Jazz. Thierry Ollé et The Deep Sounds : Histoire d’orgue

S’il est un instrument que le jazz a contribué à populariser, c’est bien l’orgue Hammond, ainsi appelé du nom de son inventeur, l’Américain Laurens Hammond. Initialement conçu, au début des années 30, pour une utilisation religieuse (toutes les églises ne pouvaient s’offrir un orgue traditionnel, faute de place ou de ressources pécuniaires suffisantes), il a très vite élargi sa mission sacrée pour jouer un rôle dans la musique profane, essentiellement jazz, blues et leurs dérivés.

Le modèle le plus utilisé reste le Hammond B3, mis au point dans les années 55. Mais dès le début de son apparition, dans la décennie 1930-1940, nombre de musiciens noirs, et non des moindres, lui donnèrent ses lettres de noblesse : Fats Waller, Count Basie, pour ne citer qu’eux, saisirent très tôt les possibilités offertes par cet orgue électromécanique, propice au swing, aux effets sonores, dégageant une impression de puissance peu commune. Autant de ressources propres à séduire des pianistes souvent éduqués au sein des communautés religieuses noires et aptes à transposer les sortilèges des spirituals et gospel songs.

L’âge d’or de l’orgue Hammond se situe pourtant dans la période qui suivit. Sans dérouler la longue liste de tous ceux qui le pratiquèrent entre 1950 et nos jours, difficile de ne pas mentionner quelques noms qui ont largement contribué, au fil du temps, à le faire connaître et aussi évoluer au gré des apports successifs du jazz, tels le bebop et ses prolongements.

Parmi ces créateurs, Jimmy Smith, dont le rôle fut déterminant dans les années 60-70. Nourrie de gospel et de blues, sa musique en fait le père incontesté d’un genre appelé à un avenir prospère, qu’on l’appelle funk, soul music ou groove. A la tête d’une discographie monumentale où se côtoient les meilleurs musiciens de l’époque, il a marqué par sa sensibilité, son invention et son swing très particulier plusieurs générations. Dans son sillage, les Bill Doggett, Jack McDuff, Rhoda Scott, Joey DeFrancesco, chez nous Eddy Louiss, Emmanuel Bex, Benoît Sourisse et maints autres apprirent à tirer parti d’un instrument difficile à dompter.
À  en user avec toute la subtilité qu’il requiert, faute de quoi il peut sombrer dans la lourdeur la plus affligeante.

Une formule a particulièrement séduit au cours des différents périodes, l’alliance orgue-saxophone. Tous les grands du hard bop, en particulier, s’y sont pliés avec bonheur, l’un des meilleurs exemples demeurant les enregistrements de Jimmy Smith avec le saxophoniste ténor Stanley Turrentine. Or cette formule est loin d’avoir épuisé ses sortilèges. A preuve l’album-hommage à Jimmy Smith que Thierry Ollé propose avec son trio The Deep Sounds (Jean-Michel Cabrol, saxophones alto et ténor, flûte, Jean-Denis Rivaleau batterie) et qui mêle compositions originales et thèmes éprouvés, du standard traditionnel Careless Love à Don Redman et Duke Ellington en passant par Mick Jagger et Keith Richards (I Can’t Get No Satisfaction).
Après Triorg (2014) et Carré d’As (2015), The Deep Sounds est le troisième album dans lequel Ollé s’exprime à l’orgue Hammond.

Il concrétise et confirme non une rupture, mais plutôt un élargissement de la manière d’un musicien qui a fait ses preuves au piano, dans différents contextes dont le dénominateur commun demeure le classicisme. A savoir un ancrage dans la tradition qui n’exclut nullement une approche personnelle, nourrie de la connaissance intime de tous les grands pianistes qui ont marqué de leur empreinte l’histoire du jazz. Semblables qualités se retrouvent donc ici, mais transposées à l’orgue Hammond. Un sens aigu de la mélodie, du swing, une imagination mélodique propice à des improvisations toujours structurées, un groove à la fois puissant et subtil, mêlant les acquis du hard bop aux accents les plus actuels de la musique telle qu’on la pratique de nos jours à La Nouvelle-Orléans.

Ses partenaires se montrent à la hauteur d’un projet qui retrouve l’esprit, voire, au détour de tel ou tel chorus, la lettre d’un style qui a fait ses preuves, sans jamais se limiter à une copie servile. Dans ce genre, Jean-Michel Cabrol excelle. Déjà partenaire de Thierry Ollé dans Carré d’As, il dirige par ailleurs son propre groupe et appartient aussi au quintette Pentessence du tromboniste Glenn Ferris et au Big Band Garonne dont il est un des solistes les plus éminents. C’est un saxophoniste au « gros » son, dans la lignée des Arnett Cobb, Buddy Tate, Illinois Jacquet, tous frottés de rhythm’n’blues et de rock’n’roll, experts dans l’art de faire monter la pression et de créer une chaude ambiance. Quant à Jean-Denis Rivaleau, sa connaissance quasi encyclopédique de la batterie lui permet d’évoluer avec la même aisance au sein d’un groupe New Orleans, au côté du pianiste de blues et de boogie-woogie Philippe Lejeune aussi bien qu’avec des musiciens plus modernes.
Un trio à la cohésion exemplaire, propre à séduire les amateurs, à quelque génération qu’ils appartiennent.

 

Jacques Aboucaya

 

Thierry Ollé & The Deep Sounds. 1 CD en vente sur toutes les plateformes de téléchargement.

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