Interview. Chantal Forêt, La Passagère : Les choses de la vie

Pourquoi ce titre ? Votre héroïne a eu autrefois un bateau mais pensez-vous plutôt à elle, comme une passagère de la vie, quelqu’un qui n’est pas vraiment attaché à la vie ?

C’est un titre qui m’est venu tardivement alors que je restais braquée sur l’idée qu’il fallait évoquer le couple… puisque c’est l’histoire d’une femme et d’un homme, Catherine et Daniel, qui se retrouvent après s’être perdus de vue pendant une trentaine d’années. C’est en relisant avec un peu plus de recul que je me suis rendu compte qu’au sens propre, cette femme était une passagère : elle rencontre son mari en faisant du stop, elle l’accompagne ensuite en mer sur son voilier comme vous le rappelez, elle prend le train, et à la gare, c’est Daniel, qui vient la chercher en voiture... C’est aussi une passagère de la vie, ce n’est pas elle qui « conduit », elle ne s’implique pas, elle se laisse porter... C’est pourquoi, Daniel, sera tout le long du roman dévoré par l’idée qu’elle est seulement de passage dans sa vie. 

Quels sont vos rapports avec vos personnages ? L’objectivité ? L’attachement affectif, quoi qu’ils fassent ?

C’est toujours d’eux que partent mes romans, eux que je suis, pas à pas, eux que j’écoute, sans trop savoir où ils vont me mener... Je suis dans leur intimité, je me rapproche d’eux au fil des pages jusqu’à ce qu’ils me livrent une part de leur vérité... Une part seulement... C’est comme dans la vie... on ne sait jamais tout des autres. Rien n’est plus mystérieux qu’un être humain... Alors quand vous en mettez deux face à face, ça devient tout à fait passionnant !... C’est pourquoi, on aura toujours besoin des romans pour explorer ce mystère...

Bien sûr que je m’attache à eux, d’une certaine façon – ce qu’on appelle l’empathie – même si ce sont parfois des salauds ou des monstres... Mais je ne les juge pas, je ne les défends pas non plus... Ce sont des humains qui se débattent avec la vie, comme nous tous... 

Puisez-vous vos modèles dans la vie ou vos personnages sont-ils de pures créations de votre imaginaire ?

Je ne pars jamais d’un modèle précis, quelqu’un que je connaîtrais par exemple, que mes proches se rassurent ! Mais ils ne sont pas non plus de pures créations puisqu’ils naissent de la somme de toutes les choses, vues, entendues, racontées... des situations, des anecdotes qui m’ont touchée, marquée à un moment donné et que j’ai gardé en mémoire quelque part en moi... 

Avez-vous tiré le sujet de ce roman d’un fait divers ou est-ce également une histoire de pure création ? Si oui, pouvez-vous me dire ce qui vous y a amené ?

L’histoire de Catherine et Daniel n’est inspirée d’aucun fait divers (toute ressemblance… etc. serait fortuite !), mais il y a longtemps déjà que ce thème des retrouvailles m’obsède... Surtout depuis l’apparition d’internet et des réseaux sociaux... Retrouver un ami, ou un amour de jeunesse devient un jeu d’enfant, il suffit de quelques clics... La tentation est grande et souvent les gens y cèdent lors d’un changement de vie, ou d’un moment d’ennui... C’est une sorte de jeu qui, parfois, peut avoir de lourdes conséquences... C’est ce qui arrive dans mon roman La Passagère. Qui retrouve-t-on trente ans plus tard ? Qu’est ce que la vie a fait de cette femme et de cet homme qui se sont donné rendez-vous dans un café ? Voilà quel a été mon point de départ... À partir de cette situation, j’aurais pu écrire une comédie romantique, mais ceux qui ont lu mes précédents romans sauront qu’avec moi, ça finit toujours par tourner mal... Cela dit, il y a quand même de l’amour dans cette histoire.  

Vous avez placé votre roman à Moulins. Or vous ne donnez aucune description de la ville. Est-ce pour éviter d’être classée comme romancière régionaliste ? Ou parce que vous nous suggérez que ce roman peut se passer n’importe où ?

Ce roman peut en effet se passer n’importe où, et c’est justement une excellente raison de le situer à Moulins, ville que j’ai beaucoup fréquentée jusqu’à mon adolescence et pour laquelle je garde une sorte de tendresse que le temps accentue (nostalgie !). Pour autant, je n’éprouve pas le besoin ni l’envie d’en donner des descriptions détaillées... d’autres avant moi l’ont fait avec tellement de talent comme mon amie Jeanne Cressanges dans chacun de ses romans, que je ne saurais faire mieux... Je me contente de petites touches « impressionnistes » ça et là qui « parleront » au cœur des Bourbonnais et rappelleront aux lecteurs des autres contrées, que cette ville existe et qu’ils peuvent s’y arrêter. 

