Entretien avec Astrid Eliard (La dernière fois que j'ai vu Adèle)

Comment une mère peut-elle s’être autant éloignée de sa fille  que dans votre roman, ''La dernière fois que j'ai vu Adèle'', au point que vous notez : « Marion n’aime pas quand sa fille est là » ?
Astrid Eliard
Les enfants s’éloignent, s’en vont, toujours. Ils échappent à la zone d’influence de leurs parents, pour se construire un destin. C’est dans l’ordre des choses. Parfois cet éloignement s’opère trop tôt et dans la violence. C’est le cas pour Adèle, qui refuse radicalement l’héritage de sa famille, et brise cette lignée de femmes féministes (sa mère, sa grand-mère) qui l’ont précédée. Une mère peut devenir étrangère à sa propre fille et c’est précisément ce que je voulais traiter : explorer ce sentiment radical d’altérité au sein d’une famille. 

D’autant que cette mère est psy  …
Mais les psy ne sont pas omniscients ! Et quand il s’agit de nos propres enfants, on est vite aveuglé…

Vous décrivez la sidération des parents quand ils s’aperçoivent de l’embrigadement de leur fille. 
Quand leur fille a des positions très rétrogrades sur la pilule, n’est-ce pas de sa part une main tendue pour leur dire que quelque-chose n’allait pas ?

C’est un des principes de l’embrigadement : prendre les proches de vitesse, ne pas leur laisser le temps de prévenir ou d’agir. Dans mon roman, Adèle est présentée comme une jeune fille très secrète. Et évidemment, elle a dissimulé sa conversion. Si ses parents n’ont rien vu, ce n’est pas par indifférence ou manque d’amour, mais parce que la voie de l’islam radical était impensable, complètement hors champ.  Quelques indices émergent après coup, notamment les prises de position d’Adèle sur la pilule. Mais au moment où Marion s’en souvient, c’est déjà trop tard : elle n’a pas pu la retenir.  

Vous décrivez la vie quotidienne avec des ados comme un enfer
La vie de Marion est un enfer, oui, une descente aux enfers. Quant à la vie avec les adolescents, elle peut être houleuse. De toute façon imprévisible. Je n’invente rien. 

Marion semble accumuler les épreuves : qu’est ce qui chez elle peut expliquer ces échecs, alors qu’elle semble plutôt généreuse, ouverte, intelligente ?  
Le tableau est moins noir que vous ne le décrivez, selon moi. La fuite d’Adèle rapproche Marion et son ex-mari. S’ils ne redeviennent pas amants, ils redeviennent des alliés. Je ne dirais pas non plus que l’éloignement de Timothée soit un échec pour sa mère. Il se protège, et trouve un refuge ailleurs.  Oui, Marion connaît bien des faillites et bien des drames, mais ils font partie de la vie des familles, à plus ou moins grande échelle. 

D’où vous est venue l’idée de ce livre (un fait divers, un film,  votre vécu, proche ou plus lointain ?) 
L’idée m’est venue au lendemain des attentats de Charlie Hebdo, devant ma télé, alors que j’écoutais le témoignage d’une mère de djihadiste. Je me suis dit que rien ne me préservait de devenir un jour cette femme, une femme blanche, bourgeoise, éduquée, sans religion, comme moi. J’en ai été à la fois terrifiée et incroyablement stimulée. Le personnage de Marion était né.  

Après Danser,c’est le deuxième livre dans lequel vous vous intéressez aux adolescents. Est-ce un thème qui vous est particulièrement cher ? Pour quelles raisons ?
J’ai le sentiment qu’un livre se poursuit un petit peu dans celui qui lui succède. Alors, oui, après Danser, j’avais de nouveau très envie d’écrire sur l’adolescence, ses mystères, ses chagrins, ses drames.

Votre roman me fait penser au travail de Sofia Coppola, dans lequel elle décrit la difficulté d’être ado.  Vous sentez-vous proche de sa sensibilité ?
Je le prends pour un compliment, mais je ne suis pas du tout sensible à son univers (à l’exception de ses B.O.) !

 

Propos recueillis par Brigit Bontour (septembre 2019) à propos du dernier ouvrage d'Astrid Eliard, La dernière fois que j'ai vu Adèle

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