Tatiana Arfel décrochera-t-elle le Goncourt avec La deuxième vie d’Aurélien Moreau ?

Et pourquoi pas ? Puisqu’il semble que depuis l’an passé le jury se soit (enfin) débarrassé de ses vieux démons. Et qu’il se concentre uniquement sur le texte et sa qualité intrinsèque sans prévaloir du nom de l’auteur voire de l’éditeur. Exit GalliGraSeuil puisque ce furent en 2012 Actes Sud et Jérôme Ferrari qui montèrent sur la première marche, en toute légitimité. Alors si le signe indien est brisé, continuons à rêver et parions que ce livre-là rencontrera des milliers de lecteurs et les éloges qu’il mérite. Car au-delà de sa taille (un peu plus de 300 pages) c’est un livre immense, monumental, un livre-total ! Maîtrisé de la première à la dernière ligne, pétillant et poétique, il ose s’aventurer dans la glaise de la langue pour la pétrir avec amour et intelligence, lui redonner de l’éclat sans puiser dans la facilité de l’anglicisme ou du techno-langage issu des nouvelles technologies. Ce n’est pas un livre qui veut « faire genre » mais un livre qui célèbre la Littérature, qui parle d’absolu et de rédemption, qui rend les honneurs à la langue française en démontrant son infini musical, la précision du signifié et la douce musique du signifiant. Comme un pied-de-nez poétique aux Québécois qui nous fustigent (très souvent avec raison, d’ailleurs !) de ne pas défendre notre langue, Tatiana Arfel démontre qu’avec du talent, de l’imagination et de l’acuité on arrive à écrire plus qu’une histoire, plus qu’un brûlot sur la société capitaliste : un roman universel.

 

C’est le troisième roman de Tatiana Arfel. Dès son premier, L’Attente du soir (José Corti, 2009), elle n’obtint pas moins de six prix (!) dont le Prix Emmanuel Roblès,  qui n’est pas une récompense de complaisance mais un prix décerné par des lecteurs et des bibliothécaires. Et il suffisait d’être présent à Blois, lors de sa remise, pour entendre les vibrants témoignages des lecteurs/jury totalement conquis par le style Arfel et comprendre que nous étions en présence d’un nouvel auteur de grand talent.

La deuxième vie d’Aurélien Moreau le confirme.

 

Neuf étapes vont conduire le lecteur vers une révélation – une confirmation pour les plus éclairés –, une action de salubrité publique entreprise par Tatiana Arfel depuis son précédent opus, Des clous, et qui n’est pas sans rappeler le fulgurant Cercle de Yannick Haenel (2007) : révéler à l’Homme son aliénation au travail et lui adjoindre de se porter vers d’autres attentions que le bon rendement ou l’excellence de ses notes professionnelles… Pour cela, on suivra Aurélien Moreau, fils de bonne famille, un peu autiste, manipulé par son géniteur vers un poste de direction dans l’entreprise de sa belle-famille ; marié à une pimbêche, père de deux fils qu’il n’a su élever, reclus dans ses appartements, brisé et vaincu par l’angoisse qui le paralyse. Ayant mis au point un emploi du temps minuté, Aurélien traverse ses jours d’un repère l’autre sans rien voir ni croiser personne, s’aidant le cas échéant d’une rasade de whisky… Et file le temps dans la routine des esclaves modernes qui se sacrifient pour que le bilan soit toujours positif…

 

Tout serait allé sans varier d’un pouce si le PDG n’avait voulu augmenter encore et encore les profits, donc délocaliser, et donc licencier tous les ouvriers. Aurélien est chargé de propager la bonne nouvelle et de veiller au bon déroulement de la fermeture des usines. Jusqu’à ce qu’une première lettre anonyme vienne allumer une petite ampoule dans la nuit de son esprit. Grain de sable dans la belle mécanique ou chaînon manquant de son évolution ? Un peu des deux, et Aurélien endossera le costume de Robin des Bois jusqu’à ce qu’il se fasse prendre et tombe dans le coma à la suite d’une intervention musclée des forces de l’ordre. 

