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Interview. Laurent Bettoni dans les entrailles du Darknet

il y a 27 mois Suivre · Utile · Commenter

Mauvais garçon, le tout dernier roman de Laurent Bettoni, nous plonge dans l’univers sombre, dissimulé et décadent du Darknet. Au fil de la Toile interdite, cette intrigue politique subtile, haletante, parfaitement ciselée et construite d’une main de maître dresse le constat d’une France désabusée, encline à accueillir les idées les plus réactionnaires. Un scénario et une démonstration aussi efficaces qu’implacables…

 

Thomas, votre jeune héros, est issu d’un milieu défavorisé et vit dans une cité. Bien que brillant élève et diplômé en sociologie, il galère pour trouver un emploi. C’est alors que son ancien professeur de faculté lui propose d’animer Ideo, un site d’opinion qu’il dirige anonymement sur le Darknet. Qu’est-ce que le Darknet ? Cet univers parallèle virtuel existe-t-il vraiment ou l’avez-vous inventé pour les besoins de votre roman ?

J’aimerais commencer par dire qu’à ma connaissance Mauvais garçon est le premier roman français qui prend le Darknet pour toile de fond.

Lorsque mon fils de 15 ans m’a parlé du Darknet, je me suis demandé s’il ne s’agissait pas d’une légende urbaine. Ce qu’il m’en disait restait très flou, semblait dangereux, à ne pas mettre entre toutes les mains et vaguement fantasmagorique. Alors je m’y suis intéressé d’un peu plus près. Puis j’y ai complètement plongé. J’ai appliqué la méthode Actors Studio à la littérature pour me placer en immersion totale dans l’univers de mon roman et me fondre à mon personnage principal, Thomas.

Ce que je sais du Darknet, aujourd’hui, je le raconte dans une série d’articles sur mon blog (Mon immersion dans le Darknet).

Pour schématiser, si Internet représente un iceberg, le Darknet en est la face immergée et occupe 80 % du volume. On ne peut pas accéder à cette Toile underground par les moteurs de recherche classiques, type Google ou Yahoo. Et il vaut mieux s’y connecter de manière anonyme pour éviter les ennuis, autant avec les forces de l’ordre qu’avec les hackers. Il faut donc dans un premier temps faire en sorte que personne ne puisse remonter à votre ordinateur. Ce qui implique de télécharger certains outils.

Que dire d’autre sur le Darknet ? Qu’on y trouve tous les sites illégaux d’achats de drogue, d’armes, des sites de pédopornographies, de recettes de cuisine anthropophages, de tueurs à gages, de snuff-movies… et je suis même tombé sur un site de ghostwriter pour écrivain en mal d’inspiration ou de technique.

On y trouve également des sites d’opinion et des forums – comme l’Ideo du roman –, ainsi que des sites gouvernementaux.

Mais quelle est la part de vrai, je l’ignore ? Par ailleurs, comme je vous le disais, on n’accède pas aux sites du Darknet en passant par les moteurs de recherche classiques. Pour aller sur un site, il faut connaître son adresse. Un usager du site doit donc vous l’avoir communiquée. On peut parler d’un système de parrainage ou de cooptation. Ou en tout cas imaginer un tel système. C’est ce que j’ai fait pour Thomas, coopté par Louis Archambault, son ancien directeur de soutenance, pour pénétrer dans Ideo. J’ignore si cela se passe véritablement de la sorte, je ne peux que le supposer.

Voilà pour la partie « dark » du Darknet, au nom si éloquent. Mais des choses bien peuvent s’y produire. Par exemple, Reporters sans frontières, dans son kit de survie informatique, possède ces logiciels d’anonymisation que j’évoquais plus haut et apprend à s’en servir à des confrères journalistes opérant dans des dictatures dans lesquelles l’information objective ne peut circuler que par ce biais. Le Darknet peut donc aussi apparaître comme le dernier espace de (cyber)liberté. Comme toujours, avec l’homme, le pire côtoie le meilleur. Lorsque les physiciens ont commencé à travailler sur l’atome, ce n’était pas pour fabriquer la bombe atomique. Et puis les militaires sont passés par là, et il y a eu Hiroshima… le Darknet conduit à la fois à l’achat de pédopornographie et au Printemps arabe. Le pire et le meilleur. Ce n’est jamais l’outil qui est dangereux, mais toujours l’esprit qui commande à la main qui commande à l’outil.

 

Ce qui est intéressant dans votre histoire, c’est la manière dont ce jeune homme va se radicaliser politiquement lentement au fil des pages. Le lecteur est pris à témoin d’un processus perfide, sournois : les idées fascisantes gangrènent peu à peu sa pensée et le font exister…

L’embrigadement repose toujours, au départ, sur un besoin d’exister et d’être reconnu, sur une frustration du « sujet », que le « recruteur » va exploiter. En ce sens, le parcours de Thomas peut faire penser à celui de Lacombe Lucien, film de Louis Malle que j’avais en tête quand j’ai eu l’idée de Mauvais garçon. Je peux également citer American History X, de Tony Kaye.

