Interview. Christine Adamo : «Il est vrai que les gens sans histoire, aux vies sans remous, ne m’intéressent guère»

 

 

Avec son quatrième roman, L’équation du chat, Christine Adamo remet en scène Hammond Mac Leod, doyen de l’Université en Ecosse et héros de son précédent polard tout aussi haletant, Web mortem (2009). Nous voici de nouveau à Cambridge, cette fois le jour du nouvel an, plongés dans une affaire de rivalité entre chercheurs et entourés de cadavres défigurés flottant au bord de la Cam et de malheureux chats que leur propriétaire voit disparaître sans laisser de traces, tout cela raconté avec une économie digne d’une tragédie classique. Rajoutons qu’il ne s’agit pas ici que de simples chatons candidement mortels : l’évocation de ses félidés renvoie à l’expérience de pensée énoncée par Erwin Schrödinger et aux lois de la physique quantique qui pourraient conduire Hammond et ses collaborateurs à la découverte d’un nouvel ordinateur révolutionnaire. Si l’intrigue suit fidèlement les règles du genre policier – côté suspens et partage dichotomique des personnages entre bons et méchants –, le roman ne manque pas de piquant, surtout lorsqu’il s’agit de contourner les difficultés d’un discours scientifique peu familier au commun des mortels. Martha, personnage pittoresque du roman en sait quelque chose ! En même temps, le discours dégage une humanité à la mesure de ces êtres qui portent, chacun à sa manière et avec une intensité souvent inattendue, des secrets et des blessures bien profonds et qui refont surface de manière souvent très douloureuse. Le roman impressionne par son style. De manière encore plus attentive et approfondie, Christine Adamo, qui provient elle-même du milieu scientifique de par sa formation d’enseignant-chercheur, accorde une attention particulière à la construction de son récit, surtout lorsqu’il s’agit du rapport à la réalité de ses personnages, en navigant avec aisance entre monde extérieur et intérieur, entre présent et passé, entre avouable et inavouable, sans parler de la parfaite maîtrise de la langue, y compris lorsque celle-ci est soumise à l’épreuve de la démonstration scientifique.

Bien des questions restent à poser à cette écrivaine de talent dont la valeur ne demande qu’à être davantage reconnue et appréciée.

Voici les réponses qu’elle a eu la gentillesse de nous donner à quelques-unes d’entre elles.

 

 

 

Est-il facile d’écrire des romans ayant comme toile de fond des thèmes scientifiques, tout en craignant le rejet de la part des lecteurs peu habitués à ces sujets ?

Cela ne m’a pas effleuré l’esprit lorsque j’ai écrit Requiem pour un poisson. Pendant des années, j’avais (professionnellement) tant baigné dans cette histoire de découverte du cœlacanthe qu’il me semblait que l’on ne pouvait que s’y intéresser. Et effectivement, Requiem a été très bien accueilli. Je me suis peu après lancée dans l’écriture de Noir Austral. Comme j’avais également abordé le thème des générations volées d’Australie dans le cadre de mes activités de chercheur, je ne me suis guère posé de questions à ce moment non plus. Le doute est venu ensuite, car mes romans (placés dans la case « polars ») détonnaient et interrogeaient. En travaillant sur Web Mortem (où l’on voit les premiers pas de Hammond McLeod), et en faisant des allers-retours avec mes lecteurs-tests, j’ai réalisé que la science était de moins en moins le sujet principal de l’histoire, devenait simplement la simple toile de fond d’une intrigue. La question est revenue sur le tapis dès que je me suis lancée dans ce que j’avais en tête depuis plus de dix ans : une histoire évoquant le chat de Schrödinger.

Tout d’abord, la première version de L’équation du chat n’a présenté que très peu l’histoire de la physique quantique (je devenais timorée lorsqu’il s’agissait de parler de sciences !). Puis il est apparu que cette histoire était une partie intégrante de l’intrigue, et que cette dernière pâtissait de son absence. Je l’ai donc ajoutée, par touches, en faisant différents essais. Je dois avoir désormais dans mon ordinateur une vingtaine de versions de L’équation du chat, versions toutes très différentes les unes des autres (au fur et à mesure des tentatives que j’ai faites lors de ces quatre dernières années) dans l’intégration des intrigues scientifique et non-scientifique. Et ces versions répondent pour moi : il ne me paraît pas simple de parler réellement de science dans un roman (surtout si c’est un polar).

