Interview. Olivier Philipponnat. Emmanuel Berl : "Peu d’écrivains ont autant mérité le beau titre d’anticonformiste"

 

Après Roger Stéphane, enquête sur l'aventurier (Grasset, 2004) et La Vie d'Irène Némirovsky (Grasset/Denoël, 2007), Olivier Philipponnat et Patrick Lienhardt se penchent sur la vie et l’œuvre d’Emmanuel Berl, grand oublié de la littérature.

 

Vous venez de signer, avec Patrick Lienhardt, une biographie riche et détaillée d’Emmanuel Berl (1892-1976), écrivain, historien, philosophe, journaliste, essayiste, auteur de pamphlets antibourgeois célèbres en leur temps, directeur de l’hebdomadaire Marianne de 1932 à 1936. Pourquoi avoir consacré près de trois ans de travail à cet homme un peu oublié ?

— Le fait qu’il soit un peu oublié était en soi une raison suffisante pour lui consacrer une biographie ! D’autant que l’oubli, justement, est la « matière noire » de ses livres les plus touchants, Sylvia et Présence des morts, qui ont contribué, dans les années 1950, à l’extraire du purgatoire où le « résistantialisme » l’avait enfermé. Il y avait aussi le désir d’exploiter les archives exceptionnelles mises au jour, dans les années 1990, par Patrick Lienhardt, alors qu’on les pensait irrémédiablement perdues après le pillage de l’appartement de Berl au Palais-Royal, en 1940. Sont ainsi réapparus quelques manuscrits inédits et quantité de lettres échangées avec ses deux premières femmes, mais aussi avec Anna de Noailles, André Malraux, Paul Morand, Jean Guéhenno, Marcel Arland, Jean Paulhan, Alfred Fabre-Luce…

Vers 1930, à l'époque des pamphlets antibourgeois.

Il est tout de même étrange que cet écrivain, l’un des préférés de François Mitterrand et l’un des plus brillants du siècle dernier, soit aujourd’hui apprécié des seuls happy few…

— Comment expliquer en effet que cet homme qui a aimé tous ses contemporains à l’exception de Sartre, qui a fréquenté Proust et Bergson (auxquels il était apparenté), mais aussi Patrick Modiano et Françoise Hardy (pour qui il fut une sorte de parrain bienveillant), qui s’est lié d’amitié aussi bien à Drieu la Rochelle qu’à Albert Camus, à Malraux qu’à Morand, à Blum qu’à Laval, à Céline qu’à Aragon, à Paul Vaillant-Couturier qu’à Horace de Carbuccia – comment expliquer que cet ubiquiste dont le nom traîne dans tous les mémoires politiques ou littéraires du xxe siècle, dont André Chamson, Pascal Jardin et Drieu ont fait un personnage de roman, ne soit plus connu aujourd’hui que pour avoir été l’époux de la chanteuse Mireille et l’auteur des célèbres formules de Pétain : « Je hais les mensonges qui vous ont fait tant de mal » et « La terre, elle, ne ment pas » ?

Évidemment, ce dernier « exploit » y est pour quelque chose, car Berl était juif et passait pour un « homme de gauche ». On peut y voir le comble du paradoxe – qui est un peu sa marque de fabrique – et juger qu’en somme la postérité de Berl a souffert de sa propension à ne jamais prendre aucun parti, hormis celui de la paix, et à ne se croire aucun ennemi. Un engagement qui l’a amené à condamner du bout des lèvres l’intervention italienne en Éthiopie, à prôner la non-intervention en Espagne, à se féliciter des accords de Munich, et qui l’aurait sans doute conduit fort loin dans l’erreur, s’il n’avait été juif et s’il n’avait conservé, des tranchées de Lorraine, une certaine horreur de l’agressivité allemande. Or il convient de dire que Berl, c’est tout à son honneur, n’a pas publié une ligne sous l’Occupation, qu’il n’a sollicité aucune des faveurs auxquelles il aurait pu prétendre, qu’il n’a pas été fait « aryen d’honneur » comme sa cousine Lisette Franck – l’épouse de l’ambassadeur Fernand de Brinon – et qu’il a sans doute rendu des services au réseau de son ami Malraux. Quant à savoir si ses « interventions » étaient payées par Vichy, il l’a toujours farouchement nié. Il est permis d’en douter.

