Jonathan Littell, Les Bienveillantes : Méritoire

À la sortie de son pavé, Jonathan Littell n’en n’est pas à son coup d’essai. En 1989, il avait déjà publié en anglais Bad voltage, un roman de science fiction évoluant dans un monde virtuel. Puis plus rien de fictionnel jusqu’à la sortie en 2006 du monumental Les Bienveillantes, dont le titre renvoie à une tragédie d’Eschyle, Les Euménides. 
Bourré de données factuelles, le lecteur est plongé dans le marasme des atrocités perpétrées lors de la Seconde Guerre mondiale – majoritairement – par les nazis d’Allemagne, mais aussi par les Hiwi (Hilfswillige), les auxiliaires russes, « volontaires » pour la plupart, présentés ainsi par Aue, le narrateur : « Pourtant j’avais aussi remarqué parmi les soldats de nombreux Russes en uniforme allemand avec le brassard blanc des Hilfswillige. “Les Hiwi” ? ». Aue décrit l’abjection la plus complète : la solution finale du problème juif (Endlösung des Jungenfrage), les groupes d’opérations mobiles de tueries (Einzatgruppen), les exécutions « à ciel ouvert » « la Shoah par balles), les camps d’extermination et les chambres à gaz, les chambres à gaz mobiles (Gazwagen), les fours crématoires, les marches de la mort.

En fait, ce n’est pas la première fois qu’un bourreau nazi est le narrateur d’un ouvrage sur ces horreurs, la plupart des critiques rapprochent le roman de Littell de La mort est mon métier de Robert Merle, mais Les Bienveillantes ont reçu le prix Goncourt et le Grand prix du roman de l’Académie française et déclenché une effervescence sur fond de polémique dans le monde de l’édition et bien au-delà. « Figure faustienne » pour les uns, Aue est un narrateur peu crédible pour les autres. Toutefois, beaucoup s’accordent à reconnaître l’immense travail de documentation réalisé par l’auteur. Littell se soucie peu des connaissances linguistiques de son lecteur. Les sigles, les abréviations et les grades de l’armée en allemand lui battent les yeux. D’autre part, on peut s’interroger sur la valeur d’une traduction qui ôterait très certainement beaucoup de l’originalité à l’œuvre sans – nécessairement – apporter une plus grande compréhension au lecteur.

À condition de passer outre l’accumulation de particularités (homosexualité, bilinguisme, inceste, matricide supposé et meurtrier avéré) d’un narrateur loin de la banalité quotidienne, le liseur patient et persévérant, après la lecture des 900 pages (1400 en poche) peut découvrir, si ce n’est lumière sur les crimes de l’humanité, au moins une réflexion et le désir d’en savoir davantage. En cela, le roman de Littell remplit une fonction méritoire…

Murielle Lucie Clément

Jonathan Littell, Les Bienveillantes, Gallimard, 2006, 907 pages, 25 € (également en Livre de poche)

Lire également la critique de Pierre Cormary

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