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Interview. Eli Flory : « Un roman initiatique moderne qui ne finirait pas sur le cloître ou l’arsenic »

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Agrégée de lettres, Eli Flory, a publié La barbe d’Olympe de Gouges chez Alma en 2014. Une poupée au pays de Daech est son premier roman.

 

— D’où vous est venue l’idée de votre premier roman : Une poupée au pays de Daech ?

Un concours de circonstances, ou quand le lourd et le léger s’entrechoquent. Avec l’attentat de janvier 2015, je me suis géopolitisée. Non pas que j’étais avant insoucieuse du monde qui m’entourait mais disons que j’étais plutôt du genre ethnocentrée. Je me suis mis à lire beaucoup sur le quotidien des femmes du monde, sur Daech, sur les femmes et la guerre. Et puis il y a eu au début de l’été plusieurs micro-événements qui m’ont amusée. Mattel a inventé des chevilles articulées à la poupée Barbie si bien qu’elle pouvait changer de chaussures quand elle le voulait et surtout porter des chaussures plates. Il y a eu aussi cette question qui a occupé la Toile quelques jours : la Reine des neiges ne serait-elle pas la première princesse Disney à aimer les femmes ? Moi qui n’avais jamais joué à la Barbie, je me suis mis à m’intéresser à sa genèse, j’ai monté un cours pour mes élèves qui dressait l’histoire des courants féministes depuis les années 1960 à travers l’évolution de la poupée Barbie. À la fin du cours, j’ai dit aux gamin-e-s que j’avais envie d’écrire à ce sujet et que si le livre paraissait il leur serait dédié. J’ai contacté Catherine (Argand) et Jean-Maurice (de Montremy), nous avons déjeuné ensemble, l’idée première ne les séduisait pas. C’est Catherine qui d’un coup s’est écriée : « Pourquoi t’écrirais pas Barbie au pays de Daech ? »  En quelques mots, elle avait synthétisé mes préoccupations de l’année 2015.

 

— Comment avez-vous construit le personnage de Barbie pour faire en sorte qu’il soit crédible et cohérent ?

Comme on construit l’héroïne d’un roman initiatique. Un roman initiatique moderne qui ne finirait pas sur le cloître ou l’arsenic, mais sur un apprentissage et une libération. En même temps, je voulais mon héroïne ingénue comme celle d’un conte philosophique. Certaines outrances propres à la fable n’empêchent pas la crédibilité de sa mue.

 

— Pourquoi Barbie, Ken, ou la Reine des Neiges, plutôt que Priscilla, Kevin ou Philippine… ?

Pour moi, Barbie et Ken, ce sont des icônes de la pop culture. Des icônes adulées puis détournées. Ils sont si plastiques. Tous les arts se sont emparés d’eux, tous sauf la littérature. Quant à la Reine des neiges, c’est une princesse new age, elle se fiche bien de se marier et de vivre heureuse avec un prince et des gosses. Sa poupée a détrôné la poupée Barbie. On entre dans une autre ère du conte de fées. Ça me plaît.

 

— Au-delà de l’histoire que vous racontez, très plaisante à lire, quel message entendez-vous faire passer ?

Arggghhh le fameux message... J’ai un truc en tête, bien sûr, mais je sais d’expérience que ce truc est très subjectif et qu’il peut être perçu de mille manières différentes. Il n’y a qu’à parcourir les blogs de lecteurs et de lectrices recensant votre texte pour s’en convaincre.

 

— En général, quelles sont vos sources d’inspiration ?

La Toile, le métro, la rue, la télé, des articles, des documentaires, des anecdotes que l’on me rapporte, quelques scènes lues et restées dans ma mémoire, des phrases lues/entendues, des choses vues.

 

— Rédigez-vous un plan à l’avance ou laissez-vous courir vos doigts sur le clavier ?

Une trame oui, et puis le conte enfle pour son propre compte. Diverge, digresse, s’écrit à l’oreille. Le quotidien et ses aléas y mettent leur grain de sel aussi.

 

— Êtes-vous une grande lectrice ? Quels sont les livres qui vous ont façonnée, fabriquée ? Et quels sont ceux qui vous accompagnent aujourd’hui ?

