Au cœur des ténèbres ou l’Apocalypse selon Conrad

Symbole de notre époque, les nouveaux lecteurs découvrent Conrad par le biais du cinéma, corollaire d’une école défaillante depuis des décennies qui axe son enseignement sur l’image avant tout ; ainsi, Coppola et son Apocalypse now, dont il faut absolument voir la version longue, emporta si loin le spectateur qu’un sursaut de lucidité le ramena vers l’origine du scénario, et dès lors quel émerveillement… En s’immergeant dans l’univers conradien, ce qui séduit d’emblée, qui subjugue le lecteur, c’est cette manière d’écrire. Rarement langue fut si adroitement tissée pour narrer des destins hors du commun, des histoires empreintes de folie sans jamais sombrer dans la caricature ni le récit linéaire atone et déjà lu et relu. Styliste avant tout, Joseph Conrad appartient à la grande famille des écrivains de l’Est comme Dostoïevski ou Tolstoï…

Ainsi il en va de Joseph Conrad, né Teodor Józef Konrad Korzeniowski en 1857, dans une Pologne qui n’est plus, déchirée entre la Russie, l’empire Austro-hongrois et la Prusse et qui, à l’instar de ses pairs, Adam Mickiewicz, Andrzej Bobkowski ou plus proche de nous, Witold Gombrowicz et Wieslaw Mysliwski, livrera des opus épiques où l’obscur se mêle à l’absurdité de la condition humaine. S’il se consacra à l’écriture « pour vivre » après une première carrière dans la marine marchande, son génie nous offre parmi les plus belles pages de la Littérature. D’ailleurs le public français de l’époque ne s’y est pas trompé : sitôt traduite, son œuvre suscite l’engouement. Et, fait rarissime, La Nouvelle Revue Française lui consacra un numéro-hommage en décembre 1924, quelques mois après sa mort (il est intéressant de noter qu’en 1923 la même revue avait célébré Proust).

Dès les premiers mots, la première page, nous sommes happés, fascinés par cette écriture si moderne, laquelle nous dépeint ici un écrivain à la fois raffiné et fondamental tout autant dans sa narration que sa faconde – il parlait couramment quatre langues… Faut-il y voir la source de sa langue qui fascinait tant ses contemporains, n’y voyant pas exactement de l’anglais tout en y ressemblant fort ! Gageure alors que de le traduire en français, talent immense de ces passeurs qui nous font affleurer en pleine lumière cette partie des soubassements de cette langue unique à l’étrangèreté si particulière…

Affublé de l’étiquette d’écrivain de la mer – comme le fut Melville, et tout aussi ridicule ! voire un Titouan Lamazou sans cesse présenté en ex-marin qui peint quand il s’agit d’un peintre qui navigua –, ce qui le mettait fort en colère : Conrad est surtout un agitateur d’émois, un dessinateur d’espaces (ses descriptions de la mer ou des forêts de Bornéo sont exceptionnelles) et un forgeron d’énigmes, un romancier géologue comme le suggère Marc Porée dans sa préface. Car derrière cette facilité narrative, l’œuvre décrypte aussi l’âme de l’auteur, habité par une noirceur considérable, ce qui ne l’empêche pas de continuer à vivre, comme ses personnages qui ne renoncent jamais – et cela malgré une terrible dépression nerveuse qui le poussa à s’installer pendant plus de dix ans dans une ferme isolée.

Âme slave si constamment caricaturée ou réelle prise avec la lucidité de notre réel hors de tout sens commun qui justifierait cette appétence pour l’ombreux, l’incertain, le brouillé ? L’influence de l’héritage familial sans doute : son père, poète et traducteur de grand talent est aussi un résistant contre l’occupation russe, et sera donc forcé à l’exil – il en mourra, comme sa femme, laissant le jeune Joseph orphelin à onze ans, sous la garde de son oncle, à Cracovie… Puis ce sera Marseille et les années passées en mer où Conrad fera l’éponge, absorbant tous les détails significatifs des pays visités, adoptant leur langue, se fondant dans le décor comme un caméléon… Mais sans jamais oublier qu’il est avant tout Polonais, même si Alfred Jarry proclamera que cela revient à être de nulle part. Statut d’autant plus compliqué à porter pour Conrad qu’il vit ailleurs, loin des siens qui se battent pour recouvrer leur terre ou qui manigancent pour étayer le statuquo.

Le remords lui mordille-t-il les chevilles ?