 

Cédric Villani est allé jusqu’à inclure dans son livre Théorème vivant des pages entières de formules mathématiques. Pour défendre son choix, il avait souligné qu’en premier lieu son livre renfermait et devait être lu comme une vraie aventure humaine sur le chemin de la connaissance. Défendez-vous cette approche?

Je crois que, de par ce qu’il a accompli, Cédric Villani peut se permettre cela. D’autant que Théorème vivant n’est pas à proprement parler un roman mais il tend du côté de l’autobiographie. L’auteur, sa passion, sa quête, sont les sujets du livre. J’ai envie de dire qu’il a donc tous les droits en la matière : si le lecteur veut partager l’aventure de cet immense mathématicien, il peut faire l’effort de passer quelques minutes à déchiffrer quelques formules. Celui qui veut comprendre ce qu’ont vécu Scott et Amundsen dans leur conquête du pôle sud ne va pas se plaindre qu’on lui demande de poser quelques secondes sa main sur un morceau de glace. Et de toute façon, d’une part, l’enthousiasme de Cédric Villani est tel qu’il emporte tout, d’autre part, son lecteur se plonge dans l’ouvrage en toute connaissance de cause. Lorsqu’il s’agit d’un roman (étiqueté « polar » par-dessus le marché), c’est une autre histoire… dans tous les sens du terme. Le chemin de la connaissance se doit d’être conciliable avec une intrigue. Et il ne peut, à mon sens, phagocyter cette dernière, sous peine de tuer l’ensemble... et de flouer le lecteur. La difficulté de ce genre d’exercice se trouve donc dans le dosage. En sachant, de plus, que le dosage qui convient à un lecteur ne conviendra pas forcément à un autre. Madame X aimera les desserts à base de mousse allégée. Monsieur Y préférera un bon vieux pudding. Cependant, étant donné que je n’ai pas la dextérité de Pierre Hermé, je ne pense pas pouvoir satisfaire tous les palais, surtout lorsqu’il s’agit d’aborder certains sujets, certaines disciplines qui vont exiger du lecteur un véritable effort de compréhension.

 

 

Est-il plus facile de concilier ces deux domaines (scientifique et littéraire) lorsque l’on vient, comme vous, du côté des sciences environnementales, plus proches de la nature ?

Je n’avais jamais vu la chose sous cet angle, mais pourquoi pas ? Il est vrai que L’équation du chat a nécessité un travail de vulgarisation énorme. Il m’a fallu tamiser et encore tamiser le texte (et surtout les concepts, notions) jusqu’à ce que ce soit compréhensible par un maximum de personnes… tout en sachant qu’en ayant positionné les principes de la mécanique quantique au cœur de l’intrigue, je ne pouvais simplifier ou résumer à l’extrême, sous peine de déformer complètement ce que je voulais faire comprendre. À partir d’un certain stade, je suis donc notamment passée par l’utilisation de métaphores très concrètes, parce que le voir, l’entendre, le sentir, le toucher et le goûter sont, paradoxalement, au cœur d’un écrit de qualité. Regardez une personne qui lit. Elle vous apparaît quasi-immobile, tournant seulement de temps à autre une page (ou faisant glisser son écran). Mais le texte qui entre en elle doit être capable de la faire passer dans cette dimension des cinq sens qui nous relie à notre environnement, et donc également à la nature. Et lorsqu’il s’agit de présenter des concepts scientifiques un tant soit peu ardus, un outil comme l’analogie permet, de ce point de vue, d’aspirer réellement le lecteur au sein de l’histoire que vous lui racontez.

