Interview. Gerald Messadié : « Mon travail est celui de l’historien. Il n’a pas à déclencher de foudres »


Gerald Messadié, essayiste et romancier, auteur d’une centaine d’ouvrages érudits, une œuvre forte et originale, se confronte de livre en livre aux grands mythes de l’histoire. Auteur, entre autres de L'Homme qui devint Dieu – enquête qui a connu un succès planétaire – et de Contradictions et invraisemblances dans la Bible, il récidive avec Jésus, dit Barabbas, au regard d’une erreur de traduction passée inaperçue durant seize siècles… Il publie dans le même temps une vaste étude historique, Autopsie de l’atroce XXe siècle, le réquisitoire d'un siècle traversé par deux guerres dévastatrices qui tuèrent près d'un dixième des habitants de la planète. 

 

Vous développez dans votre roman historique la théorie selon laquelle Jésus et le brigand Barabbas, celui dont les Juifs avaient demandé à Pilate la libération à la place de celle de Jésus, ne seraient qu’un. Sur quoi vous fondez-vous ?

Sur un fait très simple : en araméen, la langue que Jésus parlait, bar abbas signifie exclusivement « fils du père ». Ce n’est pas un nom et aucun homme n’aurait jamais pu le porter, sauf à se ridiculiser à jamais. Ce ne peut être qu’une référence au fait que Jésus se présentait comme le Fils du Père, le Père Éternel. Ce point échappa à l’évidence aux évangélistes canoniques, qui étaient grécophones.

 

Comment avez-vous découvert ce que personne n’avait remarqué ?

J’avais d’abord été intrigué par l’appellation « Didyme », c’est-à-dire « jumeau », du grec didymeos, accolée au nom de l’apôtre Thomas dans les Évangiles. Elle était incomplète, car la coutume est toujours, dans toutes les langues et cultures, de dire de qui on est le jumeau. Or, en araméen, le nom Touma et le mot touma, « jumeau », ne diffèrent que par un accent, et il me paraît justifié de soupçonner que les rédacteurs évangéliques l’ignoraient. Je m’intéressai alors au nom Barabbas, et l’évidence s’imposa. Au IVe siècle, Saint Jérôme, qui avait passé sa vie en Orient et parlait hébreu et araméen, l’avait déjà relevée et postula dans ses commentaires de la Bible qu’il avait peut-être existé alors un Jésus Barabbas, mais il n’approfondit pas son observation. Cette observation est passée inaperçue pendant seize siècles. Il y a des raisons de supposer qu’elle a été occultée. Mais on ne peut plus, de nos jours, contourner les faits : c’est bien la libération de Jésus, dit Barabbas que Pilate a offerte à la foule des juifs assemblée devant le prétoire. Les évangélistes grécophones n’ont pas compris, voire pas voulu comprendre les témoignages araméens sur lesquels ils se basaient pour leurs récits, rédigés, rappelons-le, près d’un siècle après les faits. Dans leur volonté de dissocier l’enseignement de Jésus du judaïsme, les évangélistes ont voulu rejeter sur les juifs la responsabilité de la crucifixion de Jésus. Ils ont prétendu que ceux-ci avaient préféré faire libérer « le brigand Barabbas ».

 

C’est un point appréciable, mais qu’est-ce qu’il change à l’histoire de Jésus ?

Il change beaucoup de choses. Pour commencer, il démontre le rôle politique actif de Jésus et de ses partenaires, car il est lui, désigné comme émeutier, responsable de la mort d’un homme. Il indique aussi que le conflit dont il fut victime n’était pas entre lui et les juifs, mais entre lui et le haut clergé du Temple, qui exigea sa crucifixion. Il déracine ainsi la tradition de l’antijudaïsme chrétien, qui dégénéra plus tard en antisémitisme. Il change aussi toute l’histoire du ministère de Jésus.

 

Ne craignez-vous d’encourir les foudres des autorités catholiques ?

Ce que je change, c’est l’histoire du ministère terrestre de Jésus, pas son enseignement, qui demeure. Cette histoire a été reconstituée tardivement, au moins un siècle plus tard, par des évangélistes qui ne disposaient que de témoignages oraux transmis au cours de trois générations et qui étaient d’autant moins fiables qu’ils ne parlaient pas la langue de Jésus. Ils ne connaissaient même plus les coutumes des juifs, la preuve en est, par exemple, qu’ils attribuent à Pilate un comportement et un discours de magistrat juif ! Mon travail est celui de l’historien. Il n’a pas à déclencher de foudres. 

 

C’est un titre féroce que celui de l’autre ouvrage que vous publiez : Autopsie de l’atroce XXe siècle. En quoi le XXe siècle fut-il atroce ?

Il fut atroce en ce qu’il fut le théâtre des deux guerres les plus meurtrières de l’histoire de l’humanité et que leurs conséquences fut la mort de quelque 200 millions d’humains, près de 10 % de la population terrestre d’alors, sans compter les destructions et ravages. Mais ces guerres avaient été préparées par le XIXe siècle : onze guerres entre 1853 et 1885. L’Occident chrétien et civilisateur démontra qu’il n’était ni l’un ni l’autre : la guerre faisait partie de sa conception du monde. Tuer était son mot d’ordre.