Pour mon personnage, Thomas, le processus est le suivant. Il est le meilleur élève de sa promo et décroche haut la main son master 2 de sociologie et philosophie politique. Depuis toujours, il croit en l’école de la République et tente de s’extraire de sa très modeste condition par son seul mérite. Aîné d’une fratrie de trois, flanqué de parents qui ne travaillent ni l’un ni l’autre, c’est lui qui, depuis le collège, rapporte de l’argent à la maison en dealant pour le caïd de la cité HLM dans laquelle il est né et dans laquelle la fatalité le condamne à mourir. Il est donc revendeur de drogue la nuit et premier de la classe le jour. Drôle de dichotomie.

Et il espère, grâce à ses bagages intellectuel et universitaire, décrocher un emploi qui le sortirait de cette situation. Seulement, s’il accumule les stages professionnels, personne ne l’engage définitivement, et il voit passer sous son nez des postes qui devraient lui revenir « au mérite » mais que les employeurs attribuent à d’autres, parfois des camarades de promo de Thomas, moins bons mais mieux nés et clairement pistonnés.

Thomas est donc à la fois rejeté par ceux de son milieu d’origine – les gars de la cité lui reprochent d’être un premier de la classe et se moquent de lui – et par le milieu plus huppé dans lequel il souhaiterait évoluer. Il vit ce double rejet et la non reconnaissance de son talent comme une injustice terrible. Sa frustration le ronge jusqu’à devenir incontrôlable.

Il suffit alors d’une personne qui le comprenne et abonde en son sens, et que cette personne soit en plus une référence pour lui, un guide, un père spirituel, pour qu’il se rallie à sa cause. Si cette personne lui désigne les responsables supposés de son malheur, il la croit et se met à détester ces responsables : étrangers, chômeurs, SDF, nantis, etc. Peu à peu, il se met donc à détester tout le monde. Mais s’il se rend compte qu’il n’est pas le seul à penser ainsi, que d’autres partagent ses opinions, qu’une véritable « communauté » – comme celle d’Ideo – soutient les mêmes thèses, il commence par se sentir entouré. Enfin, lorsqu’au sein de la communauté, on vante ses compétences et ses qualités, il se sent chez lui, il se sent exister, il se sent important. Et lorsqu’une jeune femme de la communauté lui déclare sa flamme et son admiration, il est porté aux nues. Cerise sur le gâteau : il est recruté par son ancien directeur de soutenance, star médiatique des sociologues, qui est son modèle et son idole. Que demander de plus ? Mauvais garçon, c’est la Confusion des sentiments dans les profondeurs du Darknet.

 

Vous êtes écrivain mais en l’espèce, l’on sent que vous avez mis votre art au service d’une pensée citoyenne. Votre ouvrage sonne comme une alarme et fait même penser à un roman d’anticipation. Avez-vous personnellement peur que les idées politiques extrêmes finissent par l’emporter dans notre pays ? Et pensez-vous que l’auteur puisse avoir un rôle à jouer pour empêcher leur propagation ?

Je ne peux pas me réjouir de voir la France, pays des Lumières et des droits de l’homme, représentée par le Front national au Parlement européen. Ça, ça ne passe pas. Pourtant, ce parti a été élu démocratiquement. Comment en sommes-nous arrivés là ? Ce ne sont pas des crétins ni des idiots qui ont voté, nous aurions tort de le penser, à seule fin de minimiser la gravité de l’acte. Mais je crois cependant qu’il ne s’agit pas d’un réel plébiscite pour ce groupement politique. J’y vois plutôt un vote par dépit, par élimination, un choix entre la peste et le choléra.

La classe politique, dans son ensemble, affiche depuis tant d’années un tel désintérêt et un tel mépris pour les citoyens, que les citoyens, en retour, expriment leur désintérêt et leur mépris pour cette classe politique, qui est la pire et la plus honteuse que la France ait jamais connue depuis un fameux bail.

Il n’y a que le FN qui fasse semblant de s’intéresser aux vrais problèmes des vrais gens, les autres sont trop occupés à tremper dans des affaires qui les enrichissent personnellement ou à nous livrer en pâture leurs tristes histoires de fesses. Or il y a de plus en plus d’inégalités et d’injustices sociales, il y a des riches de plus en plus riches et des pauvres de plus en plus pauvres. Cela a l’air extrêmement naïf, exprimé en ces termes, mais cela n’en reste pas moins vrai. Et personne ne veut prendre le problème à bras le corps. Personne, sauf les partis extrêmes qui servent aux citoyens des discours démagogiques et bien rodés, pointant des responsables à leurs malheurs : les étrangers, les chômeurs, les SDF, bref les prétendus assistés.

Pour moi, ces citoyens français abandonnés et trahis par leurs représentants politiques traîtres à leur cause ressemblent à Thomas. Mais ceux qui leur parlent et qui font mine de prendre leur souffrance en considération ne valent pas mieux que les autres. Ils leur disent juste ce qu’ils veulent entendre.

 

Propos recueillis par Cécilia Dutter (novembre 2014)

 

Laurent Bettoni, Mauvais garçon, Don Quichotte, octobre 2014, 305 pages, 18,90 euros

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