Il est clair que, du Nègre du « Narcisse » à Lord Jim sans oublier Au cœur des ténèbres, il y a toujours cette voix off, cette litanie qui s’insinue dans les têtes, qu’elle soit sentencieuse, doctrinale ou envoûtante, elle témoigne d’une bipolarisation de la perception, d’un duel, tentation du pire ou baume narcissique et hypocrite ; dans tous les cas, la voix perturbe les héros et fascine le lecteur.
Romans polyphoniques, empreints d’une légèreté narrative qui donne encore plus d’éclat à la profondeur des abysses survolés. Est-ce la résultante d’une pensée en français transcrite en anglais ? Spectre d’une culture plus encline à l’introspection par la suite passée au tamis glacial du pragmatisme. Toujours est-il que le premier roman, La folie Almayer fut porté de port en escale pendant cinq ans dans l’hésitation du premier écrit, il incite Conrad à passer de l’autre côté du miroir et donc invoque quelques appréhensions ; sans doute le futur écrivain sentait-il à quelle pente savonnée il allait s’attaquer. En bon navigateur au long court, adepte du temps long et de la persévérance, il n’hésita pas longtemps à mettre sa peau sur la table, lui aussi, car sinon, c’est bien connu, on n’écrit rien de bon…

Dès 1895, désormais à terre, les nouvelles et romans vont s’enchaîner. Le Duel, nouvelle magistralement mis en images par Ridley Scott en 1977 (Les Duellistes) se rapproche de Balzac dans un art du récit construit sur l’alternance des points de vue. Un texte vampirisé par les mots en français qui soulignent une composante anthropologique et invite à une réflexion sur la libido dévoyée, la guerre perçue comme un duel amoureux... La Ligne d’ombre nous embarque en mer dans l’interrogation que Conrad porte sur le commandement, roman qui se lit comme une ordalie, une terrible mise à l'épreuve. Lord Jim ouvre les espaces en quittant le huit clos pour le récit d’une passion quasi christique dans une construction théâtrale autour de Jim et de ses yeux bleus… qui n’est pas sans rappeler un certain Dorian Gray (sauf que Jim en est le contrepoint, restant malgré toutes les épreuves traversées dans la beauté lumineuse), et plus tard, en 1925, monsieur Gatsby lui-même (Fitzgerald invitant un personnage éponyme dans son roman). Lord Jim  est surtout le prétexte à débattre sur la nature du romantisme et de sa viabilité dans l'Histoire, un tiraillement récurrent chez Conrad qui n'aura de cesse de subir les présence de fantômes : élans révolutionnaires de son père, poètes maudits (Mickiewicz, Slowacki), douleur de l'exil...

Au fil des lectures, on devine un Joseph Conrad nourri de Flaubert et de Maupassant mais aussi des poètes polonais et des écrivains russes : le voilà donc sous l’emprise de la spiritualité et de l’empathie mais toujours tourné vers l’ailleurs de la langue, dans cette lutte perpétuelle entre lui et lui – Conrad penseur francophone et Conrad écrivain anglophone. Mais surtout Conrad pionnier dans la réflexion sur la décolonisation : par la littérature il osera cette idée qu'aucune civilisation ne prévaut sur une autre, infligeant à ses contemporains une blessure narcissique tout aussi puissante que celle développée par le charlatan viennois... Conrad porta le flambeau au fond de la caverne, le fer dans la plaie béante que constitue l’aveuglement sur soi : il parlait d’expérience, lui qui jamais ne regarda en arrière.

Quelle préscience : à le lire aujourd’hui on constate que la prophétie s’est réalisée – seuls les très grands écrivains sont en capacité d’invoquer l’avenir, nul homme politique n’y parvient – et que le diagnostic de cet Occident « au bout du rouleau », condamné à l’impuissance s’avère une réalité. Ami lecteur, si toi aussi tu perds pied, sens la panique te submerger, prends donc le temps d’une pause. Ouvre un grand cru de bourgogne, choisi le meilleur fauteuil, déplie ce livre et laisse-toi bercer par le ressac des récits. La force de cet écrivain va rejaillir sur toi, inébranlable tu deviendras dans la tempête qui ravage la cité, en bienheureux tu prendras le cap conradien. Plus rien ne pourra t’effrayer, et surtout pas l’Ombre : désormais tu es un corsaire qui navigue vent de bout sans louvoyer, et que rien n’arrête…  

François Xavier

Joseph Conrad, Au cœur des ténèbres et autres écrits, trad. de l’anglais par Henriette Bordenave, Pierre Coustillas, Jean Deurbergue, Maurice-Paul Gautier, André Gide, Florence Herbulot, Robert d’Humières, Philippe Jaudel, Georges Jean-Aubry et Sylvère Monod.  Préface de Marc Porée, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, septembre 2017, 1216 p. – 54.50 € jusqu’au 31 mars 2018 puis 59 €

Ce volume contient :
Le Nègre du « Narcisse » – Lord Jim – Typhon – Au cœur des ténèbres – Amy Foster – Le Duel – La Ligne d'ombre.

 

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