Interview. Ariane Bois : « L’écriture et la vie vont de pair »

Dakota Song, le dernier roman d’Ariane Bois, entraîne le lecteur dans le New York des années 1970, au sein d’un immeuble mythique. Rencontre.

D’où vous est venue l’idée, l’envie, d’écrire sur le Dakota, l’immeuble le plus mythique de Manhattan ?

Je suis partie de Lauren Bacall que j’adore et j’ai lu ses autobiographies. Elle parle de son immeuble où elle vécut pendant 50 ans avec tant d’amour que j’ai eu envie de raconter son histoire. Comment vit-on avec John Lennon, plus connu que Jésus en 1970, comme voisin ?

Au-delà de l’immeuble, vous faites revivre les années 70. Pourquoi cette décennie précisément ?

Je suis arrivée à New York en 1984 et la ville n’avait pas encore changé, ne s’était pas embourgeoisée. J’ai ressenti cette liberté, cette extraordinaire sensation de créativité débordante et aussi le danger de certains quartiers. Les années 70 sont la décennie du Watergate, de la fin du Vietnam, des combats pour l’égalité, c’est une décennie extraordinaire où toutes les célébrités venaient s’installer au Dakota.

Dans tout roman, il y a le sujet apparent et le sujet profond. Quel est le sujet profond de cette saga ?

Il s’agit de l’opposition entre deux mondes, celui d’un jeune homme noir et pauvre et le gratin new-yorkais, blanc et riche. Je décris la violence du ghetto et celle plus feutrée des Rich and famous, qui vivent en vase clos. Il s’agit d’une sorte de Downtown Abbey en fait, dans un autre cadre. La thématique de l’immeuble m’intéresse ; je l’ai déjà utilisée dans Le monde d’Hannah, cela permet de resserrer l’espace narratif, de rassembler vos personnages sous un même toit.

Comment vous êtes-vous documentée ? Avez-vous été sur place ?

En tant que grand reporter, j’aime mener des enquêtes poussées, j’ai travaillé avec des cartes, des cartes postales, des photos d’époque et des articles venant de la New York Public Library. Je suis allée deux fois sur place et j’ai eu la chance d’être invitée au Dakota par un propriétaire qui m’a ouvert les portes. J’ai ainsi pu prendre des centaines de photos, poser des questions à ceux qui travaillent là bas, et à ceux qui y vivent. Mon imagination a fait le reste.

En général, quelles sont vos sources d’inspiration ?

J’aime beaucoup m’imprégner des lieux, ici de New York que je connais mieux que Paris, des récits. J’ai interviewé 30 New-Yorkais qui m’ont raconté leur ville en 70.

Rédigez-vous un plan à l’avance ou laissez-vous courir vos doigts sur le clavier ?

Pour mes autres livres, le plan a été historique et très détaillé. Mais là pour huit personnages que l’on suit, le plan ne suffisait plus. J’ai travaillé comme les scénaristes avec des dossiers sur chaque personnage et avec des Post it sur le mur pour faire se croiser mes différents héros, évoluer les scènes… Je me suis beaucoup amusée, comme dans une série ! 

Êtes-vous une grande lectrice ? Quels sont les livres qui vous ont façonné, fabriqué ? Et quels sont ceux qui vous accompagnent aujourd’hui ?

Je suis effectivement une lectrice monomaniaque, je lis environ 20 à 25 livres par mois, en fiction française et en étranger, en anglais dans le texte… J’ai commencé à lire parce que je m’ennuyais chez ma grand-mère en été et je me suis plongée dans la série les Jalna puis dans Zola. J’aime aussi la poésie et je m’efforce de lire un poème tous les soirs pour m’endormir le sourire aux lèvres. Parmi les livres qui m’accompagnent, il y a Gary, Kessel, Schnitzler, Zweig et Albert Cohen, Zola, Philip Roth, Joyce Carol Oates. De manière contemporaine, c‘est le livre La disparition de Genevieve Jurgensen, sur le deuil, qui m’a donné la force et l’envie d’écrire mon premier roman Et le jour pour eux sera comme la nuit sur une famille abîmée par le décès d’un jeune homme de vingt ans.

