Maud Tabachnik : Jeux de dupes

Pourquoi avoir choisi deux losers absolus, qui ne sont pas des psychopathes, contrairement aux personnages omniprésents dans vos romans précédents ?

Je ne sais pas vraiment. Ce sont en effet vraiment des losers et non des tueurs en série. Ils m’exaspéraient à un point tel que le matin, au moment de me mettre au travail, j’avais une certaine réticence à les retrouver. Et encore, j’ai amélioré le personnage d’Abbot. Je lui ai ajouté quelques qualités car  il était  à l’origine encore plus médiocre !
En fait mes deux héros vivent l’existence de beaucoup d’êtres humains. Abbot a une vie d’insecte et imagine qu’écrire un livre le fera rentrer dans la lumière. Souvent, lors de salons, les gens me racontent leur vie et imaginent l’écrire. Mais écrire n’est pas une catharsis et ne change pas une existence.

Abott et sa femme n’ont aucun intérêt. Ils font partie de  cette humanité frustrée qui reproche aux autres leurs échecs. Ruelov quant à lui, est représentatif des ratés culottés. C’est un représentant de commerce fort en gueule, machiste. Il n’a pas de talent. Il a juste eu du culot et de la chance. Il représente tout ce que j’abhorre. Forcément, il finit mal !  Je les déteste tous les deux avec pourtant une préférence pour Abbot parce qu’il réagit.  Quand j’écris, Je vis avec mes personnages, c’est plus dur de vivre avec des  gens quelconques qu’avec  de grands criminels.
En fait je suis fidèle à mes thèmes de prédilection, parce-que même si mes  personnages ne sont pas des serials killers, la fin est très amorale.

D’où vous est venue cette idée de machination autour de l’édition d’un livre ?

Je suis partie d’un épisode qui m’est arrivé. J’ai, il y a longtemps à l’époque où ne faisait pas de sauvegarde  automatique, oublié un manuscrit dans un taxi. Je me suis rendu compte que je n’avais  pas de double et j’ai vraiment paniqué en me disant que je ne pourrais jamais  le réécrire. C’était un de mes premiers livres. Je l’ai finalement retrouvé, mais jamais publié. 

J’ai éprouvé alors un grand choc émotionnel à l’idée d’avoir perdu un an de travail. Il m’est arrivé par la suite de perdre des textes et de les réécrire mais j’ai toujours eu l’impression que la réécriture était moins aboutie que l’original. 
En partant de cette expérience personnelle, je montre à quel point, les auteurs sont impliqués dans leur profession. Pour écrire un livre, il faut vivre avec ses créatures. Un roman est toujours important pour l’auteur. Il y a forcément  un personnage qui  le représente  par ses réactions, ses opinions. Chaque roman dit quelque-chose de l’auteur.

Vous décrivez très bien la sortie d’un livre, le monde de l’édition mais également le travail de scénariste à Hollywood. En avez-vous fait l’expérience ?

J’ai en effet écrit des scénarios, le travail est très différent. Je trouve que les films sont souvent moins bons que les livres.  Généralement, le metteur en scène veut être omniscient, hyper puissant et sa vision se heurte à celle de l’auteur. 

Je me souviens d’une représentation d’une pièce de Shakespeare, Jean sans terre,  au festival d’Avignon. Je suis partie à l’entracte, tant je trouvais ratée la transposition de l’intrigue en l’an 2000. Pour moi, une pièce de Shakespeare doit se dérouler au moment où elle a été écrite, avec la façon de parler, de se tenir de la Renaissance, pas en costume trois pièces.

Vos personnages n’ont pas le courage de passer à l’acte et de tuer leur adversaire. Est-ce par faiblesse ou parce- qu’ils éprouvent un genre de fascination répulsion l’un envers l’autre ?

Parce qu’ils ont la trouille. Ce n’est pas facile de descendre quelqu’un. La vengeance est un sentiment tellement humain que chacun y pense. Certains, très  rares  pardonnent et d’autres encore plus rares passent à l’acte et tuent.
Là, il y a un manque d’audace de la part des deux. Abbot va voir un genre de professeur Tournesol  fasciné par les frelons dans le but de commettre le crime parfait, mais Il ne va pas plus loin parce qu’il manque de courage. S’il avait été un homme, il serait parti, aurait changé de vie bien avant.  Aurait envoyé valser son entourage, sa femme son boulot, toute cette grisaille dans lequel il baigne.

Comment expliquez-vous que ce livre, beaucoup plus psychologique que les précédents soit au final plus noir  et peut-être plus prenant que ceux peuplés  de monstres ou de psychopathes ?

Tout simplement parce qu’on vit  au quotidien avec ces gens-là, et non pas, avec des meurtriers. Les tueurs en série comme Fourniret sont heureusement des exceptions tandis que les médiocres sont  légion. 
Je suis  d’ailleurs étonnée que ce livre marche si bien car son succès dépasse mon lectorat habituel.

 

Propos recueillis par Brigit Bontour

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