Tu lis : Marius Daniel Popescu, Les Couleurs de l’hirondelle

Tu as entre les mains un grand livre et tu ne le sais pas encore, parce que tu te laisses parfois abuser par les sirènes qui chantent dans les grands journaux nationaux et étrangers, tu les crois car elles parlent bien et le média qui les abrite a une réputation ; mais tu es abusé(e) et quand tu le comprends enfin tu rentres dans une colère froide, tu jettes le livre, le magazine, la feuille de choux et tu es désemparé(e). Te vient alors une idée. Et si le monde alternatif tant décrié pouvait t’apporter réconfort et connaissance, t’ouvrir les yeux vers un ailleurs pas si compliqué à dénicher, finalement ? Tu oses, tu allumes ton ordinateur mais comme cela fait si longtemps que tu ne t’es pas aventuré(e) sur la Toile, tu as oublié ton mot de passe. Satanée société, à la fin, qui impose des codes pour rentrer chez soi, payer un achat, démarrer sa voiture, récupérer ses habits chez le teinturier, accéder à sa messagerie… Mais tu finis par y arriver et la page d’accueil t’emporte dans les étoiles, tes mains s’affranchissent et tapent quelques mots clés, littérature, francophilie, nourriture terrestre, Roumanie… José Corti car c’est un nom qui te dit quelque chose, tu te souviens être passé(e) devant une devanture foncée (une librairie ?) qui portait ce nom, un jour, en rentrant d’une longue promenade dans les jardins du Luxembourg, mais ce n’est pas un souvenir précis, tu hésites, tu cliques sur le lien recommandé, tu y es !


Paradis des livres uniques, la librairie est devenue virtuelle, aussi, car s’adapter c’est refuser de mourir, et si son fondateur est désormais parmi les anges, l’enseigne lui survira, et longtemps encore publiera des objets de grande facture… Ainsi tu te laisses prendre au jeu, tu cèdes à la facilité, cela tombe bien, il y a des nouveautés. Parmi celles-ci, Popescu est un nom qui retient ton attention, certainement parce que ta mémoire sait faire le tri, et déjà, par le passé, tu avais entendu parler de La Symphonie du loup, (prix Robert Walser 2010), si bien que tu n’hésites pas longtemps, juste le jeu des formes, tu cliques, tu achètes et le facteur t’apporte ton colis deux jours plus tard. Tu l’ouvres frétillant(e) d’impatience, recouvrant les sensations oubliées de l’enfant que tu étais quand tu te jetais sur les paquets au pied du sapin de Noël. Tu déchires le papier d’emballage et la couverture bleu te cueille à froid. Tu vas t’asseoir, tu débranches le téléphone, tu mets une musique douce, du classique, non, plutôt de la musique sacrée, Vivendi, oui, et tu étends les jambes, tu es bien, tu t’embarques pour un long voyage car tu sais très bien, au fond de toi, que tu ne refermeras le livre qu’une fois terminé…



 

Tu ne te laisses pas attrister par la première page, le voyage n’est pas que ce retour en terre natale du narrateur pour enterrer sa mère dans une Roumanie sordide que la dictature communiste a conduit au bord de l’abîme. Car tu profiteras de la langue magique de Popescu qui doit être l’un des fils spirituels du grand Saramago tant la densité de sa prose n’a d’égale que la légèreté de son style. Oui, tu plongeras avec délice dans cette tourbe littéraire sur laquelle pousse tant et tant de jubilatoires phrases que l’oreille en redemande et que tu te mets soudain à lire à haute voix, te prenant pour l’auteur lui-même, si bien que vos voix se mêlent et tu ne sais plus si tu fais une pause devant Youtube ou si c’est toi qui récite, ayant appris par cœur la litanie de la musique littéraire de Popescu, tant tu as lu et relu certains passages qui t’avaient marqué(e)…

 

Tu termines ta lecture dans une transe d’opiacée mais ta seule drogue est cérébrale, ton adrénaline totalement bio et tu souris aux murs silencieux qui ne veulent en rien troubler ton bonheur.

Tu sais que tu viens de vivre une grande expérience. Quelque chose d’incomparable… Finalement, tout va bien.

 

François Xavier

 

Marius Daniel Popescu, Les Couleurs de l’hirondelle, José Corti, janvier 2012, 197 p.- 18,00€



Prix de l'Inaperçu 2012

 


 

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