 

Il fallait bien se défendre contre l’agresseur…

Les défenseurs eux-mêmes étaient imprégnés de cette idéologie guerrière. Deux preuves en sont données, mais elles restent occultées à ce jour. La première est qu’en 1917, l’empereur d’Autriche envoya à Raymond Poincaré, par l’entremise de ses beaux-frères, les princes Sixte et Xavier de Bourbon-Parme, une lettre offrant une paix séparée. Cette paix aurait abrégé la guerre et épargné des centaines de milliers de vies et des destructions. Elle resta sans suite. Poincaré voulait annihiler l’ennemi. Depuis 1938, des conjurés allemands comprenant des officiers supérieurs offraient à la Grande-Bretagne d’arrêter Hitler et de le faire fusiller, avec une condition : d’abord, empêcher le conflit, puis quand il fut déclenché, faire la paix. En pleine guerre, en 1941, Rudolf Hess, vice-führer, se rendit en Angleterre pour tenter d’établir une paix séparée. Churchill le fit isoler totalement. En 1942, le chef du contre-espionnage du Reich, Walther Canaris, se rendit à Londres et rencontra Churchill dans l’espoir d’établir une paix séparée. En vain. Pourtant une paix séparée aurait dans cette guerre-là également permis d’épargner des centaines de milliers de vies et des souffrances sans nombre.

 

Vous n’êtes pas tendre avec Churchill.

Mes sentiments personnels n’y sont pour rien. C’était un raciste absolu. Il avait déclaré après la guerre que Gandhi devrait être ligoté et piétiné par un gros éléphant sur lequel serait monté le vice-roi des Indes, que les Indiens étaient « un peuple bestial » et les Arabes, « des hordes barbares qui ne mangent pas beaucoup plus que des bouses de chameau ».

 

Il y a en tout cas un général français auquel vous portez une aversion particulière…

Effectivement. Le général Pierre Maurice Janin qui, le 24 janvier 1920, livra aux bolcheviks le chef des Armées blanches, l’amiral Kolchak, et ce alors que ces armées étaient sur le point de renverser les bolcheviks. Ceux-ci s’empressèrent de faire fusiller leur prisonnier. Clemenceau entra dans une colère noire. Le destin du monde en aurait été changé.

 

Vous consacrez de nombreux passages à Hitler et aux dirigeants nazis…

Dès avant la guerre, depuis l’avènement du nazisme, le personnage de Hitler a été mythifié de façon extravagante et soixante-dix ans après la fin de la guerre, on lui consacre un nombre atterrant de livres, d’émissions de télé, d’articles de presse. J’en ai dénombré plus de 4 000 ! Cela s’explique par un phénomène collectif inavoué : il représentait en fait un idéal occidental. Les faits prouvent cependant, et sans contestation possible, que c’était une loque physique, infirme, syphilitique, drogué, impuissant sexuel, et psychologiquement, un comédien inculte, au QI d’huître. Il était d’ailleurs méprisé d’une grande partie de son état-major, qui traitait régulièrement avec lui et il y a eu 49 attentats contre lui, un record. Mussolini avait vu clair : « Un piqué doublé d’un raseur. »

 

Quelle serait la morale qu’il faudrait tirer de votre étude ?

L’échec de la culture occidentale, basée sur le culte exclusif du darwinisme social et la glorification de la guerre, « la guerre notre mère », comme osa le dire l’écrivain allemand Ernst Jünger.

 

Propos recueillis par Joseph Vebret (novembre 2014)

Photo © Louis Monier

 

Gérald Messadié, Jésus, dit Barabbas, JC Lattès, octobre 2014, 450 pages, 20,90 €

Gérald Messadié, Autopsie de l’atroce XXe siècle, Michel de Maule, octobre 2014, 388 p., 24,90 €

2 commentaires

Passionnante étude de Gérald Messadié. Il a tout à fait raison de rappeler que les commentateurs et transmetteurs des évangiles sont grecs, et que ce que nous connaissons des textes sacrés du christianisme est avant tout un ensemble de constructions grecques. Ceci ne remet pas en cause l'enseignement de Jésus, comme Gérald Messadié le rappelle fort justement. Mais il est certain que si nos prédécesseurs avaient bien pratiqué l'araméen, nous aurions trouvé moins de sottises dans la patristique.

bonjour , j'ai lu aujourd'hui avec tristesse que G Messadié était décédé le 5 juillet 2018 ; j'ai lu Jesus de Srinagar , l 'homme qui devient Dieu . J'aurais aimé rencontrer Messadié, son oeuvre me semble fort intéressante , sa remise en question par l'Eglise ne m'étonne pas , car il fait l'objet de vives critiques ... La Bible  a été tellement remaniée...