Interview. Chantal Forêt : « Mon terreau, c'est l'humain et l'atmosphère qui entoure les personnages »


Chantal Forêt publie son troisième roman, Pierre noire, un huis-clos à la Chabrol, dont l’héroïne est une maison abandonnée.

 

Vous publiez un nouveau roman qui, une fois de plus, est un huis clos. Qu’est-ce qui vous attire dans ces ambiances qui font penser à Simenon et à Chabrol ?

Merci ! Voilà des références que je veux bien prendre, sans problème – mais avec modestie quand même. J’adore Chabrol, et je regrette beaucoup qu’il ne soit plus là. J’aime aussi beaucoup les romans de Simenon – les romans plus que les Maigret. Sans doute cela m’influence-t-il.

Pour ce qui est du huis clos, je ne le fais pas exprès. Quand je termine un livre, je me dis : « Mince, ils ont encore été coincés, les pauvres. Je ne les ai pas fait voyager, pas bouger… » Ce n’est pas un parti pris de départ. Je ne le prémédite pas. Je pense que cela vient du fait que je suis un écrivain de personnages. Ce qui m’intéresse, c’est de les regarder, de les suivre au plus près… Peut-être que s’ils bougeaient trop, j’aurais plus de mal. C’est plus facile sur un petit monde clos. Et puis j’aime la tension – la tension plus que le suspens, qui a une connotation policière. Mon terreau, c'est « l'humain » et l'atmosphère qui entoure les personnages. Ce côté un peu étouffant, enfermé vient sans doute de là.

 

Vous avez situé ce roman dans l’Allier. Il aurait très bien pu se dérouler ailleurs…

Il peut se situer n’importe où ! Mais je suis originaire de l’Allier, du Bourbonnais – à une vingtaine de kilomètres au sud de Moulins, pour être précise. C’est donc forcément une région que je connais bien et pour laquelle je garde une affection. J’y ai passé ma jeunesse. Il est plus facile de parler d’un endroit que l’on connaît et que l’on aime. Mais je ne revendique pas pour autant un côté « terroir ». J’aime bien ma région, l’Auvergne aussi…

 

Ce que vous venez de dire est drôle : les gens de l’Allier ne considèrent pas qu’ils font partie de l’Auvergne !

Ce n’est pas un rejet, mais il faut bien reconnaître que le paysage est tout à fait différent. Le Puy-de-Dôme, c’est la montagne, j’adore… mais le Bourbonnais n’a rien à voir. Pour un Bourbonnais, ce qui reste d’un charme indéfinissable, c’est le bocage. Je crois que le bocage reste ancré dans la mémoire, dans le cœur. Et quand je peux le remettre dans un roman…

Je n’ai même pas besoin de me déplacer pour décrire une scène : j’utilise mes souvenirs, des paysages qui sont dans ma tête. Décrire un lieu précis, qui existerait, ce serait m’enfermer dans des contraintes qui me pèseraient. Je ne cite pas un nom de village : je situe le roman dans le Bourbonnais, dans un coin un peu vallonné… et après chacun s’y retrouve.

 

Vous imposez-vous la contrainte d’un plan ou laissez-vous courir votre imagination à partir d’un simple fil conducteur ?

Je n’ai pas de plan. Je ne veux pas travailler ainsi. Je pars de personnages qu’au début, je ne connais pas très bien. Donc, même si j’ai une idée globale, je ne peux pas précisément savoir à la page 5 ce qu’ils feront à la fin du livre. Si je ne suis pas la logique interne des personnages, je vais raconter des bêtises.

 

Avez-vous besoin d’être surprise par vos personnages ?

Oui, j’aime bien quand ils commencent à m’échapper un petit peu. Mais malgré tout, je les suis. Ce sont eux qui décident, et pas entièrement moi.

Pour Pierre noire, qui est un roman écrit depuis déjà un petit moment et que j’ai beaucoup retravaillé, resserré, c’est un peu différent. Il m’est venu en une nuit d’insomnie, et le matin j’avais tout le début. Je n’avais plus qu’à rédiger. Pour le coup, je savais que ça finissait mal, puisque c’était mon point de départ. La question était justement là : pourquoi est-ce que ça finit si mal, alors que mes personnages avaient tout pour être heureux ? C'est ce cheminement qu'il me fallait explorer.

 

Écrivez-vous tous les jours ?

Cela dépend. En ce moment, je suis sur un nouveau manuscrit, donc j’essaie de m’y mettre tous les après-midi. Quand on travaille chez soi, ce n’est pas toujours facile. Il suffit d’avoir une sollicitation familiale… Ce ne sont pas des horaires de bureau. Si quelqu’un a un souci dans ma famille, je ne vais pas lui dire que je suis désolée mais que j’arrête à 18 heures et que je ne peux pas être disponible avant.

 

Qu’est-ce qui vous a amenée à l’écriture ?

J’ai commencé à écrire dès mon enfance. Vers 20-30 ans, je n’écrivais plus parce que je considérais que j’avais autre chose à faire. Pour être franche, j’avais un peu fui l’écriture, je ne sais pas pourquoi. Ça me faisait peur… Mais comme j’écrivais lorsque j’étais enfant, c’est revenu très vite.

