Interview. Olivier Demangel, 111 : "Une épopée de notre temps, ni pré, ni post apocalyptique"

En lisant 111, votre premier roman, j’ai eu l’impression de découvrir l’œuvre de l’un de ces vieux briscards de la littérature, qui maîtrisent si bien la langue qu’ils n’ont pas besoin de faire des effets de manche, ni de troubler leur eau pour la faire paraître profonde. D’où ma première question : avez-vous un nègre sexagénaire et académicien ou bien êtes-vous dopé ? Si oui, à quels produits ? Kafka, Buzzati ou le Tolstoï d’Ivan Ilitch ?

Je me suis en effet beaucoup dopé. Le château et Le Désert des tartares sont des références il est vrai importantes, autant que L’espèce humaine de Robert Antelme. Mais pas seulement. Disons que c’était un dopage par microdoses et sur une longue durée. Et des infusions de toutes sortes, aussi bien historiques que littéraires ou philosophiques. Un long remugle d’études et de lectures bien sûr plus ou moins déterminantes. Mais il n’y a pas tant que ça je crois de références directes dans le roman. Il y en a quelques-unes unes, par exemple au Chœur d’Oedipe Roi à la fin de la première partie, ou encore des mentions que je trouve assez comiques à la Chanson de Roland, qui est le texte qui paradoxalement m’a le plus inspiré au début, quand j’ai commencé à écrire le roman, en 2004. J’aimais bien cette idée d’une épopée moderne en un temps où le récit romanesque est souvent réduit au récit intimiste et psychologique, centré sur les petits riens et les histoires d’amour, de paternité ou maternité, divorce, alcool, adultère, coming out, in ou over. C’est une épopée de notre temps, ni pré, ni post apocalyptique. En fait, elle a lieu sous nos yeux. Nous en sommes les témoins. Si demain l’ONU décidait d’envoyer 12 personnes pour observer les mouvements migratoires dans le Sahel, le Sud Soudan, la Méditerranée ou le désert libyen, et même pourquoi pas à Calais, leur rapport pourrait ressembler à mon roman.

 

Vous auriez très bien pu recopier votre roman à la plume sur du vieux papier et le faire passer pour un manuscrit inédit de Kafka. Le monde entier aurait alors reconnu une œuvre forte de la littérature et les ventes auraient été colossales. Avez-vous eu cette tentation ou bien vous moquez-vous de n’avoir que de rares lecteurs… des happy fews ?

Ne vouloir que quelques “happy fews” serait à mon avis assez contraire à l’idée qui a gouverné mon écriture. Bien sûr, je ne suis pas idiot, j’ai conscience de l’âpreté du texte mais, je me trompe peut-être, s’il nécessite un peu de patience au début, il n’a rien d’incompréhensible ou d’exclusif. Il est même je crois assez simple. On peut même le lire si l’on veut comme un pensum, surtout sa première partie, y revenir quand on veut. Cela ne veut pas dire qu’il aura beaucoup de lecteurs, ça veut simplement dire qu’il n’est pas écrit pour ne pas en avoir. Si je dis que c’est une idée contraire à celle qui gouverne l’écriture, c’est que je suis parti d’une réalité inverse : d’une « dénonciation » de l’élitisme occidental. Dénonciation est beaucoup dire, peut-être « réflexion » conviendrait mieux. Cette manière de regarder de haut le reste du monde, mais non pas par choix, par déterminisme plutôt. Et puis, lorsque ce qui est observé a une réaction inattendue, notre rapidité à être horrifié sans pouvoir réagir, comme si finalement notre position de spectateurs ou d’observateurs nous semblait garantir que nous ne serions jamais inclus dans le spectacle. C’est ce qu’il se passe je crois avec l’État Islamique. On a affaire à une réaction inattendue et l’on se retrouve absolument désarmés, alors qu’on assiste au spectacle macabre en Irak et en Syrie depuis des années. Peut-être que mon roman parle de ça, de l’inconséquence de la pensée occidentale. C’est bien sûr beaucoup dire. Et c’en serait encore plus de dire que, par ce biais, il a quelque rapport avec Kafka. Mais c’est sans doute ce qui vous y fait penser.

 

Rejoignez-vous Eric Chevillard lorsqu’il dit qu’il aime à faire jouer jusqu’au bout la logique narrative que porte en germe une idée de départ, jusqu’au délire ou au vertige, le livre devenant alors un objet inassimilable et même monstrueux ?

Parfaitement, d’autant que l’idée de départ de 111 était très précise. J’ai mis peu de temps à ébaucher le plan général du roman – les deux parties, les 111 paragraphes, l’idée de la marche et celle de la guerre. J’ai mis en revanche beaucoup de temps à l’écrire (près d’une dizaine d’années en fait), peut-être parce qu’il nécessitait beaucoup de discipline, peut-être parce que j’écrivais d’autres choses à côté, aussi parce que j’y revenais fréquemment, m’obligeant à retrouver la configuration idéale pour trouver de nouvelles choses, explorer un peu plus le territoire de la marche, parvenir à ne pas me répéter, ce qui n’était pas toujours évident.

L’âpreté et l’absence d’effets de manche dont vous parliez a davantage été la conséquence de ce travail d’écriture et de réécriture permanent. Je voulais le texte le plus simple possible, rédigé dans un premier temps comme un rapport scientifique qui serait écrit par un individu un peu fantasque quand même, et qui dans un deuxième temps, parce qu’il devient conscient de ce à quoi il assiste, se laisserait aller à l’épopée. C’est certainement cette idée qui ne m’est venue que tardivement : la prise de conscience par le narrateur de sa propre identité à travers ce qu’il voit. C’est sans doute l’une des clés. Maintenant vous parlez de délire et de vertige, vous parlez de monstruosité, oui, et d’ailleurs parfois, j’ai eu envie de tout laisser tomber. On reste fidèle pourtant à ses propres vertiges. On y revient même aspiré par eux. Et on creuse.

