Les Corps vulnérables de Jean-Louis Baudry : Je t’aime moi non plus

La liste, pensait-on figée par le temps, des livres incontournables sur l’amour voit désormais sa hiérarchie bousculée puisqu’aux côtés de Belle du seigneur, Eugène Onéguine, Aurélien, Orgueil et préjugés, Jane Eyre et d’Anna Karénine il convient d’intercaler Les Corps vulnérables. Corps fragiles, inutiles, célestes voire vulnérables qui ne sont, finalement, que l’instrument d’un désir, l’objet d’un appétit, et la pauvre matérialisation d’une émotion que le sentiment amoureux procure, parfois, justement, à notre corps défendant. Passion et amour sont si antinomiques que le déchirement de l’après est le baume masochiste d’un devenir inspiré que l’altérité de l’autre personnifie au point de rendre fou, et d’envoyer par le fond l’idée même d’une relation suivie… L’amour est-il toujours défini par une tension vers un objet qui se révèle impropre à satisfaire  le désir qu’il a créé ?
Que d’encre coulée sur les trémolos des âmes égarées dans ce labyrinthe que seul le Minotaure connaît, et encore, gardien des errements il est bien trop malin pour s’y aventurer trop profondément sachant qu’entre ces murs dont il perçoit, sans l’avoir réellement goûté, tout le désarroi qui en découle, seul l’écho de sa solitude lui répond.

Car c’est un monde qu’apporte dans la nuit la femme près de qui nous sommes, le monde de ses odeurs et de sa douce chaleur dans lequel je me baignais durant ces instants avec d’autant plus de volupté que depuis le coup de sonnette je le savais menacé.

Demeurer célibataire alors ? Solution de facilité que seule la pleutrerie justifie dans l’ornement des beaux atours de la liberté et des choix multiples qu’une vie seule ne parvient point à étancher. Chacun chez soi ? A l’instar d’un de nos célèbres couples parisiens, Julia Kristeva et Philippe Sollers, chacun chez soi pour le pire et ensemble pour le meilleur ; une autonomie professionnelle, une indépendance matérielle qui ouvrent sur des possibles infinis, sans doute la moins mauvaise solution si l’on en croit aussi Jean-Louis Baudry qui vécut cette extraordinaire histoire d’amour avec Marie tout en conservant son chez lui. Mais cela n’a en rien supprimé les écueils, au point même qu’une première séparation les maintint à distance quatre années durant.
Preuve irréfutable que l’encore continuera encore à couler puisqu’à l’instar de la médecine, il n’y a de réelle solution à l’amour que personnalisée, aucune recette de l’un ne s’applique à l’autre, aucun conseil ne s’avise profitable sur une autre personnalité que celle qui l’a donné (à elle-même, finalement) et donc comme tout expérience chimique, elle ne peut se réaliser que dans le vécu, d’où cette prise de risque inhérente et indispensable pour qui veut confirmer ce qu’il ressent.

La pensée de la femme aimée est fugitive comme le sont toutes nos pensées, et même l’amour, sans ses habituels compagnons, l’inquiétude ou le tourment, n’est pas capable de la retenir un peu durablement.

Auteur de trois remarquables romans au Seuil, et d’un nom moins passionnant essai sur l’art, Jean-Louis Baudry laisse ici, par ce roman en forme de journal, ce récit à la sauce autobiographique, une œuvre sans précédent, parcours de longue haleine entrepris au lendemain du décès soudain de l’aimée, pour qu’Elle continue à vivre dans son souvenir, que le fantôme de son reflet ne se dissipe point. Tous les jours, chaque matin, dans le plus grand calme, Jean-Louis Baudry construisait son Grand Œuvre, publié à titre posthume tant il lui aura fallu de temps pour en venir à bout, d’hésitations à le montrer, et de courage à le publier. Une telle somme peut rebuter tant le lecteur que l’éditeur mais ces mille cinq cents pages se dévorent à la vitesse d’un train lancé à vive allure en plein nuit…

Elle levait dans son sillage des couleurs, des chants, des odeurs, un air que je me sentais respirer et, tout au long des chemins qu’elle ouvrait, des mains aussi nombreuses que les feuillages se tendaient pour me couvrir de leurs caresses d’ombre et de lumière.

Quelle femme n’est pas un peu sorcière, un peu intrigante en jouant de sa séduction pour mieux assouvir son pouvoir, cet amour qu’elle recherche autant qu’elle le craint ? Marie excellait à hésiter, à faire un pas en avant, un pas en arrière d’autant plus sûre d’elle-même que le voilà séduit, amoureux et ces apparences à peine réveillées [… l’]entrainaient à nouveau dans un amour de profondeur, c’est-à-dire tout simplement un amour faisant de [lui] un être disposé à souffrir.
Ballotté entre Charybde et Scylla, notre amoureux transi et se sachant condamné au ressentiment et à ne jouir que des miettes, surveille chaque instant offert par sa reine et jouit en éternel perdant, détaillant au plus juste ce qu’elle daigne lui permettre. Comme si la demande d’amour était perçue comme un reproche et une menace, une entrave à leur liberté, à la sienne surtout qui lui dispute un certain stoïcisme quand il s’ingénie à éviter le conflit ouvert… Tout ce qui élargissait sa palette des sens et était susceptible de les éveiller lui plaisait, tout ce qui semblait être une effraction l’effrayait. Marie, grande, blonde, femme de tête et entreprenante dans la vie professionnelle avait aussi sa face enfantine qu’un rien effarouchait ou alors éveillait à mille curiosités.

J’aime cette femme. Je dois donc accepter l’épreuve de l’amour, ne pas m’y dérober.

François Xavier

Jean-Louis Baudry, Les Corps vulnérables, L’atelier contemporain, août 2017, 1246 p. – 30,00 euros

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