 

 

Entre documentation et création, quelle partie vous semble-t-elle plus difficile à élaborer ? Surtout avec un rigoureux respect des règles classiques des trois unités.  Comment concilier ces deux étapes ?

Lorsque j’entame quelque chose de nouveau, je ne distingue guère la création de la documentation. J’ai d’abord une idée, suggérée par une recherche que j’ai faite, ou par une discussion que j’ai eue avec quelqu’un. Et un ou deux personnages viennent se greffer immédiatement autour du thème. Ils sont la plupart du temps des hybrides issus de personnes de mon entourage et/ou que j’ai rencontrées et qui m’ont marquée. Puis je creuse un peu, voire beaucoup. Dans le cas de Requiem pour un poisson et de Noir austral, je n’ai pas eu à me documenter beaucoup car je m’appuyais sur mes propres recherches. De plus, ces romans ne respectent guère les trois unités en question. Par contre, pour Web mortem, je partais en terre inconnue. J’avais une idée bien précise des deux personnages principaux (Hammond et Martha, son assistante) que je voulais récurrents, et une intrigue basée sur le thème des langues disparues. Mais comme je n’y connaissais rien, j’ai passé neuf mois à me documenter afin de cerner le sujet (très vaste !). Puis j’ai précisé l’intrigue et ai construit un plan serré. Il s’est avéré au fil de la construction de ce plan, puis de la rédaction en elle-même, que la majorité de la partie historico-scientifique a été élaguée pour que le rythme du roman reste très soutenu.

Cela s’est fait presque naturellement car je voulais tenter d’écrire des choses moins denses, et qui correspondaient davantage aux critères des « polars » ou « thrillers » classiques. Et le résultat fut effectivement très différent de ce qu’avaient été mes premiers romans. En attaquant L’équation du chat, je suis revenue en revanche à un sujet que j’avais effleuré lors de mes recherches et qui, depuis, ne me lâchait plus. Et Hammond et Martha me paraissaient adaptés pour traiter ce sujet. J’avais en sus une histoire, que j’ai écrite assez vite. Puis il est apparu dommage de ne pas rentrer davantage dans l’histoire et les concepts de la physique quantique. En revanche, pour pouvoir ensuite manier tous les concepts, les trier, donner de l’importance aux uns et pas aux autres, il me fallait les assimiler complètement. Ensuite seulement, j’ai écrit une première présentation de chacun d’entre eux, présentation que j’ai testée autour de moi. Puis j’ai réécrit encore et encore (le tamis dont je parlais précédemment), jusqu’à ce que tous mes lecteurs comprennent. En parallèle, je rédigeais l’histoire en elle-même, et j’intégrais au fur et à mesure dans l’intrigue (le principe des œufs battus en neige lentement incorporés dans une mousse au chocolat), au bon moment, au bon endroit, et en réadaptant le langage en fonction de la situation et des personnages présents. Globalement, et dans ce cas très particulier qu’a été L’équation du chat, je  crois que c’est cette dernière partie (qui a nécessité presque deux ans « d’ajustages » tant au plan de l’écriture que de la structure) qui a été la plus difficile… en grande partie également car je voulais absolument, cette fois, respecter les trois règles.

 

Placer son action à Cambridge, un jour férié, était-ce un choix facile à décrire ? Les détails dont abonde votre livre font penser à une parfaite connaissance des lieux présents déjà dans précédents livres.

Le choix de Cambridge s’est imposé tout seul. Je venais de terminer de rédiger Web Mortem. Et je travaillais sur le suivant (en l’occurrence, L’équation du chat). J’avais l’Autriche en tête d’une part (Erwin Schrödinger était autrichien et c’est un pays où j’ai travaillé), mais je réfléchissais déjà très sérieusement à Cambridge car le laboratoire Cavendish a vu passer une grande partie des chercheurs qui ont été aux origines de la physique quantique. Puis le hasard a fait que j’y suis allée dans un cadre qui n’avait rien à voir avec mes activités de romancière. Et la première trame du livre s’est construite toute seule (ou presque !). J’y suis ensuite retournée, plus tard. Mais les actions essentielles ont été échafaudées lors de ce premier séjour. Et de façon générale, c’est vrai que je me sers d’endroits que je connais, où j’ai vécu, et avec lesquels j’ai des affinités.