Je lis comme je respire si bien que je ne considère pas l’activité de lire comme un hobby ou une passion mais comme l’accomplissement d’une fonction vitale. Un livre ne me fabrique pas il me libère, il m’ouvre des portes. En ce moment sur ma table de travail, des revues, des magazines (scientifiques), une bio de Shakespeare, Simone Weil, une pièce d’Ibsen (Une maison de poupée, c’est drôle) Les faux-monnayeurs, un texte sur le complexe d’Œdipe, Crazy Cock d’Henry Miller, l’essai de François Cusset sur les queer critics, celui d’Eric Sadin sur la silicolonisation du monde et celui de Réjane Sénac sur la mythologie de l’égalité républicaine, un ouvrage sur l’astrologie globale… La semaine prochaine cette pile aura peut-être été remplacée par une autre, des livres lus, des livres commencés, d’autres toujours en attente.

 

— Qui trouve-ton dans votre bibliothèque ?

De la poussière (beaucoup), des milliers de livres, rangés en double, empilés, superposés, une lampe de poche, des cahiers, des carnets, des magazines… tout ça « organisé » par rubriques : roman, théâtre, poésie, histoire, livres à lire pour mon prochain ouvrage, histoire des femmes et de la sexualité, astrologie, histoire des arts, critiques et essais littéraires, autobiographies, journaux et correspondances.

 

— Vous souvenez-vous de la première phrase que vous avez écrite et du moment où vous avez eu envie de devenir écrivain ? Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire ?

De la première que j’ai écrite non, mais je me souviens de la première ayant fait son effet : Ils se sont plu le temps d’un regard / Se sont aimés le temps d’un égard. Un poème pour l’anniversaire de mon père. Je ne me souviens ni de son âge ni du mien, mais c’était il y a longtemps.

 

— L’écriture est-elle chez vous une seconde peau ? Êtes-vous constamment en éveil ? Prenez-vous beaucoup de notes ? Vous astreignez-vous à une régularité ?

Non pas une peau, une carapace plutôt, un havre, un refuge. La bande d’urgence de mon autoroute intime. Des notes ? Tout le temps. Sur des carnets, sur mon téléphone, sur des post-it qui s’accumulent sur ma table de travail, autour de mon lit. Régularité ? Sûrement pas. Du moins au début. Elle vient ensuite, une fois que je suis entrée dans le texte, elle s’impose. Et dans ce cas, je ne parle plus de régularité mais d’addiction. C’est l’appel du texte, de l’histoire qui se trame. Je peux laisser de côté le manuscrit plusieurs jours de suite, et puis ça me reprend, il faut que j’y aille.

 

— Quel est votre rapport à la réalité ?

Le soupçon en premier. La réalité, à la différence du réel, c’est un peu l’affaire de chacun-e, non ? Elle et moi nous cohabitons plutôt bien parce que j’ai trouvé des stratégies pour la rendre souriante.

 

— Qu’est-ce qui vous pousse à écrire ? Que vous apporte l’écriture ?

L’écriture agit sur moi comme un tranquillisant naturel. Un révélateur aussi. Elle me permet des échappées belles. Et puis quand j’écris, j’ai l’assurance qu’on me laisse terminer mes phrases. Pur fantasme bien sûr, comme celui d’être comprise : le lecteur peut très bien laisser tomber le livre au bout de deux pages et interpréter comme il l’entend une première scène ou une scène de rencontre. C’est ainsi qu’une de mes lectrices m’a maintenu que la Barbie de ma fable avait dans le premier chapitre du roman fait une tentative de suicide. Alors que pour moi, pas du tout. Elle est seulement déprimée, et elle abuse de barbie-turiques et de vin rouge.

 

— Quelle est et quelle devrait être la place de l’écrivain dans la société actuelle ?

Sa place ? Devant sa page, les pieds sur terre et la tête dans les étoiles, connecté aux voix monde et à ce qu’il se passe/se crée autour de lui/d’elle. Si l’écrivain-e est ignoré-e, ce n’est pas tant lui / tant elle qui est à plaindre, mais l’état de société qui pense pouvoir se passer de lui/d’elle.

 

— Finalement, à quoi sert la littérature ?

À rien. La littérature n’a pas à servir quelque chose ou quelqu’un-e, elle est sa propre raison d’être, elle échappe au domaine des servitudes. C’est ce qui la distingue d’ailleurs du « bon livre » produit pour passer le temps et non pour traverser les époques.  

 

Propos recueillis par Joseph Vebret (février 2017)

 

Eli Flory, Une poupée au pays de Daech, Alma éditeur, septembre 2016, 118 pages, 14,90 €

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