Interview. Thierry Poyet : « Je n’ai rien trouvé de mieux que l’écriture pour me sentir exister ! »

Thierry Poyet est agrégé de Lettres modernes et docteur ès lettres. Maître de conférences, HDR en littérature française du XIXe siècle, il assure des cours à l’IUFM d’Auvergne, notamment en formation initiale des professeurs stagiaires de collège et lycée et à la préparation des concours internes (Capes, agrégation). Ses recherches portent sur la littérature de la seconde moitié du XIXe siècle, principalement sur l’œuvre et la correspondance de Flaubert auxquelles il a consacré de nombreux articles et plusieurs ouvrages. Il vient de diriger deux ouvrages collectifs et publie une réédition du roman de Maxime Du Camp, Les Forces perduestout en collaborant au prochain dictionnaire Flaubert (dir. Éric Le Calvez, éditions Garnier). Il a aussi travaillé sur Hugo et Maupassant. Thierry Poyet est membre du CELIS de l’Université Blaise-Pascal et des Amis de Flaubert et Maupassant.

Par le biais d’une jeune héroïne, vous racontez le début des Trente Glorieuses dans le milieu ouvrier de Saint-Étienne. D’abord, qui est la petite Stéphanoise ?

La petite stéphanoise, c’est une de ces filles issues des couches populaires, condamnées à ne pas échapper à leur milieu d’origine parce que les parents n’avaient pas les moyens de leur payer une éducation de qualité et qui s’en allaient au mieux travailler en usine, au pire trouvaient un boulot de femme de ménage ou de domestique. Elle appartient à cette France dont on ne parlait pas, celle qui a fait les Trente Glorieuses, justement, mais qui ne constituait pas la face brillante d’un pays en pleine transformation.

La petite stéphanoise, c’est une jeune femme pleine de courage et de volonté, qui a une énorme détermination, l’envie de s’en sortir comme on dit, et qui est prête à se battre autant que possible pour échapper à son destin, à sa famille, à tout ce qui fait un déterminisme malheureux. En cela, elle incarne les fameuses valeurs qu’on accorde aux Stéphanois en général, le courage, le sens de l’effort, la vaillance, mais aussi la générosité, l’ouverture à l’Autre, la solidarité. Parce qu’elle sait aussi qu’on ne se bat jamais tout seul.

Quelle est la part d’autobiographie dans ce premier roman ?

La moindre possible ! Le risque d’un premier roman, c’est de tomber dans la facilité autobiographique, de se raconter en regardant son nombril, et puis j’avais trop peur de l’impudeur, de l’intimité dévoyée ! C’est Flaubert qui prétendait que les lecteurs ne doivent rien savoir de l’auteur !

Cela étant, je suis stéphanois, ma famille a connu l’horreur du bombardement de 1944 que je raconte et j’ai deux oncles qui sont morts le 26 mai, à Saint-Étienne. C’est le point de départ de mon roman. Et sa part (auto)biographique. Ensuite, j’ai voulu retrouver une époque – que je n’ai pas connue, évidemment -, faire revivre un monde, celui des années 1950, avec ses journées de travail, souvent harassantes, ses loisirs, pas très variés, ses espoirs, ses difficultés. Je voulais qu’un maximum de lecteurs qui ont connu la période puisse se retrouver dans mon roman (y compris bien sûr les non-Stéphanois ! car ce n’est pas un roman régionaliste) et qu’ils se disent : « Oui, c’était ça, les années 1950… »

Votre héroïne préfigurerait-elle la femme d’aujourd’hui, libre, émancipée, volontaire ?

Absolument ! En tout cas, je l’espère ! Brigitte, la petite stéphanoise, est une femme qui se bat pour son indépendance, qui veut se libérer de l’autorité patriarcale, mais ne pas tomber sous le joug d’un mari. Elle veut décider de sa vie, n’être le jouet de personne, et si cela doit lui coûter, elle s’en moque. Son courage et sa volonté, elle les met au service de sa liberté. Elle croit beaucoup dans l’éducation, celle qu’on ne lui a pas donnée, mais qu’elle tâche de se donner, en autodidacte, au gré de ses rencontres. Elle se bat pour son bonheur, elle est pleine de rêves, mais des rêves qu’elle tâche de se construire aussi réalisables que possible. Elle a les pieds sur terre, elle ne néglige rien des difficultés qui seront sur sa route, mais elle relève le défi. C’est une femme volontaire en effet, décidée, active, qui ne s’en laisse pas conter. Oui, je crois qu’elle est très moderne et qu’elle peut faire figure d’exemple pour les jeunes femmes d’aujourd’hui.