Avez-vous des modèles : Mauriac ? Simenon ? Chabrol ? Pensez-vous, comme eux, que la province est le lieu privilégié du roman ?

Mauriac ? J’ai l’ai découvert à l’adolescence... J’adorais... évidemment, mais c’est le type même du « grand écrivain » auquel j’oserais à peine me référer... Simenon et Chabrol sont des références plus abordables... Oui, c’est vrai que je marche dans leurs pas, que leur univers devient le mien. J’espère qu’ils ne vont pas s’en offusquer de là haut ! D’ailleurs, quand j’ai écrit L’heure du thé, c’était un peu un défi que je m’étais fixé, un clin d’œil à ces deux-là, une sorte de jeu. En ce qui concerne la province, j’y suis née et même si j’ai vécu quelque temps à Paris, je suis une provinciale dans l’âme... C’est vrai qu’un village, une petite ville offrent un regard plus intime sur les gens qui y vivent.

Vous semblez avoir une prédilection pour les personnages style « monsieur et madame tout le monde » qui, peu à peu, révèlent une grande complexité psychologique. D’où vous vient ce goût de la « psychologie des profondeurs » comme on dit ? Avez-vous fait des études en ce sens ?

J’aime les gens ordinaires, ils peuvent être nos voisins, on peut les croiser dans la rue, dans le bus, à la boulangerie... « Les vrais gens », comme disent certains politiques. C’est vous, c’est moi, avec nos tourments, nos joies, nos faiblesses, nos peurs... Je ne sais d’où me vient ce goût de la psychologie. D’ailleurs, c’est un mot dont je me méfie, trop clinique et qui renvoie justement à une discipline qu’on enseigne et que je n’ai pas étudiée ; pour écrire un roman, je crois même que ce serait un handicap... Je préfère parler des « choses de la vie ». De notre condition humaine... Je préfère dire que j’ai le goût des autres.

Le cinéma a-t-il une influence sur la structure de vos romans ?

Je crois qu’il influence plus ou moins tous les romanciers car nous sommes abreuvés d’images et on n’échappe pas à leur pouvoir. Pour moi qui suis très cinéphile, c’est une évidence, au point que je cultive cette influence, je m’en nourris. D’ailleurs je pense plus en scènes qu’en chapitres. Je vois les choses et je ne fais finalement que les retranscrire en mots. Un réalisateur se demande où placer sa caméra, moi, je me demande où placer mon regard, c’est la même préoccupation. Il paraît justement que Chabrol savait toujours d’instinct où placer sa caméra, et qu’il ne s’est jamais trompé !

On sait que vous vous intéressez beaucoup au théâtre, que vous en avez écrit. Cela vous aide-t-il dans l’écriture des dialogues ?

J’ai fait du théâtre amateur, participé à des ateliers, j’en ai animé d’autres. Jouer m’amusait, mais ce que j’aimais surtout, c’est la mise en scène, la direction d’acteurs, le théâtre en train de se faire de tâtonnement en tâtonnement... J’ai plus de plaisir finalement à assister à une répétition qu’à la représentation... Alors, oui, je crois que j’en garde quelque chose dans ma façon d’écrire... les dialogues bien sûr, mais aussi les déplacements, les gestes qui vont avec... le rythme...

Quelle importance donnez-vous à l’écriture dans vos romans ? Plus ou moins que le sujet ?

Grande question, qui donne toujours lieu à des querelles dans le milieu littéraire. Cette sempiternelle dichotomie entre le fond et la forme, l’histoire et le style, m’a toujours agacée. Pour moi, les deux sont indissociables. Quand le fond épouse la forme ou l’inverse, il en naît une harmonie, une osmose... c’est ça qui est magique ! C’est vers cela qu’il faut tendre. Dans un roman de 250 pages, si on atteint ce but une ou deux fois, ce n’est déjà pas si mal ! C’est comme pour la mayonnaise se demander si le mélange de l’huile et de l’œuf est plus ou moins important que la manière dont on va mélanger le tout ! Il faut les deux pour qu’elle prenne ! Et je n’imaginais pas que je parviendrais à associer le mot dichotomie et mayonnaise dans le même propos !

Quels sont vos projets ?

Après La Passagère, j’ai mis la toute dernière touche il y a quelques semaines à un nouveau roman. Il est prêt pour la « grande aventure » si tout se passe bien dans un proche avenir... Depuis la parution de mon précédent roman Pierre Noire en 2015, j’en ai donc écrit deux. Il va bien falloir que je lève un peu le nez pour aller à la rencontre des lecteurs... Enfin, je suis repartie depuis peu sur un nouveau projet, mais j’en parle avec une certaine fébrilité car pour l’instant, tout ça est encore flou, fragile... Affaire à suivre ! 

 

Chantal Forêt, La Passagère, Éditions Marivole, octobre 2018, 260 pages, 19,90 €

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