 

 

C’est ici qu’entre en scène Hammond Mac Leod, le personnage principal déjà présent dans Web mortem. Qui est ce jeune professeur dont le visage évoque déjà «une innocence perdue» ?

Il est un chercheur (en biologie moléculaire) aux origines un peu troubles (elles ne sont pas encore vraiment révélées, ni dans Web Mortem, ni dans L’équation du chat) qui, de par les hasards de la vie, s’est vu un jour proposé le poste de doyen de l’École des Sciences Biomoléculaires de St Andrews, en Ecosse. Il a beaucoup sacrifié (ses illusions, mais aussi sa vie personnelle) sur l’autel de sa réussite professionnelle, jusqu’à ce qu’il rencontre une jeune journaliste. Après une saison pour le moins agitée (Web Mortem), il pense avoir enfin trouvé un peu de stabilité. Mais pour signer un partenariat de recherche sur lequel il mise beaucoup (L’équation du chat), il se rend à Cambridge au moment des fêtes de fin d’année. Et là, rien ne se passe comme prévu.

 

À ses côtés, et également à la tête d’une École des Sciences Biomoléculaires (mais celle de Cambridge), Noreen, «femme adulte, intelligente et qui a des responsabilités», est le symbole de la réussite dans le monde scientifique fermé, malgré ses origines pakistanaises. Au-delà de la collaboration professionnelle, entre elle et Hammond perdure une vieille histoire d’amour, fragile et interdite …

Elle a à peu près son âge (environ 35 ans). Ils ont été étudiants ensemble au MIT, se sont admirés l’un et l’autre, ont (très classiquement) été amants à cette époque, se sont (tout aussi classiquement) quittés à la fin de leurs études quand leurs chemins professionnels ont divergés. Lorsque Hammond veut financer les recherches que la structure qu’il dirige effectue sur l’ordinateur moléculaire, il lui propose un partenariat en la matière. À priori, il ne le fait que parce qu’il la sait brillante… et parce que le prestige de l’Université de Cambridge ouvre bien des portes. Elle accepte avec (plus ou moins consciemment) d’autres motivations en tête.

 

 

Vous résumez ainsi (page 109 du livre) l’intrigue du roman : «comprendre comment deux groupes de chercheurs parmi les plus doués de leur génération, évoluant en sus des disciplines différentes, peuvent faire converger leurs travaux, jusqu’à obtenir une technologie exploitable». De quoi s’agit-il en réalité et que se cache-t-il derrière l’objet de leurs recherches qui porte le nom d’ordinateur moléculaire ?

L’idée de l’ordinateur moléculaire a plus de vingt ans. En résumé, elle revient à coder un problème avec des fragments de brins d’ADN, fragments qui traduiront ensuite le problème en terme d’unités chimiques et pourront effectuer en simultané des billions de calculs. L’ordinateur quantique, lui (évoqué il y a plus de quarante ans par le prix Nobel de physique Richard Feynman), est censé utiliser des bits quantiques (c’est-à-dire pourvues de caractéristiques comme la superposition et l’intrication). Ces bits sont supposées (étant données qu’elles pourraient avoir plusieurs valeurs à la fois) effectuer un nombre de calculs également astronomiques, hors de portée en tout cas des ordinateurs classiques. En dépit d’annonces fracassantes, il est loin d’être construit.

A priori, l’ordinateur quantique n’a rien à voir avec l’ordinateur moléculaire (c’est en tout cas ce dont est persuadé Hammond). Pourtant, des projets récents évoquent l’association des deux technologies.

 

 

En effet, pour réussir ce projet Hammond et Noreen doivent collaborer avec d’autres scientifiques de Cambridge. D’abord Douglas Sherman, dont la carrière semble avoir succombé sous ce que vous nommez l’extravagance cognitive de la bureaucratie.

