Sur la piste de Romain Gary

Du Tennessee à L’Afrique, une grande fresque sur la guerre, l’amour, et des éléphants enfin libres.

 

Ariane Bois, dans L’amour au temps des éléphants, votre premier chapitre raconte la pendaison de l’éléphante de cirque Mary au Tennessee en 1916. Comment avez-vous eu connaissance de ce fait divers réel atroce ? Pourquoi ces animaux  sont-ils au cœur de votre roman ?

J’ai toujours aimé les éléphants, je suis allée de nombreuses fois en Afrique, au Botswana et en Tanzanie où l’on trouve les plus grands troupeaux de pachydermes en liberté  au monde. J’ai aussi  une passion pour Romain Gary dont j’ai lu toute l’œuvre. Je le croisais d’ailleurs dans les rues de mon quartier à Paris à l’adolescence, mais je n’ai jamais osé lui adresser la parole.  «Les racines du ciel»  prix Goncourt 1956 reste l’un de mes  romans préférés. 
Dans Dakota song, l’un de mes précédents livres, (en poche  ce mois-ci), mon personnage principal était un jeune portier noir originaire du Sud des États-Unis. En me documentant pour ce roman, je suis tombée sur cette photo de l’éléphante pendue.
Mon imagination a commencé à travailler de manière frénétique : comment a réagi le public, pourquoi surtout, a-t-on tué cette pauvre éléphante ? J’ai lu à cette occasion beaucoup de récits du supplice, découvert des photos d’époque. Il m’est alors apparu que l’animal devait être le fil rouge de mon histoire. Comment un éléphant tué pouvait- il amener l’un de ses congénères vers la liberté ? Gary le dit  très bien il n’y a pas d’hommes libres sans animaux libres. La cause des animaux  se révèle dans le livre une allégorie des droits de l’homme.
Les exécutions d’éléphants n’étaient pas rares aux États-Unis où le cirque triomphe, avec par exemple celui de Barnum qui  traverse le pays tout entier. Un pachyderme a été tué d’un coup de canon, un autre a été électrocuté quelques années avant Mary. Ces meurtres ont inspiré des chansons, des films mais restent peu connus en France. Mary a en quelque sorte préfiguré Dumbo de Walt Disney. 

Pouvez-vous nous parler de cette passion  pour les éléphants ?

Je me suis beaucoup renseignée sur eux, leur intelligence, leurs habitudes sociales. Leur façon d’aborder le deuil par exemple est  édifiante : Si l’on dispose les os d’un éléphant mort aux quatre coins d’un champ, les autres vont les rassembler et se recueillir devant les restes ! Les troupeaux ont intégré la notion d’hommage aux défunts. S’ils aperçoivent un bébé lion, un futur prédateur donc, tombé dans un puits, ils vont unir leurs efforts pour tenter de l’en extraire. Le test dit du miroir est aussi révélateur  de leur sagacité : alors que nos chiens aboient ou s’amusent de leur image sans la comprendre, les pachydermes, eux, se reconnaissent vraiment. 

Gandhi affirmait : On juge une société à la façon dont elle traite ses animaux. Que pensez-vous du sort qui leur est réservé dans notre culture ?

Je suis tout à fait d’accord avec cette citation, la place de l’animal est révélatrice de notre éthique, de notre rapport au monde, de la hiérarchie que nous y imposons. Heureusement des progrès existent avec des lois pour les protéger,  mais nous restons un vieux pays de chasse, d’agriculture intensive. Nous battons aussi hélas des records avec le nombre d’animaux abandonnés, et on déplore encore un manque crucial de transparence dans les abattoirs, les élevages industriels.
Dans le cas de « L’amour au temps des éléphants »,je dirais que la sauvagerie envers les animaux a précédé et annoncé la barbarie entre les hommes, qu’est la guerre.

Votre roman est également centré autour d’une histoire d’amour entre de jeunes américains  venant de milieux différents. 

Trois  personnages qui ne se connaissent pas assistent ce jour de septembre 1916 à la pendaison de l’éléphante : un jeune journaliste, héritier d’une grande fortune, une étudiante, future infirmière et un garçon noir, victime de la folie raciste de quelques uns.
Ils se retrouveront de façon fortuite en France durant la Grande guerre, à Montparnasse dans les Années folles, puis en Afrique. S’ils vivent des aventures à trois, ils en tirent des enseignements totalement opposés.
Dans le Tennessee, Kid  n’était  qu’un pauvre garçon pourchassé par le Ku Klux Klan, en France il est devenu un musicien respecté  et en Afrique il  retrouvera ses racines.
Chacun d’eux s’engage dans la Grande guerre selon ses passions. Kid comme  combattant et musicien, Arabella en infirmière et Jeremy en tant que journaliste. La guerre agit ici comme un catalyseur et représente le test ultime pour se révéler. Celle-ci était particulière puisqu’il s’agissait du premier conflit des États-Unis, mené en dehors du pays. Jérémy a été traumatisé alors que Kid s’en est sorti plus fort. La jeune fille quant à elle,  s’est émancipée de sa famille austère et pieuse.
De  l’effroi des champs de bataille, mes trois héros ont tiré la force d’être libre. 
L’Afrique enfin,  fera éclater le trio, comme si la géographie révélait en quelque sorte les personnalités de chacun. L’histoire d’amour est très présente. Jérémy, Arabella et Kid traversent le début de ce siècle où la guerre a changé la donne dans un tourbillon amoureux. À eux trois, ils incarnent les changements du vingtième siècle. 