 

L’homme est un apprenti, la douleur est son maître, écrivait Musset. Aucun des personnages de 111 n’oserait le contredire ! Expriment-ils votre point de vue sur l’existence ?

Peut-être. Même s’il y a dans la notion d’apprentissage et de « maîtrise » quelque chose d’encore assez constructif. J’ai davantage un optimisme de la destruction que de la prise de conscience ou de l’éducation. Il y a un moment où les écarts sont trop grands. Sans rien dévoiler du roman, 111 s’achève quand même par une tabula rasa, un peu comme l’épisode de l’arche de Noé ou la destruction de Sodome dans la Bible. Mais sa fin n’est pas pessimiste pour autant. C’est un livre sur le rachat, la rédemption, la seconde chance. Il y a un second monde possible à côté du nôtre, si nous voulons bien ouvrir les yeux. Le roman ausculte cet autre monde, peut-être a-t-il un rapport avec la science-fiction de ce point de vue, même si je dirais comme Philip K. Dick au début du Maître du Haut Château : « Il n’y a aucune science là-dedans. Ni aucune vue sur le futur. La science-fiction traite de l’avenir, en particulier d’un avenir où la science aura progressé par rapport à ce qu’elle est aujourd’hui. Ce livre ne remplit aucune de ces deux conditions. »

 

Considérez-vous que la fiction peut se suffire à elle-même ? En d’autres termes, est-il vain selon vous de chercher à dévoiler la symbolique de la marche, ou celle de la tribu, ou encore de se mettre en quête d'une signification qui nous renverrait obligatoirement vers notre réalité, notre histoire ? Ou, au contraire, pensez-vous que le lecteur idéal de votre roman serait celui qui saurait en décrypter chacune des clés ?

J’ai déjà indiqué des éléments qui peuvent être vus comme des clés de lecture : des clés anthropologiques, des clés historiques, des clés philosophiques. Mais il n’y a pas de clé idéale, donc pas de lecteur idéal. Je ne crois pas toutefois que la « fiction puisse se suffire à elle-même ». Je n’y crois pas avant tout parce que les fictions que j’ai le plus aimées m’ont toujours éclairé sur la réalité de notre monde et de notre histoire. Cela dit, je ne pense pas qu’il y ait une « symbolique de la marche ». Il y a un ensemble de signes et de symboles, certainement. Mais l’ensemble est je crois mouvant. Je me refuse à suggérer la moindre interprétation du texte, je ne veux pas forcer sa lecture. On m’a demandé par exemple si le récit était pré-historique, voire biblique, ou s’il était post-apocalyptique. Il est tout cela à la fois. C’est ce que permet l’abstraction, qui est ce que je recherchais dans la première partie, comme l’incarnation gouverne la logique de la seconde. Le roman oppose la science à l’émotion. Il raconte la naissance de l’émotion. C’est peut-être la seule clé que je pourrais donner. Des monstres qui prennent conscience de l’émotion. Mais qui sont les monstres ? Les observateurs ou les marcheurs ? Ils ne sont pas où on les attend. Quand j’ai commencé à écrire 111 je lisais le livre de Léon Poliakov qui s’appelle Auschwitz – qui, comme L’espèce humaine de Robert Antelme dont j’ai d’ailleurs cité une phrase en épigraphe du roman, a été une référence très importante. Je ne sais pas si cet Auschwitz est un texte très connu. Il consacre un grand paragraphe sur la question des calories à Auschwitz, en partant d’un rapport rendu par des médecins nazis qui s’interrogeaient sur le nombre de calories nécessaires à un homme pour survivre. Bien sûr, c’est moins monstrueux que des chambres à gaz, des exécutions de masse, n’importe quel génocide. Mais dans cette froideur scientifique, il y a quelque chose qui m’a beaucoup marqué. Il m'a semblé que d'une certaine manière, le sommet de l'inhuma(nisa)tion n'était pas l'exécution, mais le calcul des calories. Combien faut-il pour qu'on survive ? Qui peut honnêtement se poser cette question ? La prendre au sérieux ? Faire des calculs, des tests, des observations pour en faire des déductions, des principes, des lois ? Et maintenant, vous avez des applications iPhone pour ça : vous calculez vos calories pour maigrir. C’est vertigineux.

 

222… 333… Vos lecteurs devront-ils lire plusieurs fois 111 ou bien travaillez-vous sur un nouveau roman ?

Je l’aurais plutôt vu dans le sens inverse ! 111… 110… 109… J’aurais préféré me dire que 111 est le premier de mes 111 romans. Et terminer avant de mourir par un roman qui s’appellerait « 1 ». Ce serait une belle quête métaphysique ! Plus sérieusement, je travaille actuellement sur un roman plus léger dans le ton, voire farcesque et burlesque, qui a pour cadre la Grande Peste de 1348 à Paris. C’est un roman peut-être plus classique, moins âpre en tous les cas, même s’il a des affinités avec 111, notamment parce que son personnage n’arrive jamais à attraper la moindre maladie. Au moins, par ce ton, j’espère que je ne mettrai pas 10 ans avant de le terminer.


Propos recueillis par Thierry Maugenest


Olivier Demangel, 111, La Fanfare éditions, septembre 2015, 18 

 

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