Mais ces fameux discours du maréchal Pétain, il les a bien écrits ?

— Il a retouché les troisième et quatrième messages, ceux de la défaite, deux semaines avant l’instauration du régime de Vichy. Mais il est à peu près certain que, jusqu’en 1943, les nombreux amis qu’il avait à Vichy – et qui ont toujours assuré sa protection – ont fait appel à son talent. Le préfet de Corrèze, où il vivait « caché » avec Mireille, a raconté dans ses mémoires que Berl avait rédigé le fameux discours par lequel, fin 1943, Pétain prévoyait de remettre ses pouvoirs à l’Assemblée nationale, discours censuré par les Allemands et qui marque le début de la marginalisation du Maréchal et le triomphe des ultras de la collaboration. Tout ceci entretient le doute au sujet de la loyauté de Berl vis-à-vis du régime de Vichy – ainsi, par exemple, que ses « petits tours d’Auvergne » dont Morand parle dans son journal posthume.

Mais ce qui frappe surtout, lorsqu’on lit attentivement les messages de la défaite, c’est leur proximité idéologique et stylistique avec le pamphlet pacifiste hebdomadaire, Pavés de Paris, que Berl écrivit et publia seul, de 1938 à 1940, à l’époque où le gouvernement radical de Daladier, avec Georges Bonnet aux Affaires étrangères, était qualifié de « Reichspublik » par les communistes. À Vichy, on reconnaîtra volontiers « l’héritage du daladiérisme », en matière de droit des étrangers notamment : il y a une vraie continuité. Or Berl a été, avant-guerre, l’un des plus zélés propagandistes de cette ligne « dure ». Dans La Fin de la IIIe République, en 1968, il a suggéré que Baudouin et Bouthillier, ministres de Pétain, avaient pensé à lui, par hasard et par amitié, pour peaufiner les messages du Maréchal, et qu’il n’aurait fait là que son devoir de Français. En réalité, en juin 1940, Berl était tout simplement le mieux placé pour servir de « nègre » à Pétain, toujours cité avec éloges dans Pavés de Paris. Comme il était un peu vaniteux, il en a été très flatté, parce qu’il était patriote et qu’il trouvait là, enfin, une occasion de concrétiser son pacifisme.

Emmanuel Berl et Mireille, en 1975

Comment expliquer que Berl, aujourd’hui encore, bénéficie de l’étiquette d’« homme de gauche » ?

— Principalement à cause de Marianne, l’hebdomadaire luxueux lancé par Gallimard en octobre 1932 pour ne pas se laisser voler ses auteurs par Candide et Gringoire, nettement plus à droite. Berl l’a dirigé jusqu’en décembre 1936, sans jamais atteindre les tirages de ses concurrents. Mais il en fait le plus prestigieux et le plus éclectique des hebdomadaires politiques et littéraires de l’entre-deux-guerres, qui publie Simenon, Martin du Gard, Giono, Malraux, Bernanos, Saint Exupéry, Némirovsky, etc. C’est un journal où l’on croise aussi bien les noms de Claude Bourdet et Emmanuel d’Astier, futurs grands résistants, de Drieu et Fernand de Brinon, futurs champions de la collaboration, ou encore de Frossard et Bergery, futurs soutiens du régime de Vichy. Cela résume, je crois, l’esprit de tolérance qui a toujours animé Berl et qui l’a rendu très vite suspect à ses amis de gauche – Chamson et Malraux, notamment. Car la ligne de Marianne est pour le moins fluctuante. Il suffit pour s’en convaincre d’observer les tergiversations de son directeur en février 1934, puis au moment des affaires d’Éthiopie et d’Espagne, ou encore en mars 1936, lors de la remilitarisation de la Rhénanie. Certes, Marianne a soutenu les réformes sociales du Front populaire ; mais Berl, dès le début, a désapprouvé sa politique étrangère, trop « belliciste » à son goût. Sa réputation d’homme de gauche, il y tenait pourtant mordicus ! Au point de voter pour Mitterrand en 1974, ce qui ne prouve rien, sinon, comme aime à le dire de nos jours un Finkielkraut, que la gauche avait changé plus vite que lui – ce qui suffit peut-être à la définir…