 

Le livre s’ouvre d’ailleurs sur le dossier qui regroupe les témoignages des proches, première pièce de l’enquête qui porte sur les malversations financières d’Aurélien. Vient ensuite son journal, sorte de carnet de notes dans lequel il reporte ses questionnements, ses observations, le chant d’un oiseau, le goût d’un aliment… L’homme se révèle dans toute sa complexité, sa délicatesse, son empathie et son incapacité à appréhender le monde moderne, la violence des relations humaines, la puissance de l’économie, la dictature du système salarial. Mais aussi la prison familiale depuis son enfance jusqu’à son mariage, le cloisonnement du ressenti impossible à exprimer, le dégoût de soi, la répugnance au contact physique, l’aliénation totale face aux contingences sociétales. Hypocondriaque et agoraphobe, Aurélien chancelle tout en essayant de se réveiller, de prendre sa place dans le concert du monde et d’être utile. Il se joue des codes de sécurité et envoie des virements aux salariés licenciés en puisant dans le compte de la société. Un sentiment de justice s’empare de lui, aux antipodes de son éducation, au mépris des lois : le devoir de dire non !

 

Le roman virevolte du rapport, au journal puis aux carnets de notes, relation directe depuis les limbes, ce qui donne un angle différent. Aurélien flotte dans son coma et la langue s’offre des élans de liberté : "Silhouettes floues blanches cotonneuses, passent et repassent curieuses. Vapeurs d’âmes variées imprégnant l’errance, sont-ce des morts ou des dormeurs qui dansent ? Vogue sans doute au pays des rêves, ai rejoint le lieu où les esprits s’étendent nuitamment… Quelque chose dort aussi en moi. Replié en fœtus dans ces vagues rougeâtres où je dérive en paix, […]" Il se réveillera quelques jours plus tard et recouvrira petit à petit ses esprits mais l’ordre des mots s’amusera encore avec sa diction. "J’ai fourché la crevasse. J’ai congé des eskimos enflés. Près le vent nu je quête et remue, sur l’alèze. Sont des tronçons d’arc-en-ciel. Coquilles ardoise étranges carquois. Sont des torpeurs. Feu ambroisie compactions herbes, groupuscule effleurant du tard." Il parlera d’abord avec sa mère, la seule à le comprendre depuis son Alzheimer et les deux converseront dans un substrat poético-lyrique qui ravit et ensorcèle. " Maman… / –  Je vis à, je vis là, tout va aller… / –  Maman… Je vole ivre… / –  Je le sachant, naturellement tu veux vivre mon aimé… Tu vas vivre, c’est annoncé. […]  Je poème, Maman… / –  Ça va revenir, tes mots. Nous on se comprend ! / –  Mais je poème, toi… / –  Moi aussi je t’aime, Mon Chéri. Pour tous les jours. À toute la suite. Je suis ici."

 

Suivront un arrangement et un renvoi définitif car un bon accord vaut toujours mieux qu’un mauvais procès. Aurélien est donc banni et s’en ira en convalescence en Bretagne puis en Grèce et en Italie, tenter de refaire sa vie si tant est qu’il sait encore si elle débuta un jour. Année zéro en quelque sorte : il puise alors dans la beauté du monde toute l’énergie nécessaire à sa lente remontée parmi nous, donnant en contrepoint l’orientation que nous sommes trop nombreux à avoir oubliée. Prendre le temps de. Voir un coucher de soleil, un oiseau sur une branche, un bouton de rose, un chat paressant à l’ombre du toit, etc. Aurélien solitaire rencontrera Giovanna, sa ronce gracile qui parachèvera la mue en parvenant à lui révéler l’éblouissant miracle du plaisir des corps.

 

Toute de candeur paré, ce roman foisonnant où mille trouvailles peignent des scènes poignantes qui fustigent la dérive déshumanisante de nos pairs, porte en lui un idéal. Dernier message avant la catastrophe : ami lecteur, fais de ta vie un enchantement avant qu’il ne soit trop tard…

 

François Xavier

 

Tatiana Arfel, La deuxième vie d’Aurélien Moreau, Éditions Corti, août 2013, 318 p. – 20,00 €

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