Jazz : en remontant le cours de l’Histoire…

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On fête cette année l’anniversaire du jazz. Fringant centenaire, ce courant musical devenu universel a irrigué tout le vingtième siècle. Et au-delà. Sa postérité, nombreuse, variée, témoigne d’une vitalité à nulle autre pareille même si, parmi les descendants qui se réclament de lui, certains ne présentent plus guère avec cet ancêtre né en Amérique le moindre lien de ressemblance. Ni même, à y bien regarder, de  parenté…  Mais cela est une autre histoire.

 

Pourquoi le célébrer justement en 2017, alors qu’il serait bien malaisé de lui assigner une date de naissance précise ? Pour le lieu, la plupart des spécialistes s’accordent à désigner la Louisiane et sa capitale, La Nouvelle-Orléans. Un creuset (ou un chaudron de sorcière) où le mélange aléatoire de plusieurs éléments produisit le miracle que l’on sait. Beaucoup plus vague, sinon plus hypothétique, demeure sa période de gestation. Début du vingtième siècle ? Fin du dix-neuvième ? Une seule certitude : l’enregistrement du premier disque eut lieu le 26 février 1917. Deux morceaux gravés sur un 78 tours, Livery Stable Blues et Dixie Jass Band One Step, par le Dixieland Jass (sic) Band. Un orchestre entré, du même coup, dans la légende.

 

Voilà qui donne envie de remonter dans le temps, histoire d’appréhender, fût-ce de façon fragmentaire, l’évolution de cet art si particulier. Une expérience, ni fastidieuse, ni inutile, à l’inverse de ce que prétendent les tenants d’une modernité aussi intransigeante qu’attachée à la rupture dans ce qu’elle offre de plus systématique. Dédaigneuse, en tout cas, de la tradition considérée comme définitivement surannée.  

 

Deux anthologies nous invitent à ce voyage. Elles arrivent à point nommé et sont aussi captivantes l’une que l’autre. La première, « Jazz Ladies, 1924-1962 » (1)  répond à une approche originale : elle présente des femmes qui, au long des années, ont marqué le jazz, en ont parfois infléchi la trajectoire, soit qu’elles aient elles-mêmes dirigé des orchestres souvent fort estimables, soit qu’elles aient été les vedettes de formations masculines. Chanteuses ou pianistes, pense-t-on d’emblée. Oui, mais pas seulement.

 

Sans doute les pianistes forment-elles la majorité – et non les moindres, Lil Hardin, première épouse d’Armstrong, Lovie Austin qui employa le merveilleux trompettiste Tommy Ladnier, Dorothy Donegan, Mary Lou Williams, Hazel Scott et Marian McPartland, entre autres. Mais aussi des trompettistes (Clora Bryant, Dolly Jones, Valaida Snow). Une tromboniste (Melba Liston, dont l’orchestre exclusivement féminin fit les beaux soirs de la Parade de Nice dans les années 80). Et puis des saxophonistes (l’Anglaise Kathy Stobart, Elvira Redd, Ivy Benson). Sans compter des contrebassistes, une « batteuse » et même une harpiste, Dorothy Ashby, partenaire de Louis Armstrong, Woody Herman et Frank Wess, qui signa en outre une bonne dizaine d’albums.

 

Sans doute la parité, devenue, depuis, ardente obligation en d’autres domaines où elle a force de loi, n’est guère respectée. Qu’importe ? Ainsi, The International Sweethearts of Rhythm, orchestre multiracial composé uniquement de femmes, créé en 1937 dans un but humanitaire, dissous en 1949, a compté, dans l’intervalle, d’excellentes solistes et connu un joli succès. Cette anthologie témoigne donc de l’importance de l’élément féminin dans l’évolution du jazz, et même dans sa genèse. Jean-Paul Ricard, à qui l’on doit la direction artistique de cette réalisation, souligne dans son livret le rôle joué par le chant, singulièrement dans le gospel et le blues, et la part active prise par les femmes. C’est dire combien elles méritaient qu’hommage leur soit rendu !

 

Deuxième coffret, une manière d’anthologie qui porte bien son nom, « L’Aventure du Jazz » (2). En réalité, la musique du film réalisé par Louis Panassié, cinéaste documentaire, entre 1969 et 1972 avec le concours de sa femme Claudine et le soutien avisé de son père, Hugues Panassié.

 

Un mot sur ce dernier. Son nom suscite admiration ou sarcasmes. Admiration, parce qu’il est difficile de lui dénier la part active qu’il prit dans la diffusion et la connaissance du jazz, non seulement en France mais dans le monde entier, y compris sur son continent d’origine. Sarcasmes parce que figé sur des positions intransigeantes, il supporta mal que d’autres émettent, sur une musique qu’il considérait un peu comme sa chose, des opinions qu’il jugeait hérétiques et sur lesquelles il brandissait des anathèmes enflammés. Ainsi condamna-t-il sans appel la « révolution » du bebop qui signa la naissance du jazz moderne. Ce qui lui valut de mémorables volées de bois vert, par articles de revues interposés, de la part de ses adversaires, en particulier Boris Vian.

 

Il n’empêche – et ces disques, entre autres, le prouvent – que nul n’était mieux placé que lui pour faciliter le contact avec des musiciens qui, pour la plupart, le vénéraient et qui comptent parmi les créateurs et les défenseurs du jazz le plus authentique.

 

Le générique, du reste, en dit long : parmi les orchestres, ceux de Buddy Tate, de Dick Vance, et les Panassié Stompers, ensemble constitué pour l’occasion et propulsé par le batteur Jimmy Crawford. En son sein, des solistes aussi éminents que Buck Clayton, Vic Dickenson ou Budd Johnson, autant de musiciens sachant ce que swinguer veut dire. Quant aux individualités, les noms de Milt Buckner, Zutty Singleton, Jo Jones, Cozy Cole, Willie « The Lion » Smith sont assez éloquents pour rendre superflu tout commentaire.  Et il en va de même pour les bluesmen John Lee Hooker et Memphis Slim, pour la chanteuse de gospel Sister Rosetta Tharpe.

 

L’écoute de ce coffret est stimulante, à l’image de la musique qu’il véhicule. Elle peut offrir à quiconque souhaite découvrir le jazz la meilleure initiation qui soit, car elle puise à la source la plus authentique.

 

Jacques Aboucaya

 

1 – « Jazz Ladies, 1924-1962 », un coffret de trois disques Frémeaux & Associés / Socadisc, février 2017.

2 – « L’Aventure du Jazz, vol 1 & 2 », un coffret de deux disques Frémeaux & Associés / Socadisc, février 2017.

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