J’étais à la campagne, mes parents étaient paysans, et nous n’avions pas énormément d’argent. Nous étions loin de tout. Les enfants n’avaient pas des activités à droite et à gauche comme c’est désormais le cas, et j’étais solitaire. J’ai un frères de huit ans mon aîné. Donc j’étais toute seule, à six kilomètres du bourg… Cela m’a obligée à imaginer des choses. La lecture a tout de suite pris une grande importance. Et lorsque je n’avais plus rien à lire – même si mes parents m’achetaient des livres, comme je les dévorais, j’étais assez vite à court –, j’écrivais. La bibliothèque n’étant pas sur place, je relisais les livres que j’avais déjà lus, et très vite, j’ai eu ce réflexe d’écrire.

 

Je suppose que vous vous êtes remise à l’écriture quand vos enfants ont été grands…

C’est ça. Je m’y suis d’abord remise par jeu. J’ai fait un peu de théâtre amateur – j’aime beaucoup le théâtre –, et cela m’a ramenée à l’écriture par des voies ludiques, un peu détournées. J’avais aussi une grosse pudeur à écrire. Je ne sais pas pourquoi. Et quand nous sommes revenus en Auvergne, ça a été le déclic. On retrouve des choses d’avant, des gens… ça remue pas mal. Comme les enfants étaient effectivement plus grands, j’avais un peu plus de temps, et je me suis lancée.

 

Êtes-vous toujours une grande lectrice ?

Par périodes. J’avoue que cette année 2014, j’ai très peu lu, parce que j’ai écrit. Quelque part, Lorsqu’on écrit, la lecture parasite. Mais en dehors des périodes d’écriture, je lis beaucoup.

 

Quels sont les écrivains qui vous ont influencée ?

C’est une question compliquée, parce qu’il y en a énormément. Dans les classiques, j’adore Zola. Je trouve qu’il a une puissance romanesque impressionnante. J’ai aussi beaucoup aimé Colette, Flaubert, StendhalÀ l’adolescence, j’ai vraiment dévoré tout ce qui me tombait sous la main. Alors lesquels m’ont influencée ? C’est très difficile de répondre. Mauriac, Gide, Dumas...

 

Connaissez-vous déjà les sujets de vos prochains romans ? Où puisez-vous votre inspiration ?

C’est très mystérieux. Il y a un travail souterrain qui commence, je crois, bien avant qu’on en soit conscient. Souvent, c’est une sorte de chose obsessionnelle : le même personnage, le même thème qui reviennent, une situation de départ qui s'impose... Quant au prochain, je ne vous en parlerai pas tant qu'il n'est pas achevé, mais je crains bien qu'encore une fois, mes personnages soient enfermés...

 

On peut parfois avoir une frustration sur un roman, un thème que l’on aurait voulu plus développer et que l’on se débrouille pour reprendre dans le roman suivant…

Oui. Cela arrive. On dit d'ailleurs que les écrivains écrivent toujours le même roman qu'ils déclinent à l'infini... Je n'y échappe peut-être pas...

Sans doute y a-t-il aussi des choses qui me touchent, qui me préoccupent, et qui remontent à la surface petit à petit.

 

Retrouve-t-on une partie de vous dans vos romans ?

Disons qu’aucun de mes romans n’est autobiographique mais que, bien sûr, je mets énormément de moi dans mes romans. Je n’aime pas du tout parler de moi, donner mon avis… mais il est évident que j’ai par exemple beaucoup exprimé mes peurs, surtout dans mes premiers romans. Je m’en rends compte maintenant, avec le recul.

Pierre noire est un roman très personnel. C’est pour cela que je l’ai réécrit. Il était beaucoup plus long que ça à l’origine, trop long. On me disait que le texte manquait de densité, et j’avais mis tellement de moi dedans qu’il m’a fallu quelques années pour sabrer.

 

D’une manière générale, retravaillez-vous beaucoup vos manuscrits ?

Oui, pour faire ce travail de resserrage, qui est nécessaire. Ma grande sœur spirituelle, Jeanne Cressanges, qui m’a beaucoup aidée et encouragée, m’a toujours incitée à resserrer, à chercher le mot juste pour ne pas trop en mettre… Donc pour ça, oui, je retravaille.

Autrement, j'avance lentement. Je préfère écrire lentement. Donc il ne m’est presque jamais arrivé de retirer trois ou quatre pages de texte. J’y vais en tâtonnant plutôt que de me lancer et d’être obligée de retirer un pan de texte. Parce que là, c’est une souffrance. Ce qui est écrit reste dans la tête, et c’est difficile.

 

Comment votre entourage réagit-il ? Ce n’est pas toujours facile de savoir que des proches vont lire votre roman… et puis le statut d’écrivain n’est pas évident non plus.

Je suis d’un milieu modeste. Je ne viens pas d’une famille où il est « normal » d’écrire. Mais maintenant, ça va. Le fait que je sois publiée a tout changé. Avant, ma famille, mes amis proches savaient que j’écrivais, mais cela restait une occupation que l’on ne prenait pas au sérieux. Moi la première, d’ailleurs. J’ai mis très longtemps à me prendre au sérieux. Et cela m’a beaucoup handicapée. Maintenant, j’en suis à mon troisième roman publié – le premier chez un tout petit éditeur du Nord, les éditions Henry et les deux autres à L’Archipel –, je suis plus à l'aise même si je trouve encore que me qualifier d’« écrivain » est bien prétentieux.

 

Propos recueillis par Joseph Vebret (décembre 2014)

© photo DR

 

Chantal Forêt, Pierre noire, L’Archipel, janvier 2015, 260 pages, 17,95 €

1 commentaire

Les gens de l'Allier ne sont pas des Auvergnats ! (voir mon roman : Flavie ou l'échappée belle ). Puisque c'est comme ça, je vais lire Chantal Forêt. Non mais !