10) : « Quand le Très-Haut a réparti les domaines des peuples, il a fixé les frontières en fonction du nombre des enfants de Yahweh. Mais le lot de Yahweh, ce fut son peuple. » Il y a une différenciation formelle entre le Très-Haut et Yahweh et la mention d’enfants de Yahweh : Yahweh n’est-il pas le seul Dieu ? Et qui sont ses enfants ?

Trois, la présence de Satan au ciel, parmi les anges, au début du Livre de Job (I, 6), alors qu’il est visiblement présent en tant que maître du Mal.

Quatre, les mots de Jésus à un disciple qui le dit bon : « Pourquoi m’appelles-tu bon ? Dieu seul est bon, » (Lc. XVIII, 18-19, et Mc X, 18) qui infirment l’idée qu’il se serait faite de sa divinité.

Enfin cinq, l’absurde invention par les évangélistes d’un émeutier qui serait appelé « Fils du Père » et qui aurait été gracié par Pilate.

 

Propos recueillis par Joseph Vebret (mars 2014)

 

Gerald Messadié, Contradictions et Invraisemblances dans la Bible, L’Archipel, octobre 2013, 336 pages, 19,95 €

2 commentaires

Quel capharnaüm ces évangiles ! Pas étonnant lorsque l’on sait que le premier des évangélistes – Matthieu – était justement originaire de… Capharnaüm (où il était d’ailleurs percepteur, ce qui explique pas mal de choses sur les rapports de l’Eglise à l’argent !)  

Ce travail de fourmi de Messadié semble en tout cas passionnant ; il démontre l’importance du travail des philologues qui découvrent, suivant les traductions, un Jésus tantôt fils d’un homme, tantôt fils de l’Homme (soit Dieu). La mythologie chrétienne repose sur ce genre de détails…

Très intéressant, tout ça.   J'espère par contre que le bouquin est aussi clair que le sont les propos de l'auteur. Parce que la Bible, c'est quand même un "truc" compliqué. C'est même le livre le plus bricolé qui ait jamais existé! Etabli à partir de traditions orales (le "telephone arabe" n'est pas gage de respect du message initial, c'est bien connu), écrit  et réecrit de nombreuses fois selon la nécessité, traduit, retraduit (on aurait envie de dire "sur-traduit", vu ce que certains allumés y voient), adapté aux croyances ou aux choix politiques du moment, censuré, puis promu, etc...ce n'est pas ouvrage que l'on lit comme le dernier Marc Levy (humour).

Les contradictions sont donc complètement normales et ne sont choquantes que pour les adeptes et les militants. De plus, c'est un objet vivant, en ce sens qu'il évolue encore (des traduction plus modernes ou plus sérieuses paraissent encore périodiquement, il est éclairé par de nouvelles découvertes archéologiques...); et que ses acteurs, ses intrigues, ses paysages (Palestine, Syrie, Irak , Israel , Egypte) sont toujours sur le devant de la scène. Le drame qui s'y joue depuis des millénaires menace même encore parfois la paix du monde! Aucun autre bouquin mythique ne peut se prévaloir d'une telle constance dans l'actualité (à part peut-être Kama Soutra..;^)).

Toutes ces recherches scientifiques sont donc absolument passionnantes, à condition d'être menées dans une démarche honnête et neutre, gage de crédibilité. Pas comme ces foutaises pseudo scientifiques que l'on trouve régulièrement dans la presse (cf un numéro récent de "ça m'intéresse" titré "Cinq miracles de la Bible expliqués par la science", où on apprend que si Jésus marchait sur les eaux, c'était parce que le lac de Tibériade, violemment agité  par une tempête qui menaçait le bateau des disciples, était en fait pris par les glaces...)
Cela dit, au delà des contradictions textuelles parfois curieuses , les messages profonds du livre sur l'Humanité  et son positionnement par rapport au divin restent  toujours aussi forts et utiles comme grille de compréhension du monde. Pour ceux qui cherchent des réponses, bien entendu. Ceux qui ont déjà des certitudes , dans un sens comme dans l'autre n'iront pas lire le livre de Messadié....