Comment avez-vous construit ce personnage pour faire en sorte qu’il soit crédible et cohérent ?

C’est difficile de pénétrer dans la fabrique de l’écrivain, à la fois parce que l’on manque des mots et peut-être de la lucidité nécessaire pour expliquer le processus de création quand on est un primo-écrivain ; et puis parce qu’on n’a pas forcément envie, en tant que romancier, de raconter l’envers du décor ! Disons, cependant, pour répondre à votre question, que mon personnage s’est construit d’abord à travers une série d’épreuves. Pour toutes les jeunes femmes de l’époque, nées dans le milieu ouvrier, la vie n’était pas simple ; et puis, là, il y avait la guerre… Donc, l’autorité des parents, les souffrances de la guerre, les relations garçons-filles, les enjeux de classes sociales et de lutte politique entre bourgeois et ouvriers, le mariage comme un vrai problème, il existait à la fin des années 40 et dans les années 50 toute une série de problèmes dans la vie d’une fille de 18 ans… J’ai construit mon personnage dans sa lutte contre ces épreuves, dans sa volonté de ne jamais baisser les bras, de les assumer les uns après les autres, de combattre toutes les difficultés. La cohérence du personnage, c’est sa force de caractère, tout simplement. C’est son sens de l’effort, tout ce qui fait qu’elle s’assume en tant que fille d’ouvriers, ouvrière elle-même et stéphanoise, bien sûr, au monde de la mine et de l’industrie !

Je sais que vous avez d’autres manuscrits non encore publiés. En général, quelles sont vos sources d’inspiration ?

Si je réponds l’injustice, cela paraîtra pompeux, et pourtant… Brigitte est confrontée à de multiples injustices, mais elle se bat. Dans mon prochain roman, il y a aussi un sentiment d’injustice qui meut le personnage principal. 

Je crois que l’injustice, notamment sociale – puisqu’il en va surtout de cette forme d’injustice dans ce que j’écris – me paraît insupportable. Ce qui m’attire, c’est la lutte du pot de terre contre le pot de fer. Non pas pour tromper les lecteurs et leur faire croire à l’impossible – il est rare de rencontrer des Jean Valjean et je suis assez lucide pour penser que le pot de terre ne gagne pas souvent à la fin –, non pas pour rendre plus tristes les lecteurs – qui seraient systématiquement confrontés à des réalités désolantes dans mes romans – mais plutôt pour observer comment on peut lutter, comment on peut essayer de changer le monde, à sa mesure. J’aime ces personnages qui refusent de courber l’échine, qui n’acceptent pas de s’en remettre à ce que d’autres ont décidé pour eux, j’aime les hommes révoltés, ceux qui n’entendent pas suivre le troupeau et rester dans le rang surtout si le chemin à emprunter conduit à sa propre perte.

Je crois qu’on manque d’une littérature sociale qui montre la réalité de toute une partie de la société, le monde ouvrier, les couches populaires en général, tous ceux qui sont loin d’un Paris élitiste, que ce soit en 1950 ou en 2020.

Les auteurs du XIXe siècle, dont vous êtes un spécialiste dans le cadre de vos recherches universitaires, influencent-ils vos choix et votre écriture ?

J’adore Flaubert, sur lequel j’ai beaucoup écrit, mais je ne crois pas écrire comme Flaubert ! L’homme me fascine, révolté, plein de contradictions, une sorte d’anarchiste de droite formidable ! Mais son œuvre est trop « léchée » pour que je puisse tenter d’écrire comme lui et contrairement à lui j’ai envie d’une littérature engagée dans la société, j’ai envie d’être un écrivain qui participe du débat (social) par sa littérature…

Peut-être La petite Stéphanoise est-elle beaucoup plus zolienne que flaubertienne… Ce n’est pas pour me déplaire ! Cela étant, la peinture du monde des domestiques par Flaubert dans Un Cœur simple ou celle des victimes de la société par son héritier Maupassant relève bien de la littérature qui me séduit le plus, une littérature avec phase avec ses lecteurs, qui dit le monde comme il va ou ne va pas !

