Pierre Bonnard, échos et correspondances japonaises

À partir de 1860 environ, quand allait s’ouvrir au Japon l’ère du Meiji, partout en France pendant une bonne trentaine d’années, d’abord dans les arts, la musique et la littérature puis dans les jardins, la publicité, les vêtements, le japonisme représenta plus qu’une mode, une sorte de ferveur. Le marchand d’art, collectionneur, mécène et critique d’art Siegfried Bing joua un rôle déterminant dans la connaissance et la transmission d’une autre culture visuelle qui passait de l’Est à l’Ouest.
Dans son Journal Edmond de Goncourt écrit le 19 avril 1884 : Et quand je disais que le japonisme était en train de révolutionner l’optique des peuples occidentaux. Une transformation radicale du regard venait de s’opérer.
La découverte puis la diffusion des gravures populaires de l’ukiyo-e aux sujets pleins de charme séduisit les artistes, Bonnard dans les premiers. On lui donna le surnom révélateur de Nabi très japonard. Il fut vite fasciné par la puissance des couleurs posées en aplats, sans modulation ni ombre, des estampes japonaises note Isabelle Kahn dans ce bel ouvrage qui accompagne l’exposition qui est organisée à l’Hôtel de Caumont, Centre d’art à Aix-en-Provence (jusqu’au 8 octobre).
Reformulant à rebours la notion bouddhique de l’impermanence de tout le créé et des illusions du monde, les artistes japonais s’engagèrent dès la seconde moitié du XVIIème siècle dans la célébration de la vie dans sa plénitude, de la beauté naturelle, des joies terrestres quotidiennes sans pour autant effacer dans leurs œuvres le côté éphémère des choses, leur fragilité. La fugacité du temps faisait oublier la richesse de l’instant. Le mouvement impliquant de nombreux artistes dont les plus reconnus comme Moronobu, Kunisada, Utamaro, Kuniyoshi, Hiroshige, Hokusai, prit avec la multiplication des estampes le nom d’ukiyo-e, c’est à dire image du monde flottant et périssable.

Curieux de nouveautés, toujours inventif, aimant se libérer des limites académiques et se renouveler, Pierre Bonnard (1867-1947) tombe sous le charme des estampes de l’ukiyo-e. Grâce à ses achats de gravures, il se constitue une collection personnelle comptant près d’une centaine d’impressions.
C’est très amusant, devant le dessin de ce papier avec ses ombres et ses effets de relief, de comparer la conception occidentale avec celle de l’Orient caractérisée par des surfaces nues et décoratives écrivit-il un jour. Cadrages resserrés, obliques, mouvements saisis au vol, vues plongeantes, perspectives absentes, couleurs posées en aplat, hauteur des formats, les innovations esthétiques que ce style venu de l’étranger introduisait dans les codes en vigueur en Occident captent d’emblée son intérêt et l’incitent à les reprendre mais en les intégrant dans une vision toute personnelle afin de leur donner une identité selon ses propres critères. En authentique créateur, Bonnard garde les principes, les renouvelle et les dépasse.
De même, si les thèmes abordés par les maîtres japonais, les fleurs, le paysage, les animaux, les enfants, le nu, les scènes d’intérieur, le passage des saisons, correspondent aux siens, il les traite selon ses souhaits, c’est à dire selon son cœur.

Dans chacune de ses toiles, avec une virtuosité absolue et une égale liberté, Bonnard fait vibrer les tonalités, multiplie les petites touches, sature l’espace, use des arabesques, s’applique jusque dans les plus fins détails pour traduire le transitoire et l’imprévu. Il exalte les formes par un raffinement de la couleur et s’emploie à affirmer la douceur autant que la force de la lumière. S’il économise ses moyens, c’est pour mieux exalter l’essence de ce qu’il voit.
Observer le spectacle qu’il a devant lui est l’occasion de le sublimer. Si vous voulez, en peinture, rendre la vie où elle est déjà parfaite, vous ne réussirez jamais. Il ne s’agit pas de peindre la vie, il s’agit de rendre vivante la peinture disait-il.   
Permettre la rencontre entre les magnifiques estampes de la collection de Georges Leskowicz et les toiles de Bonnard est une opportunité qui ne s’était jamais présentée auparavant. Rapprocher les œuvres entre elles et les confronter apporte un réel plaisir, celui de chercher et comprendre les liens possibles, les influences, les ressemblances et les divergences. Ainsi par exemple de ces poissons furtifs rouges et orangés que l’on voit dans Le bassin d’Agénor (1943) et ces autres poissons qui glissent dans l’onde dans Chinchards et crevettes roses d’Utagawa Hiroshige (1830).
Ou cet autre écho entre Voiles et régates, huile sur papier collé sur panneau de 1930 et Panorama des huit vues d’Omi, xylogravure polychrome également d’Hiroshige de 1853. Derrière ces images, en plus et comme en filigrane, se lit un sens du détachement exprimé à la manière d’un bonze japonais, dans le dernier autoportrait qu’exécuta Bonnard en 1945.  

Dominique Vergnon

Isabelle Cahn (sous la direction de.), Bonnard et le Japon, 240x280 mm, 210 illustrations, in Fine éditions d’Art, mai 2024, 192 p.-, 32€

Aucun commentaire pour ce contenu.