Interview. Thierry Caillat : Mystérieuse Camille Claudel

 

D’où vous est venue l’idée de consacrer un livre à Camille Claudel ?

J’ai visité un jour une petite exposition dédiée à Camille Claudel dans les locaux où elle avait été internée près de 30 ans, à l’asile de Montdevergues – aujourd’hui hôpital de Montfavet – près d’Avignon. Je ne sais plus pourquoi je m’y suis rendu. J’étais peu attiré par la sculpture, je ne connaissais presque rien de Camille Claudel – et aucune de ses œuvres. Peut-être était-ce simplement l’internement qui m’avait intrigué.

J’y ai été captivé par la conjonction de deux impressions. Le côté intime de l’exposition, un petit bâtiment en rez-de-chaussée, une succession de petites pièces, une fréquentation très réduite, quelques œuvres à peine – pas les plus célèbres – présentées à hauteur des yeux, sans protection. Et l’expressivité de ces œuvres, qui m’a frappé. En lisant les panneaux retraçant sobrement le long séjour de Camille à l’asile, je me suis dit : « C’est une vie de roman. » Et j’ai eu aussitôt l’envie d’en faire un roman.

Vous présentez votre livre comme étant un roman alors qu’il a toutes les caractéristiques d’une biographie. Pourquoi ?

Je suis parti de cette idée de roman d’une vie, mais j’ai voulu m’appuyer sur sa vie réelle. Il m’est très vite apparu que la chronologie avait une importance considérable pour comprendre son évolution. Or les biographies existantes ne traitaient sa vie que par grandes périodes agglomérées, ou par thème. Établir une chronologie précise m’a demandé un considérable travail de documentation, d’autant que je voulais la croiser avec celle de la production des œuvres (et pas seulement de leur apparition) : j’ai dû aller jusqu’à utiliser des outils de planification pour comprendre le déroulement de certaines phases.

Et peu à peu je me suis laissé enfermer… C’est ainsi que mon roman a tourné en biographie. J’en ai eu conscience, mais entretemps j’avais aussi découvert que le poids de l’histoire personnelle de Camille et de son contexte était trop déterminant pour que je puisse m’en éloigner.

Fait significatif : en décidant d’écrire ce « roman », j’avais surtout pensé à la partie internement, qui résonnerait pendant toutes ces années comme un écho tragique d’un passé glorieux. La réalité m’a imposé l’inverse, car à partir de son internement Camille a délibérément exclu la sculpture de sa vie et de ses pensées. La fiction que j’avais initialement imaginée eut été une tromperie. 

Je suis resté attaché au sous-titre « roman » pour revendiquer la part importante d’invention qui subsiste dans le personnage que je fais vivre. Rétrospectivement, j’admets qu’il s’agit plutôt d’une biographie, avec la part d’imaginaire qu’accepte le genre.

Quelle a été votre démarche pour restituer Camille Claudel dans ses vérités ?

Outre les faits notoires, j’ai cherché à connaître ceux qu’elle a fréquentés – famille (rares), amis, critiques, collectionneurs –, j’ai largement plongé dans le contexte sociologique de l’époque, et je me suis beaucoup appuyé sur ses lettres pour éclairer son propre état d’esprit face aux évènements. Je me suis en outre inscrit dans un atelier de modelage, où j’ai essayé de copier ses œuvres, pour les comprendre. Et c’est effectivement là que je suis devenu amoureux de sa sculpture, en découvrant son raffinement et sa sensualité.

Camille était-elle folle au point d’être enfermée toute sa vie, ou fut-elle victime de sa famille et des convenances de l’époque ?

Il semble bien que son état mental ait au départ effectivement justifié son internement. Elle était dangereuse non pour les autres, mais pour elle-même. L’initiative première en a d’ailleurs été prise par son frère, que l’on ne peut soupçonner d’arrière-pensées à ce moment (1913). Si sa mère, qui semble avoir haï Camille pour n’avoir pas suivi comme elle la voie de la soumission, en a manifestement éprouvé une grande satisfaction, et sa sœur probablement aussi, leur ressentiment n’aurait pas suffi dans cette société patriarcale. Pour mémoire, l’internement a été décidé dès la mort du père, qui probablement s’y opposait.

Mais dès la fin des années 1910, les médecins ont proposé de renvoyer Camille dans sa famille, en faisant le constat qu’elle ne présentait plus de danger – il ne lui est resté qu’un signe de dérangement, et ce jusqu’à la fin de sa vie : l’obsession que Rodin, ou ses affidés, voulait la tuer, après l’avoir dépouillée et fait interner. La mère s’y est opposée, farouchement. Et comme c’est elle qui aurait été concernée au premier chef, on conçoit que Paul ne soit pas intervenu.

