Interview. Fabienne Leloup : « Être artiste, c’est apprécier l’étrange et reconnaître le singulier »

D’où vous est venue l’idée de votre dernier roman, Corps fantômes, qui traite finalement de la mort et de ce qui s’en suit ?

L’idée du roman a germé il y a une dizaine d’années, suite au placement de ma grand-mère maternelle, Henriette dans le roman, dans une maison de retraite à Angers. J’avais été assez choquée de l’« exploitation » des vieux. Le mépris ou l’indifférence vis-vis des anciens me révolte toujours aujourd’hui.

Qui sont Yara et Hermine de la Vallée ?

Yara et Hermine de la Vallée sont des personnages inventés à partir d’éléments réels. La famille « de la Vallée » est une famille aristocratique apparentée à mon époux. Ce sont deux personnes qui devaient se rencontrer, car Hermine a un don de communication avec les morts à transmettre. Yara est sa fille d’adoption.

Que vient faire Rashid, fondamentaliste, dans cette histoire de « corps fantômes » ?

Rashid est le frère de Yara, l’avers et le revers de la médaille du destin, si l’on se rappelle cette nouvelle de Borgès dans L’Aleph, « Le Zahir » qui nous fait réfléchir sur les fausses dissemblances à l’échelle de l’éternité. Il est perdu dans le monde actuel et n’a pas trouvé de sens à sa vie comme Yara. Je n’ai pas voulu le caricaturer ; pour moi, c’est quelqu’un qui a besoin d’exister et qui n’a pas d’idéal. Rashid et Yara sont des « âmes errantes » à leur manière, simplement Yara est plus courageuse. 

En général, quelles sont vos sources d’inspiration ?

Mon inspiration est visuelle et affective. Je pars souvent d’une « image » et d’une émotion. Dans Corps Fantômes, l’image des limbes et des catacombes. Être artiste pour moi, c’est apprécier l’étrange et reconnaître le singulier.

Comment construisez-vous vos personnages pour faire en sorte qu’ils soient crédibles et cohérents ?

Je mets beaucoup de temps à écrire ou plutôt à mettre en cohérence des personnages avec une intrigue et une atmosphère. J’aime cette phrase de Francis Bacon : « Le travail de l’artiste, c’est toujours d’approfondir le mystère. »

D’où vous vient cette attirance pour les sociétés secrètes, le paranormal et les mondes inexpliqués ? La peur de la mort ou le désir de faire tomber les tabous ?

Cette attirance vient de mon enfance et de mon adolescence. J’ai visité de nombreux châteaux avec mes parents, dont Le Plessis-Bourré, célèbre pour son plafond à caissons alchimiques. Ma sœur s’intéressait beaucoup au paranormal, au point que je m’y suis intéressée tout particulièrement au lycée. Cette passion ne m’a pas quittée ensuite, davantage par désir d’honnêteté intellectuelle que par goût de la provocation. J’ai toujours pensé qu’il ne fallait pas confondre « réel » et « réalité ». Les dernières recherches scientifiques, en particulier celles des astrophysiciens nous montrent que nous sommes vraiment un point entre deux « infinis ».

Êtes-vous une grande lectrice ? Quels sont les livres qui vous ont façonnée, fabriquée ? Et quels sont ceux qui vous accompagnent aujourd’hui ? Qui trouve-t-on dans votre bibliothèque ?

J’ai énormément lu depuis que j’ai appris à lire : les grands classiques de la littérature française, la mythologie, les présocratiques… d’autant que j’ai fait des études littéraires poussées. Parmi les auteur(e)s, j’ai été marquée par Colette et Yourcenar. L’œuvre au noir est sans doute un roman culte pour moi.

Aujourd’hui, je lis davantage des livres pour me documenter par rapport à un ouvrage en cours d’écriture. Mes grandes références restent : Borgès et Kafka. Les livres qui m’accompagnent appartiennent à la galaxie de la science-fiction et du fantastique, aux littératures de l’imaginaire : les textes d’Alain Dorémieux, de Jean-Pierre Andrevon, de Céline Maltère, les romans de Brussolo, de Greg Egan, de José Somoza… Les publications des éditions L’œil du Sphinx pour le domaine français. Je n’oublie pas non plus les thrillers, mais je reste attachée à Borgès, Kafka et à Murakami, sans doute à cause de leur perception d’une autre dimension, due au « réalisme magique ».

Et à l’œuvre de Gerald Messadié, parce qu’elle révèle un chercheur infatigable, même dans l’inexpliqué.

Vous souvenez-vous de la première phrase que vous avez écrite et du moment où vous avez eu envie de devenir écrivain ? Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire ?

Je me souviens de poèmes et d’un titre de manuscrit, L’Adieu, en hommage à Apollinaire. C’est la soif de liberté qui m’a poussée à écrire et c’est une recherche métaphysique qui me pousse à continuer. 

L’écriture est-elle chez vous une seconde peau ? Êtes-vous constamment en éveil ? Prenez- vous beaucoup de notes ? Vous astreignez-vous à une régularité ?

L’écriture est en effet comme une seconde peau. Je suis portée par les mots et par mon inconscient. J’ai l’impression d’être proche du peintre qui travaille couche après couche sur sa toile. Je suis davantage dans l’obsession que dans la régularité. 

Quel est votre rapport à la réalité ? 

Perplexe. Quand arriverons-nous à utiliser les ressources de notre cerveau ; quand parviendrons-nous à une Conscience plus large du cosmos ?

Que vous apporte l’écriture ?

L’écriture est le fil rouge dans le labyrinthe de mon existence. C’est ma façon de communiquer, de partager avec l’autre, d’essayer de transmettre des fulgurances plutôt que d’asséner des vérités. Une intention de participer à la vie. C’est également un exercice spirituel : une vie créative est faite d’une multitude de pas, plus ou moins petits… En bref, l’écriture m’apprend l’humilité. 

Propos recueillis par Joseph Vebret

Fabienne Leloup, Corps fantômes, Ramsay, décembre 2019, 173 pages, 18 €

 

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