Pourtant, Berl a été proche des communistes. En 1930-1931, il est même un des piliers de l’hebdomadaire Monde, d’Henri Barbusse, qui se réclame de la révolution…

— Oui, et c’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles Gaston Gallimard lui a confié les rênes de Marianne, sachant bien qu’il n’avait pas grand-chose à craindre d’un bolchevik pareil, issu de la grande bourgeoisie juive parisienne, dont le rêve était surtout de disposer d’un journal à sa main, qui ne soit inféodé ni au parti communiste, ni à des intérêts financiers. Ç’avait été la raison d’être des Derniers Jours, l’éphémère brochure qu’il réalisait seul avec Drieu en 1927. N’ayant pas réussi à prendre le contrôle de Monde pour l’affranchir de la tutelle communiste, Berl a tout de suite accepté l’offre de Gallimard.

Mais il faut lui rendre justice d’une chose. Berl a été copieusement insulté par les surréalistes, dont il avait cherché à faire partie, parce qu’il disputait à Breton sa maîtresse, Suzanne Muzard, une fille d’Aubervilliers, mais aussi parce que les pamphlets qui l’avaient rendu célèbre, Mort de la pensée bourgeoise et Mort de la morale bourgeoise, étaient à leurs yeux un comble d’hypocrisie, venant d’un homme qui siégeait au conseil d’administration d’une prospère entreprise familiale de meubles métalliques, dont une partie de la production était confiée aux prisonniers de la centrale de Clairvaux. Or, lorsqu’il a épousé Suzanne en 1928, Berl avait revendu toutes ses parts, pour être cohérent et garantir son indépendance d’esprit. Mais il n’a pas cru utile de le crier sur les toits. « Hérétique et infidèle, puisse mon esprit le rester », a-t-il posé une fois pour toutes en 1930 : eh bien, ce n’était pas que des mots. Berl a toujours mené grand train, certes, mais il n’était pas le nabab que l’on décrit parfois. Il déjeunait au Véfour, mais son appartement du Palais-Royal n’était pas gigantesque. Son remariage avec Mireille, en 1937, fut de ce point de vue providentiel car, à cette époque, la chanteuse de « Couchés dans le foin » et du « Petit Chemin » était une immense vedette. C’est elle, avant Trenet, qui avait importé le swing en France… Et Berl, qui adulait Maurice Chevalier et militait depuis dix ans pour l’avènement d’une authentique culture populaire, ne pouvait que s’enticher de la future dame de fer du « Petit Conservatoire »…

Caricaturé par Carlo Rim, en 1930.

Berl n’a pas commis beaucoup d’erreurs en littérature. Il a tout de suite reconnu le talent d’écrivains débutants nommés Malraux, Céline, Camus, Modiano ou Le Clézio. En politique, en revanche, son flair semble avoir été trompé bien souvent…

— C’est vrai, et lui-même a fini par admettre, de guerre lasse, qu’il n’avait eu aucun sens politique. C’était une façon de reconnaître que l’Histoire lui avait donné tort. Il n’a pas pardonné à son ami Merleau-Ponty d’avoir estimé, en 1946, que l’erreur de jugement des vichystes les rendait coupables d’un crime. Berl n’a pas compris, ou pas voulu comprendre, que Merleau ne faisait là que développer Pascal : « Ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste. » À travers ses essais sur les « impostures de l’Histoire », au cours des années 1960, Berl rappelle simplement que l’Histoire est toujours écrite par les vainqueurs, que sa morale n’est jamais définitive et qu’un jour viendra peut-être où on lui donnera raison d’avoir eu tort ! Jusqu’au bout, et non sans arguments, il soutiendra par exemple qu’être munichois, en 1938, était un choix raisonnable. Or, depuis la Libération, c’était devenu synonyme d’opprobre. Berl récuse cet a priori, contraire à la neutralité de la science historique. À de tels arguments, on se convainc que les philosophes ne sont décidément pas faits pour la politique ! Le seul sujet sur lequel il ne se soit pas « trompé », c’est la construction européenne, qu’il a toujours souhaitée et encouragée depuis 1939 – une Europe dont les peuples ne seraient pas simplement ficelés par une série de traités et d’obligations réglementaires, mais qui repose sur une idée, un projet, un sentiment communs. Ce qui ne veut pas dire qu’il manquerait aujourd’hui de contradicteurs !

