Interview. Le manuscrit du Voyage au bout de la nuit enfin disponible

Paru en 1932 chez Denoël, Voyage au bout de la nuit rate le Goncourt mais obtient le Renaudot. Le 29 mai 1943, Céline vend le manuscrit au marchand d’art, rue La Boétie, Etienne Bignon, contre 10 000 francs et un petit tableau de Renoir. Disparu pendant 60 ans, il réapparaît par l’entremise de Pierre Bérès. Mis aux enchères à Drouot en mai 2001, la BNF le rachète pour plus de 12 millions de francs. Grâce aux éditions des Saints-Pères, l’original conservé dans un coffre a été numérisé et sortira en série limitée dans des coffrets luxueux.

Rencontre avec Jessica Nelson, coéditrice de cet événement éditorial.

 

Où avez-vous trouvé ce manuscrit mythique et comment avez-vous réussi à obtenir les droits de le publier ?

Le manuscrit a disparu pendant près de 60 ans. Céline l’avait vendu en 1943 au marchand d’art Etienne Bignou, contre 10 000 Francs et un petit tableau de Renoir… Il a réapparu mystérieusement en 2001, par l’entremise du libraire Pierre Bérès qui disait le détenir d’un collectionneur anglais ayant tenu à garder l’anonymat… Il a été mis aux enchères, préempté et remporté par la BNF pour 12 millions de francs.

Voyage au bout de la nuit est un manuscrit que nous avons toujours rêvé de publier. Il est magnifique, colossal, presque effrayant. C’est l’un des chefs d’œuvre – si ce n’est LE chef d’œuvre – du XXe siècle en termes de littérature française. Nous nous sommes adressés à Me François Gibault, qui représente Mme Destouches, et à Gallimard. Les deux parties nous ont soutenus et accompagnés dans ce projet…

 

Pourquoi personne n’avait eu l’idée de le publier auparavant ?

Peut-être parce qu’il avait disparu ? Parce qu’il est si colossal (876 feuillets) ? Parce qu’il n’a jamais été numérisé et que nous avons justement financé cette numérisation…

 

Dans quel état est-il ?  Décrivez-nous l’objet ?

A la BNF, il est conservé en deux volumes. Certaines pages sont très belles, d’autres (à la fin) très abîmées. Les feuillets sont couverts d’une écriture noire, annotés au crayon papier par Céline, ou au crayon rouge par sa dactylo qui exprime par ses points d’interrogation sa perplexité face à certaines tournures ou certains mots. Certains feuillets ont été rédigés sur des papiers en-têtes d’hôtels, sanatoriums, etc., et d’autres sont barrés, à l’envers, écrits au dos de pages utilisées pour Casse-pipe

 

Qu’apprend-on sur la manière d’écrire de Céline ?

Ce manuscrit est vraiment un premier jet. Beaucoup de choses ont été corrigées par la suite. Des tournures de phrases, des mots, la narration (au départ, Bardamu n’est pas le narrateur).

 

En combien de temps l’a-t-il écrit ?

Il a probablement été écrit entre 1928 et 1931 – mais Céline, lorsqu’il adresse une lettre de présentation du manuscrit à Gaston Gallimard, explique que ce « machin » représente « cinq ans de boulot »…

 

La publication a-t-elle posé des difficultés sur le plan éditorial ?

Énormes difficultés ! Cette publication est un vrai défi technique, ne serait-ce que par le nombre de pages. De plus, nous souhaitions que les matériaux utilisés soient les meilleurs. Enfin, il ne s’agit pas d’un fac-similé : nous avons restauré, comme pour un tableau, chaque page une à une. De telle sorte qu’en ouvrant un de nos livres, vous avez l’impression que Céline vient d’écrire son texte à l’intérieur…

 

Quel sera le tirage ? Envisagez-vous des rééditions ?

Nous avons prévu 1000 exemplaires, numérotés à la main.

 

Cette aventure éditoriale est-elle exaltante ? Quel a été votre rôle ?

Nicolas Tretiakow, mon associé, et moi avons des rôles très complémentaires. Nous avons au départ des envies éditoriales, et en général je me charge de négocier les droits tandis que lui rend la fabrication possible. Je m’occupe ensuite de la communication autour du titre, et lui de sa commercialisation.

 

Les précédents manuscrits publiés ont-ils été un succès ?

Carton plein pour L’Ecume des Jours de Boris Vian, et pour le scénario La Belle et la Bête de Jean Cocteau (en rupture de stock).

 

La publication du manuscrit du Voyage sera-t-il considéré comme un événement pour les céliniens et pour les lecteurs en général ?

Je l’espère. En tout cas nous avons fait notre maximum pour que les passionnés soient heureux…

 

Vous travaillez avec Michel Field dans l’émission « Au Field de la nuit », parlez-nous de votre rôle dans la préparation de l’émission, de vos choix.

J’aime la littérature, c’est ma raison d’être dans ce programme puisque les livres y ont une place de choix avec le cinéma et le théâtre. Nous préparons avec Michel Field et Anne Barrère, la productrice, des programmations éclectiques et grand public qui permettent à chacun de s’y retrouver. Je suis conseiller littéraire. Et j’ai la chance d’y être chroniqueuse, ce qui me permet de défendre des choix très personnels. 

 

Vos coups de cœur littéraires, musicaux et cinématographiques récents ?

Je suis toujours épatée par la richesse de notre patrimoine créatif… En théâtre, je suis très admirative du travail d’Alexis Michalik (Le Porteur d’Histoire, Le Cercle des illusionnistes). En littérature, j’ai par exemple été touchée par le premier roman de Julia Kerninon, Buvard, aux éditions du Rouergue. Autrement je suis une inconditionnelle de Marc Dugain, Jean-Christophe Ruffin et Sylvain Tesson… Mais comme beaucoup !

 

Propos recueillis par Emmanuelle de Boysson

Illustration : José Correa

 

Le volumineux ouvrage sera vendu au prix de lancement de 198 € pour ceux qui réserveront leur exemplaire sur le site de l’éditeur, le prix passera ensuite à 249 € en librairie.

www.lessaintsperes.fr

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