Qui trouve-t-on dans votre bibliothèque ?

On trouve des classiques, mais aussi beaucoup de littérature contemporaine car je suis aussi critique littéraire. Il existe une bibliothèque entière des livres que je lirai un jour, quand j’aurai un mois devant moi ! j’aime aussi beaucoup la littérature israélienne, tout particulièrement David Grossman, Amos Oz et Zerulah Shalev dont je possède tous les titres.

Vous souvenez-vous de la première phrase que vous avez écrite et du moment où vous avez eu envie de devenir écrivain ? Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire ?

La première phrase a dû être écrite vers 8 ans, j’adorais raconter des histoires et écrire des petits poèmes. Puis j’ai gagné le prix de la meilleure rédaction de France et je me suis mise à écrire mon journal jusqu’à mes 25 ans. Je suis journaliste et j’écris depuis 25 ans. Mais j’ai sauté le pas vers un roman un été avec un premier chapitre. Le livre a été récompensé par trois prix littéraires et je me suis dit que j’avais peut-être une légitimité à continuer…

L’écriture est-elle chez vous une seconde peau ? Êtes-vous constamment en éveil ? Prenez-vous beaucoup de notes ? Vous astreignez-vous à une régularité ?

Quand je suis en phase d’écriture, je suis à ma table de travail tous les matins à 8 heures qu’il neige ou qu’il pleuve. J’aime ce rendez-vous obligé, parfois je ne fais que relire mes notes, mais il peut m’arriver d’écrire dix pages dont je ne garde que deux paragraphes… en dehors de ce travail, je m’efforce de me souvenir des sensations, de me rappeler les moments forts et aussi de trouver des personnages. tout m’inspire, j’ai plein de débuts de texte mais ensuite il faut poursuivre et c’est là où les choses se compliquent !

Quel est votre rapport à la réalité ?

J’aime qu’un texte soit de plain-pied dans le réel, voilà pourquoi je me documente énormément. J’ai besoin de savoir ce que mes personnages mangent, boivent, lisent avant d’écrire la première ligne. J’adorerai me lever un matin et commencer un roman mais ce n’est pas malheureusement comme je fonctionne. Le processus prend donc beaucoup de temps même si j’écris assez vite.

Que vous apporte l’écriture ?

C’est une façon de respirer, de se réaliser, de vivre d’autres vies que la mienne, de rendre hommage aussi à ceux qui ne sont plus là. L’écriture et la vie comme disait Semprun, vont de pair. C’est parce que je lis que j’écris, et parce que je vis intensément que j’essaie de le restituer avec des mots. L’un ne va pas sans l’autre.

Quelle est et quelle devrait être la place de l’écrivain dans la société actuelle ?

L’écrivain a un rôle clé : dans un monde qui va vite, trop vite, il appelle à la lenteur, à la réflexion, il appelle à d’autres possibles, à vivre d’autres expériences. Son temps n’est pas celui d’un journaliste même si aujourd’hui les livres semblent avoir une durée de vie de plus en plus courte. Je suis effarée par la précarité avec laquelle de nombreux écrivains et de renom vivent actuellement. Voilà pourquoi je soutiens le travail capital de la SDGL qui défend les auteurs partout et toujours.

Finalement, à quoi sert la littérature ?

Vaste question ! La littérature ne sert à rien à proprement parler et c’est là sa beauté. Mais elle est indispensable car elle dit le monde, nos angoisses, nos rêves. Sans la littérature, la vie ne serait que ce qu’elle est. Les mots sont des remparts, pauvres remparts mais remparts quand même contre l’absurdité de la vie. Aujourd’hui, plus que jamais, nous en avons besoin.

Propos recueillis par Joseph Vebret (avril 2017)

© Photo : Yannick Coupellec

Ariane Bois, Dakota Song, Belfond, mars 2017, 441 pages, 20 €

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