A-t-il été inquiété pendant la période de l’épuration ?

— Absolument pas. Son nom ne figure pas sur les listes de proscrits, il publie même dès 1946 chez Julliard, Gallimard ou à La Table Ronde. Mais dans son entourage, combien d’amis censurés, en fuite ou traînés devant les tribunaux… À commencer par Laval, Guérard et Jardin, pivots de l’administration vichyste. Or, courage, mauvais esprit ou fidélité à des principes, il refuse – alors que ç’aurait été si facile – de suivre Malraux au RPF, multiplie les signes de sympathie à l’égard d’hommes plus compromis que lui, prononce sans haine le nom maudit de Brasillach et publie en 1947 – lui, l’homme de Munich et de « la terre qui ne ment pas » – un pamphlet contre les excès de l’épuration, De l’innocence, qui égale en insolence et en fermeté la fameuse Lettre aux directeurs de la Résistance de Jean Paulhan. Lequel contribuera à son retour en grâce en publiant chez Gallimard, cinq ans plus tard, le magnifique Sylvia

Berl ne manque pas non plus une occasion d’honorer la mémoire d’un homme fourvoyé, Drieu la Rochelle, qui l’accable pourtant de son antisémitisme depuis 1938… Mais l’amitié, à laquelle Berl a toujours cru en dépit des arguments de Proust, est une des clés de son caractère. Les Bonnet, Brinon ou Bergery, qui ont contribué à structurer son pacifisme, étaient des garçons qu’il connaissait depuis toujours… Berl leur est resté fidèle, comme il est resté fidèle à Laval, dont il avait admiré l’œuvre sociale à la mairie d’Aubervilliers, qu’il avait choisi de préférer au XVIe arrondissement de son enfance. Berl, qui a publié des centaines d’articles d’un bout à l’autre de la presse pendant un demi-siècle, n’a jamais diffamé personne, encore moins craché sur des tombes. Nos exécutions sommaires en 140 signes l’indigneraient, lui qui, plagiant Monsieur Teste, a pu écrire un jour : « La haine n’est pas mon fort. »

Après l’avoir suivi d’aussi près dans les innombrables détours de sa pensée et de son parcours, y a-t-il chez lui un trait inattendu, qui vous frappe plus qu’un autre ?

— Lorsqu’on choisit Berl comme sujet de biographie, il faut d’abord renoncer à trouver ce qui fait l’unité de cet homme, le principe caché ou la blessure d’enfance qui guiderait son existence. Car s’il y a deux dogmes auxquels il tient ferme, c’est tout d’abord de ne pas croire à l’unité du moi, ce qui autorise en effet toutes les contorsions, toutes les métamorphoses – et toutes les infidélités. C’est ensuite d’accueillir les accidents de la vie comme autant de « grâces », absence de ligne de conduite que lui a enseigné, très tôt, la lecture de Goethe et de Fénelon, ses deux auteurs fétiches avec le Voltaire du Traité sur la tolérance.

Mais ce qui me frappe encore davantage, c’est que Berl est un survivant. Ce jeune homme souffreteux aurait dû mourir dix fois, en Lorraine ou en Alsace. Il a plus de trente ans lorsqu’il entre en littérature en 1923-1924, un peu aidé par ses amis Drieu, Aragon et Maurice Martin du Gard. Il passe alors sans transition des études théologiques et philosophiques aux audaces surréalistes. Au début, il se fait l’effet d’un séminariste qu’on aurait poussé dans un bordel ! Il ne se reconnaît pas lui-même. À cette époque, il est grisé par l’effervescence parisienne comme s’il avait vingt ans, or il en a plus de trente et vient d’épouser une sage protestante, qu’il ne tardera d’ailleurs pas à délaisser. Grisé par sa propre intelligence, qu’il ne peut s’empêcher d’exercer tous azimuts, cet homme plutôt porté à l’abstraction commet l’erreur de s’aventurer en politique, domaine dans lequel il manque singulièrement d’« esprit conclusif », comme le lui reprochera Malraux. Cet éparpillement, cette curiosité, cette instabilité que tous ses contemporains ont décrite ou déplorée, donnent aussi à l’ensemble de ses livres cet aspect disparate qui n’en fait pas « une œuvre » et explique la relative désaffection dont il souffre. En ce sens, Berl est victime de ses propres dons ; il suffit pourtant de le lire pour être étourdi par son intelligence. Laquelle ne craint pas les contradictions, mais au contraire s’en nourrit…

