JEAN-PATRICK MANCHETTE ET LA RAISON D'ECRIRE

Nada ou l’Ardeur quand même. Alors que plusieurs nouvelles adaptations cinématographiques des romans de Jean-Patrick Manchette se préparent, un ouvrage collectif intitulé "Jean-Patrick Manchette et la raison d’écrire" entreprend, au-delà de son titre, d’exposer les raisons de lire cet écrivain encore aujourd’hui. 

Il y a trois ou quatre décennies, Jean-Patrick Manchette n’était pas le seul auteur français connu de la Série Noire. Le bougon ADG et le facétieux Alex Varoux, par exemple, jouissaient d’une réputation analogue. Mais Manchette est le seul à avoir véritablement survécu, le seul qui soit régulièrement réédité, le seul qui soit devenu, pour reprendre le terme que n’hésitent pas à employer certains critiques, un classique.

L’ouvrage intitulé Jean-Patrick Manchette et la raison d’écrire entend analyser les éléments qui sont à l’origine de cette suprématie. Il se compose d’une vingtaine d’articles dus à différents commentateurs (réunis sous la houlette de deux universitaires, Nicolas Le Flahec et Gilles Magniont) et abordant chacun un aspect du sujet. Car le sujet ‒ et c’est peut-être là qu’il convient de trouver une première explication à sa longévité ‒ était un polygraphe, un homme-orchestre de la chose écrite : Manchette était traducteur, romancier, scénariste, ghost writer, critique cinématographique et, comme on dit en français depuis l’an de grâce 1952, diariste.

Ce travail collectif n’évite pas certains défauts propres au genre. Tel auteur, très imbu de lui-même, consacre beaucoup plus son chapitre à raconter sa propre vie qu’à se pencher vraiment sur l’œuvre de Manchette. Tel autre, qui se pique de nous offrir des remarques linguistiques, le fait dans un français parfois approximatif. Un peu plus loin, une étude comparative de deux traductions italiennes d’un roman de JPM révèle à l’issue de plusieurs paragraphes un scoop qui sautait aux yeux du simple profane au bout de deux lignes, à savoir que le second traducteur a bien moins retraduit le texte original français que recopié la traduction (et les erreurs) de son prédécesseur.

Mais il nous semble, malgré tout, que deux clefs se dessinent, ou se dégagent, au fil de ces trois cents pages, toutes deux résultant du fait que Manchette, comme tout auteur classique finalement, était à la fois un praticien et un théoricien. Les chapitres de l’ouvrage qui s’interrogent sur les aspects politiques de son œuvre et en particulier sur ses rapports avec le situationnisme sont nécessaires et bienvenus, mais ils ne doivent pas faire oublier que Manchette était à bien des égards un croyant agnostique, un (grand) enfant qui ne cessait de casser, ou tout au moins d’abîmer, volontairement, ses jouets. C’est cette distance, cette auto-ironie « flaubertienne », cette tendance « néo » qui ne craint pas de s’affirmer aussi comme un retour à l’héritage littéraire du XIXe siècle français, qui permet à tout lecteur de trouver son bonheur dans une page de Manchette. L’important, comme celui-ci l’explique lui-même plaisamment quelque part, ce n’est pas tant de louer ou de critiquer les interprétations d’Arthur Rubinstein, c’est de dire qu’il tape fort sur son piano. Après quoi, chacun sera libre de porter un jugement. Dominique Rabaté parle très pertinemment d’une « tension entre le suspens pour survivre en déjouant les machinations et l’inutilité foncière du combat » et d’une « façon unique de toujours surplomber le récit, en le racontant comme s’il était déjà accompli, comme si l’action était privée de tout avenir ».

Tout cela, qui se nomme « nada » en espagnol et, sauf erreur, « tragique » en français, passe, on s’en doute, par un travail sur le style, par de fausses maladresses, et les développements sur les relations, parfois très conflictuelles, entre Manchette et ses traducteurs ou ses traductrices (la violence avec laquelle il insulte les deux malheureuses Espagnoles qui ont « aplati » son Homme au boulet rouge est pour le moins inattendue, pour ne pas dire ahurissante) comptent parmi les plus intéressants.

Mais tout cela serait franchement imbuvable si ce n’était qu’exercice de style. Or, si l’on comprend bien qu’un ouvrage comme celui-ci doive forcément se livrer à un certain nombre de dissections chirurgicales, il faut veiller à ce qu’une telle démarche ne fasse pas oublier l’autre clef de l’œuvre de Manchette, donnée par lui-même, nonobstant certaines manifestations un brin cyniques, et cette autre clef s’appelle tout simplement l’émotion. « J’ai beaucoup d’information, écrit-il, sur, par exemple, L’Aventure de Mme Muir (1), mais ce que je sais de plus important sur ce film, c’est qu’à la fin toujours je vais pleurer. »

(1) The Ghost and Mrs. Muir, réalisé par Joseph Mankiewicz, avec Gene Tierney, Rex Harrison et George Sanders (1947).

FAL

Nicolas Le Flahec et Gilles Magniont (Textes réunis par), Jean-Patrick Manchette et la raison d’écrire. Anacharsis Éditions, mars 2017. 23€.     

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