Vous publiez dans le même temps Les 100 plus grandes œuvres de la littérature française. Comment avez-vous opéré un choix, forcement subjectif ?

Bien sûr, toute sélection est subjective, tout choix en dit au moins autant sur celui qui l’opère que sur la hiérarchie qui s’établit. En l’occurrence, avec cet ouvrage dédié aux scolaires, aux étudiants, mais aussi au grand public, lorsqu’on a envie de rafraîchir sa mémoire (ou de pouvoir parler des livres qu’on n’a pas lus !), j’ai mis en avant des textes qui me paraissent essentiels. C’est surtout vrai pour le XXe siècle et le XXIe lorsque le temps n’a pas encore fait son travail et que tous les textes semblent à tort se valoir. Par exemple, j’ai mis en avant Michon ou Philippe Besson, ça peut se discuter, mais il me semble que ces deux écrivains-là, bien différents l’un de l’autre au demeurant, construisent une véritable œuvre, avec une cohérence forte, justement…

Pour les siècles plus anciens, ma subjectivité s’est exprimée de manière très marginale. Nous avons une littérature française tellement riche et tellement patrimoniale que les textes de Molière, de Beaumarchais, de Hugo (et de tant d’autres) s’imposaient d’eux-mêmes !

Comment a évolué le roman des origines à nos jours ?

Je ne vais pas commencer là un cours de littérature, mais je renverrais volontiers à ce qu’en dit un de mes très chers amis, un universitaire, un de ceux rares aujourd’hui que tout le monde peut comprendre, parce qu’il ne cherche pas à jargonner, je pense au Belge Michel Brix.

Avec lui, je redoute que le roman (français… car ce n’est pas forcément vrai du roman américain par exemple) se perde dans les élucubrations de l’autofiction et qu’on soit déjà parvenu à une époque où le projet autobiographique aurait remplacé bien malheureusement l’intention romanesque. Je suis bien placé pour savoir qu’on prête toujours à Flaubert ce fameux mot « Madame Bovary, c’est moi » et que, même s’il n’a jamais dit cette phrase, elle correspond bien au rapport qui a existé entre son héroïne et lui… Cependant, tout le monde n’est pas Flaubert et pour autant s’il a su nourrir son personnage de ses émotions et de ce qu’il était, pour autant il ne s’est pas raconté ! C’est une nuance – fondamentale – qu’on saisit peut-être trop mal aujourd’hui.

Pour ma part, je sais bien que tous mes personnages se trouvent en effet nourris de mon expérience et de ma sensibilité, pour autant je n’ai pas envie de vous raconter ce que je faisais hier ! Parce que, franchement, pousser mon caddie dans la grande surface du coin, ça n’intéresse que moi !

Si vous ne deviez conserver que trois livres, lesquels seraient-ils ?

Sans réfléchir, L’Éducation sentimentale de Flaubert pour le sens du nihilisme que le romancier y développe ; Les caves du Vatican de Gide, mais j’ai envie de citer tout Gide, le dernier maître à penser en France : alors, ce texte-là, pour la symbolique du fameux « geste gratuit » ; et, puis, peut-être pour renvoyer à un écrivain vivant, Philippe Besson. Sa sensibilité, par exemple, dans En l’absence des hommes, est si touchante… Idem pour Les Jours fragiles du même !

Enfin, que vous apporte l’écriture ?

La possibilité d’une expression libre, sans censure, une sorte d’épanouissement tout simplement ! Il est important de pouvoir s’exprimer et bien sûr c’est aussi la possibilité de convaincre ses lecteurs, de les amener à voir le monde à ma manière. Passionnant…

Aujourd’hui, alors que je rencontre mes premiers lecteurs, dans des séances de dédicaces en librairies ou dans des salons littéraires, la grande satisfaction, c’est de pouvoir échanger, débattre, convaincre. Ne plus se sentir seul à penser d’une certaine manière, trouver une caisse de résonnance, se sentir compris, et partager des préoccupations, des idées, des envies.

Je n’ai rien trouvé de mieux que l’écriture pour me sentir exister !

Propos recueillis par Joseph Vebret

Thierry Poyet, La Petite stéphanoise, Ramsay, décembre 2019, 250 pages, 19 €

Thierry Poyet, Les 100 plus grandes œuvres de la littérature française, Ellipses, août 2019, 432 pages, 22 €

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