Vous n’avez donc pas écrit la biographie d’un grand écrivain…

— Non, heureusement, car une statue de Berl serait du dernier comique ! Il est déjà assez plaisant qu’une rue porte son nom à Argentat, le village de Corrèze où il a vécu sous l’Occupation, alors qu’à cette époque il était à la fois choyé par Vichy et par Malraux, à la merci d’une dénonciation comme juif et suspect à certains maquisards. Mais une plaque au « vichysso-résistant inconnu » ne manquerait pas, je le reconnais, d’un certain chien !

Emmanuel Berl a fait beaucoup d’efforts pour se rendre incompréhensible, à commencer par son écriture, proprement illisible, dont se plaignaient aussi bien Proust qu’Aragon ou Morand. Votre biographie suit au plus près, dans ses ruades, ce « cavalier seul » – c’est d’ailleurs le titre qu’il aurait aimé donner à son hebdomadaire en 1938. Y a-t-il encore chez lui quelque chose que vous ne vous expliquez pas ?

— Bien entendu. Je ne comprends pas, par exemple, qu’il n’ait pas appelé à voter pour le candidat écologiste René Dumont en 1974, alors que ses derniers livres – Le Virage et À venir – sont de véritables manifestes de la décroissance, une tendance lourde dans son œuvre depuis ses écrits antimachinistes des années 1920. Pour n’en donner qu’un aperçu, c’est Berl, vingt-cinq ans avant la crise de la vache folle, qui écrit : « Je n’aurais pas cru qu’il me faudrait me méfier des pesticides cachés sur la peau des pêches ou des oranges, des poudres de poisson dont on nourrit nos vaches, et des poudres de bœuf dont on nourrit nos truites. » Et l’on pourrait multiplier les exemples de ce prophétisme, volontiers pessimiste, qui ne lui ont servi qu’à passer pour un Cassandre aux yeux de « jeunes » qui refusaient, comme Bernard Frank, d’être considérés comme ses « héritiers »…

Finalement, malgré ses errements, éprouvez-vous de la sympathie pour Emmanuel Berl ?

— C’est un sentiment dont un biographe devrait se défendre – comme de l’antipathie, d’ailleurs. Mais lorsqu’on retrace la vie d’un homme qui n’a jamais renoncé à comprendre ses adversaires, la moindre des choses est de raisonner avec lui, quitte à le camper dans un environnement intellectuel qui lui porte la contradiction. Si j’ai de la sympathie pour Berl, c’est finalement qu’il ne la mendie pas. Il ne cherche pas à se rendre aimable ni à penser « ce qu’il lui est commode de penser ». Peu d’écrivains ont autant mérité le beau titre d’« anticonformiste ». Il reste en cela exemplaire de cette génération de jeunes anciens combattants qui ruaient dans les brancards en refusant l’esprit revanchard, le conformisme bourgeois et le productivisme du monde moderne, de Moscou à Chicago. Berl est un cabochard, qui n’a jamais cherché à se « corriger » : c’est en cela qu’il est le plus français et qu’il mérite d’être encore lu, en commençant par exemple par Interrogatoire, son très beau livre d’entretiens avec Patrick Modiano.

Propos recueillis par Joseph Vebret (novembre 2017)

© Photos des auteurs et d'Emmanuel Berl en compagnie de Mireille : Louis Monier

Olivier Philipponnat et Patrick Lienhardt, Emmanuel Berl, cavalier seul. Préface de Jean d’Ormesson. La Librairie Vuibert, septembre 2017, 498 pages, 27 €.

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Remarquable entretien au sujet d'un remarquable auteur ! Voici de très bons et courageux biographes... Il faut relire d'urgence Les Impostures de l'histoire, et Le Virage...