Douglas Sherman a fait jusqu’alors toute sa carrière au MIT. Il y a été un jeune chercheur prometteur mais très vite (parce qu’il venait de se marier et avait besoin d’argent), il a accepté de gérer les projets de recherche, les suites de ces projets, les financements des suivants, etc. Ce genre de choses peut très vite devenir chronophage. Dans son cas, et sans qu’il s’en rende compte tout de suite, cela a pris le pas sur la recherche. Au fil du temps, sa frustration initiale s’est transformée en amertume et, lorsqu’on lui propose le poste de directeur du laboratoire d’informatique de Cambridge, il saute sur l’occasion. Il est en fin de carrière mais voit là l’occasion de marquer enfin son nom dans les annales de la recherche. D’autant qu’il se retrouve impliqué dans le projet de recherche que son prédécesseur a signé avec les Écoles des Sciences Biomoléculaires de Cambridge et de St Andrews… Autrement dit, Douglas se voit plus ou moins contraint de faire allégeance à deux doyens qui ont presque la moitié de son âge, Noreen Hartwick et Hammond McLeod. Le problème est qu’il a une autre idée en tête.

 

 

Il y a ensuite Laurel, personne secrète, qui laisse penser à Douglas qu’elle vit «sous l’agression permanente de l’imagination». Qui est cette physicienne de talent ?

Laurel a une quinzaine d’années de plus que Hammond et Noreen, a été également étudiante au MIT. Elle y a croisé Douglas, alors que lui était déjà en poste depuis pas mal d’années. En froid avec ses collègues du laboratoire Cavendish, divorcée, mère d’une adolescente mal dans sa peau, elle se réfugie dans ses expériences. Mais la passion qu’elle voue à la physique quantique trouve ses origines dans un autrefois dont elle se passerait volontiers… et qui persiste à la poursuivre.

 

 

Entre ces deux groupes, il y a le personnage de Martha, monument de candeur et de curiosité. C’est cette ingénue secrétaire que vous choisissez pour faire le tour des théories relatives à la physique quantique, et, donc, de la fameuse théorie du chat de Schrödinger. Son portrait et son talent de vulgarisatrice sont hors du commun…

Martha est mon personnage favori. Et de nombreux lecteurs l’aiment également beaucoup. En apparence, elle est l’anti-héroïne par excellence : laide, avec une surcharge pondérale plutôt conséquente, habillée n’importe comment, et pourvue d’un époux qui a un baobab au creux de la main et carbure à la bière, au poker et aux rediffusions de matchs de catch. En revanche, elle a une énorme capacité à faire face, tout en conservant sa bonne humeur.

Ajoutez-y une intelligence et une réactivité hors du commun… Elle va pouvoir tirer son patron (Hammond McLeod) de tous les pétrins. A la base, Martha est (comme d’autres personnages) quelqu’un que j’ai rencontré il y a longtemps. Très vite, dans mon entourage, j’ai picoré d’autres caractéristiques. Mais je reste très reconnaissante à la Martha initiale d’exister, même si j’espère qu’elle ne se reconnaîtra jamais !

 

 

Derrière la confrontation entre les deux groupes de chercheurs, se cache des drames personnels insoupçonnés. C’est une des forces de votre récit, un remarquable travail d’introspection. Est-ce si difficile d’être chercheur, encore plus compliqué d’affronter le monde, les relations entre collègues ou les liaisons amoureuses que des êtres ordinaires ? Et, si oui, pourquoi ?