Le jazz tient également une grande place dans votre livre.

Pour les noirs américains, le jazz s’impose comme une façon de crier leur colère, leur révolte. Née de l’esclavage, cette musique symbolise  l’espoir  d’une vie meilleure, exalte l’amour. Grâce au jazz, Kid s’émancipe du racisme, de la pauvreté. Quand il arrive en France, son régiment d’hommes de couleur entonne la Marseillaise version jazzy. Les Français qui les accueillent le 27 décembre 1917 sont à la fois choqués et heureux. Les soldats noirs, tous musiciens, donnent des concerts à Nantes et à Quimper, villes où résonnèrent les toutes premières notes de jazz dans l’hexagone. 
Ces hommes sont stupéfaits par leur  l’accueil qui  leur est réservé . Leur chef d’unité, James Reese Europe, surnommé Big Jim, descendant d’esclaves  a 37 ans. Il a fondé la plus grande boîte de nuit de Harlem, n’a aucune expérience militaire mais s’engage avec 2500 hommes. Les soldats de son régiment se battent avec tellement de courage que les Allemands les appellent les Harlem Hell Fighters, les combattants de l’enfer. Ils luttent contre l’ennemi mais aussi contre leur  propre commandement qui a confié leur formation aux Français afin que noirs et blancs ne soient pas mélangés dans l’armée américaine. Dans les tranchées, la troupe afro-américaine perd la moitié de ses effectifs, et arrive la première sur le Rhin. Les soldats noirs furent pourtant privés de médaille, et de défilé de la Victoire. Leurs noms ne figurent pas toujours sur les monuments militaires américains. 

Vos ouvrages, parlent souvent de résistance, de Shoah, d’enfance meurtrie. Pourquoi avoir choisi d’aborder l’identité à travers des prismes différents, la guerre, l’amour, les animaux, le retour à la terre ancestrale ?

J’avais envie d’écrire un roman d’aventures comme ceux de notre enfance. Mes trois protagonistes se retrouvent en quête de liberté et de sensations fortes : les  tranchées, puis les années 20 à Paris et aux États-Unis, en Afrique. J’ai vécu à New-York mais je ne connaissais le Sud américain que par Steinbeck, Flannery O’ Connor  ou Pat Conroy. J’avais envie de l’explorer à l’aube de la première guerre mondiale et de l’intervention américaine  dans ce conflit dont on parle peu.  

Pourquoi avoir embrassé une époque aussi large qui va de l’avant-guerre aux années folles ?

La pendaison de Mary a eu lieu en 1916,  juste avant  donc l’entrée en guerre  des États- Unis C’est une histoire très riche, une période charnière, où le besoin de liberté est omniprésent, chez  tout le monde : les femmes, les minorités. Le vingtième siècle avec ses drames, ses avancées se retrouve déjà là,  en germe, avec la tentation totalitaire, l’émancipation des noirs, le féminisme, la culture, la liberté sexuelle. Mon livre se veut une saga qui emmène trois personnages clés sur trois continents.  

La vie des expatriés en Afrique est magnifiquement rendue. 

J’ai été fascinée par un film américain des années 80, White mischief, titré de Sur la route de Nairobi, en français au sujet des contemporains de Karen Blixen au Kenya. Le fantasme de ces aristocrates anglais qui ne travaillent pas, vivent en vase clos, ne supportent pas le soleil, se trompent allégrement les uns les autres est intéressant d’un point de vue romanesque. Dans cette Happy Valley vivaient des figures emblématiques comme Beryl Marklam, l’aviatrice qui  fut  la première à traverser l’Atlantique en solo d’est en ouest en 21 heures. C’est une chance pour moi de l’avoir croisée, comme tous mes personnages ! 

Comment avez-vous procédé pour construire L'amour au temps des éléphants ? 

Je suis donc partie d’une photographie en noir et  blanc, celle du martyre de l’éléphante, contrairement à mes habitudes car j’ai une imagination qui fonctionne plutôt grâce à la documentation. Ces trois garçons et fille effarés  par ce spectacle m’ont guidée. Pour chacun d’eux, j’ai  composé un dossier, et je les ai laissé prendre tour à tour la parole. Cette construction chorale s’est imposée. Chaque livre se bâtit de façon différente suivant le sujet et le bon vouloir de ses protagonistes !  

 

Propos recueillis par Brigit Bontour

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