Plus étrange est l’attitude de celui-ci après le décès de la mère (1929), quand il n’a rien fait pour libérer sa sœur, qui l’en suppliait. Contrainte matérielle – Paul était diplomate –, souci des convenances, simple souci de confort… ?

Comment expliquer le comportement de son frère Paul, très croyant, mais qui semble maintenir sa sœur à l’écart, dans des conditions déplorables ?

Paul a admiré sa sœur autant qu’elle l’admirait lui. Il l’a soutenue financièrement à plusieurs reprises. Il a assisté avec tristesse à sa déchéance, jusqu’à conclure à la nécessité de son internement. Comment expliquer son attitude par la suite ? Je n’ai pas cherché à creuser, ce n’était pas mon sujet, mais j’en reste intrigué.

Quel fut le rôle de Rodin durant l’internement de Camille ?

Contrairement à l’image largement véhiculée, Rodin a toujours soutenu et poussé Camille, jusqu’au bout – en sous-main à partir de leur rupture. Il n’a cessé de harceler l’État pour lui faire obtenir enfin une commande, étape obligée d’une reconnaissance officielle de son génie. C’est par lui qu’elle a fini par en obtenir une, alors qu’elle était déjà au bord de la folie et ne produisait plus que des remakes. Au moment de son internement encore (1913 – ils étaient séparés depuis plus de vingt ans), il lui a fait parvenir la somme de 500 francs pour améliorer son ordinaire, en lui souhaitant une prompte délivrance. Ensuite il a décliné rapidement, jusqu’à sa mort en 1917. L’anecdote résume presque à elle seule les trois principaux protagonistes de la vie de Camille, Rodin, la mère, l’État : « Le conseil de famille » s’oppose à ce don – à part la mère, on ne voit pas qui serait à l’origine de ce refus, que rien ne justifie… ? Rodin se tourne alors vers l’État. Miracle : l’État, découvrant soudain le génie de Camille (à ce qu’elle est folle ?), a décidé de lui attribuer une pension de 500 francs. Mais ne dispose pas du premier franc… C’est ainsi que l’État va verser à Camille sa première pension… financée par Rodin.

Finalement, l’histoire de Camille Claudel n’est-elle pas celle des femmes du début du XXe siècle écrasées par une société misogyne et patriarcale ?

On ne peut ignorer la responsabilité propre de Camille dans sa déchéance : caractère entier, incapacité au compromis, orgueil… Rodin en a lui-même beaucoup souffert, et ce n’est pas sans raison qu’il a fui devant le mariage qu’elle lui réclamait, malgré la passion qu’elle lui inspirait. Il est possible que Camille ait aussi eu en germe les éléments de son futur dérangement.

Mais il est indéniable que la culture masculine de l’époque a ruiné son éclosion. Elle imprégnait bien sûr l’État dont la toute-puissance, bien que déclinante, dictait encore largement le « beau » dans les arts et ignorait superbement les femmes. C’était doublement vrai pour un sculpteur. Passer d’un orignal en terre cuite ou en plâtre à un marbre ou un bronze imposait un financeur ; or, à l’exception de rares mécènes éclairés (tels les Rothschild), les collectionneurs ne s’aventuraient pas à commander une œuvre à un artiste qui n’ait pas été dûment estampillé par une commande de l’État. Et le ministère des Beaux-Arts s’y refusait systématiquement.

Dans ce climat, Rodin n’a été qu’un homme de son temps. Homme à femmes certes, mais plutôt moins machiste que la société de l’époque. Il faut quand même souligner que les critiques d’art ont, eux, quasi unanimement reconnu très vite le génie de Camille. Et relever avec étonnement l’ouverture d’esprit du père, Louis-Prosper, qui a su distinguer très tôt le talent de sa fille, et y a progressivement sacrifié la majeure partie de ses biens.

Ce livre est également une déclaration d’amour aux sculptures de Camille Claudel quelque peu occultées par l’immense Rodin. Comment qualifieriez-vous l’ouvre de Camille Claudel ?

Subtilité et sophistication des postures – un enseignement de Rodin –, extrême sensualité. Originalité des sujets, devenus très vivants dans la deuxième moitié de sa carrière. Camille était aussi une travailleuse acharnée. Contrairement à Rodin, elle sculptait elle-même les marbres – le travail le plus épuisant.

Propos recueillis par Joseph Vebret

Thierry Caillat, Camille, L’Harmattan, juin 2019, 258 pages, 23 €

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