Je ne suis pas certaine qu’une fois en place, il soit si difficile que cela d’être face au monde lorsqu’on est chercheur. Pas davantage que lorsque l’on est employé de banque ou boulanger, en tout cas. À mon sens, c’est surtout une question de personnalité et d’histoire familiale. Mais d’une part, il est vrai que les «gens sans histoire» – s’ils existent, ce dont je ne suis pas certaine –, aux vies sans remous, ne m’intéressent guère. Que pourrais-je en dire ? D’autre part, ceux qui se lancent dans une carrière de chercheurs doivent (et de plus en plus), passer par de très longues études avant d’accéder (lorsqu’ils y parviennent) à un poste. Ce poste leur offrira très rarement un salaire et/ou un statut à la mesure des efforts qu’ils ont fourni. En règle générale, il faut donc vraiment avoir la vocation. Et lorsque l’on est en place, la concurrence est de plus en plus rude. Il y a donc de quoi gamberger. Quant aux relations amoureuses, je préfère, tant qu’à faire (et parce que sinon, je m’ennuierais), introduire un minimum d’introspection au sein d’une action qui doit, malgré tout, rester au service du suspens. En tout état de cause, il ne faut pas oublier que L’équation du chat est avant tout un roman, dont l’intrigue (qui plus est) tourne autour des principes de la physique quantique. Or c’est une discipline qui me plaît énormément parce que, justement, elle refuse de donner dans ce que l’on nomme communément la réalité.

 

 

D’autres personnages renferment en eux des drames personnels. Vous faites un détour remarquable dans la vie du petit Eugène, dans l’Autriche des années de la montée du nazisme. Récit parallèle, évocation qui rejoint et décrypte le fil narratif, ce texte impressionne par sa force. Pourquoi l’avoir introduit dans l’économie du roman ?

J’ai réécrit l’histoire d’Eugène tant de fois, dans tant de structures différentes que j’en ai perdu le compte. Lorsqu’après quelques années, Liana Levi, mon éditrice, a eu le récit entre les mains, cette histoire était davantage dispersée, ce qui rendait la compréhension plus difficile, et lui faisait perdre en force. Nous avons évoqué quelques options, puis elle a fini par me suggérer  de « regrouper » des tranches de la vie du petit garçon. Il y a eu quelques essais, au fur et à mesure de la réécriture finale. Mais une fois le ton trouvé, Eugène est « venu » d’une traite ou presque, contrairement au reste. Il est un enfant à qui il arrive ce qui arrive à beaucoup trop d’enfants. Sa vie en est marquée à jamais. Et, sans qu’il le veuille vraiment, il transmet l’horreur, jusqu’à des années plus tard.

 

 

La critique a déjà remarqué votre art narratif, votre style riche et précis. Il y a dans votre roman un aspect qui a retenu mon attention, celui de la lumière. Maintes fois grisâtre, timide, transperçant le verre d’une fenêtre qui donne sur le vide, mais aussi, perçante comme «un long sabre jaune qui pourfend d’un coup l’obscurité», cette lumière obsédante rend le regard prisonnier, seul cordon vital qui lie vos personnages à la réalité. Quelle place occupe ce regard dans la construction de la réalité narrative de votre roman ?

Cette remarque me fait très plaisir car j’ai passé énormément de temps à travailler l’intrusion de cette lumière dans l’environnement du huis clos. J’ai essayé de la rendre cohérente avec à la fois l’évolution du jour et de la tempête, de l’humeur des personnages, mais également de ce que Martha décryptait dans l’histoire de la physique quantique. Je le voyais comme une partie quasi invisible de la mécanique de l’intrigue, un fil qui resterait de l’échafaudage que j’avais construit pour bâtir la structure (échafaudage que je devrais bien sûr détruire lors des relectures finales). Et j’avais la sensation que personne ne s’en était rendu compte…

 

 

Peut-on parler de Hammond Mac Leod comme de votre personnage fétiche ? Avez-vous l’intention de le faire continuer à vivre dans vos prochains romans ?

Fétiche, je ne sais pas. En tout cas, j’ai encore quelques aventures à lui faire vivre.

 

 

Propos recueillis par Dan Burcea (janvier 2016)


Christine Adamo, L’équation du chat, Éditions Liana Levy, 15 oct. 2015, 374 p., 19 euros.

Christine Adamo, Noir austral, Éditions Liana Lévy, 2006, 317 p., 17 euros

Christine Adamo, Requiem pour un poisson, Éditions Folio, 2006, 512 p., 9.80 euros

Christine Adamo, Web mortem, Éditions Albin Michel, 2009, 328 p., 19.80 euros

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