Kamel Daoud : Meursault contre-enquête ou contre-sens ?

Dans Meursault, contre-enquête, Kamel Daoud entend rendre justice à « l’Arabe » anonyme victime du narrateur dans l’Étranger et lui restituer son identité. Il est noble de vouloir jouer ainsi les redresseurs de torts, mais est-il bien nécessaire d’enfoncer des portes que Camus avait déjà lui-même largement ouvertes ?


C’est ce que les Anglo-Saxons appellent un spin-off, autrement dit un produit dérivé qui, tout en conservant l’esprit du produit original, entend exister en soi et pour soi. Certains écrivains nord-américains ont ainsi imaginé des aventures de Mycroft Holmes, frère de Sherlock, qui n’apparaît qu’épisodiquement chez Conan Doyle. C’est de la même façon qu’Angel, qui n’était à l’origine que le petit ami de l’héroïne dans la série Buffy contre les vampires, a fini par avoir sa propre série. Et c’est ainsi que Gaston Lagaffe, qui n’avait fait que passer dans l’ombre de Spirou et Fantasio, s’est un jour détaché d’eux pour devenir un héros à part entière.


Le roman Meursault, contre-enquête est bâti sur le même principe. Considérant que « l’Arabe » tué par Meursault à la fin de la première partie de l’Étranger pourrait bien être le vrai héros de l’histoire, Kamel Daoud a entrepris de le faire sortir de l’anonymat dans lequel l’avait laissé Albert Camus et lui a donc imaginé un frère, Haroun, qui nous révèle son nom — Moussa —, qui nous raconte son histoire, et qui ne cesse de s’en prendre à un « tu » dont on ne sait trop s’il désigne Meursault, Camus ou le lecteur, ou les trois à la fois : « …c’est l’un des livres les plus lus au monde, mon frère aurait pu être célèbre si ton auteur avait seulement daigné lui attribuer un prénom, H’med ou Kaddour ou Hamou, juste un prénom, bon sang ! […] Mais non, il ne l’a pas nommé, parce que sinon mon frère aurait posé un problème de conscience à l’assassin : on ne tue pas un homme facilement quand il a un prénom. »


Que répondre à cet acte d’accusation ? Rien, puisqu’on ne saurait nier la gêne que tout lecteur normalement constitué éprouve, et sans doute aujourd’hui plus encore qu’au moment de la publication de l’Étranger, face à cet unique vocable, « l'Arabe », employé pour désigner la victime de Meursault sur la plage. Non, rien, vraiment, si ce n’est que cette critique n’est peut-être pas tant une critique qu’un simple résumé du sujet même de l’Étranger. La confusion faite par Daoud entre Camus et son héros ne laisse pas d’être gênante. Si, indubitablement, il existe des points communs entre l’auteur et le narrateur de l’Étranger, Camus s’amusant même à se mettre en scène au moment du procès dans le rôle d’un journaliste dans lequel Meursault voit comme son propre reflet, il convient d’éviter les assimilations hâtives. Camus n’est pas Meursault. Bien au contraire, si l’on considère les articles qu’il avait publiés dans la presse avant d’écrire l’Étranger, on peut raisonnablement estimer qu’il dénonce à travers cette « fiction » l’aveuglement de tous les Meursault — de ces « Européens » qui, mettant tous les Arabes dans le même sac (alors même que ceux-ci représentaient 90% de la population de l’Algérie), traitant ceux-ci comme des ectoplasmes et non comme des individus, allumaient eux-mêmes la mèche qui allait conduire à l’explosion de la décolonisation. En un mot, Kamel Daoud reproche à Camus-Cassandre la responsabilité de malheurs qu’il ne fait que décrire et que, très probablement, il espérait contribuer à écarter — précisément en les décrivant.


Cette contre-enquête est d’ailleurs souvent rédigée dans un style qui ferait sursauter Camus. Certes, comme nous l’avons dit, il est dans la nature d’un spin-off d’acquérir une existence autonome, mais il ne saurait non plus ignorer totalement certains traits de sa matrice. Si une partie de l’intrigue de l’Étranger tourne, avec le personnage de Raymond, autour d’une affaire de proxénétisme, Camus s’est bien gardé d’employer, comme le fait Daoud, le mot putain toutes les dix pages, et s’il a pu regretter que l’humour soit l’aspect de son œuvre le plus négligé par la critique, il n’est pas sûr que Daoud remédie vraiment à la situation en parsemant son texte de « Ha, ha » qu’on croyait jusqu’à présent réservés à l’univers si merveilleusement littéraire des textos. Ajoutons enfin que Meursault, tout Meursault qu’il est, n’est pas loin d’être, lui aussi, un simple figurant dans l’aventure dont il est censé être le héros, puisque personne ne l’écoute, puisque nous ne connaîtrons jamais son prénom, puisque les cris de haine qu’il appelle de ses vœux à la fin (après avoir pourtant salué « la tendre indifférence du monde »…) sont sans doute pour lui la seule chose qui ressemblerait à une reconnaissance de l’individu qu’il voudrait être.


Mais la seconde partie de l’ouvrage vient mettre au jour l’origine de la mauvaise foi qui hante cette contre-enquête. Même s’il ne l’avoue pas ouvertement, ce n’est pas vraiment à Meursault, ce n’est pas à Camus qu’en veut Haroun-frère de Moussa, c’est à lui-même : l’indépendance de l’Algérie — dont le meurtre de son frère a été comme le prélude — n’a pas produit les résultats qu’il pouvait espérer. Comme bien d’autres, il a été trop optimiste, trop naïf. Il y a là, il y avait là un vrai sujet (au cœur, sauf erreur, du film de Lyes Salem l’Oranais que nous pourrons voir dans quelques jours) — celui des lendemains qui déchantent, mais il est ici traité constamment de manière oblique, comme pour dissimuler le profond dépit éprouvé par le narrateur (et l’auteur lui-même?). On ne saurait nier que les pays décolonisés ont tous eu à supporter le poids d’un lourd héritage, mais le système consistant à imputer aux locataires précédents la responsabilité de toutes les lézardes sur les murs de l’appartement est trop systématique pour être entièrement convaincant. Pour défendre sa thèse et expliquer le désarroi actuel de son personnage et de l’Algérie d’aujourd’hui, Kamel Daoud se livre dans cette seconde partie à un exercice de haute voltige consistant à retourner comme un doigt de gant presque chaque page de la seconde partie de l’Étranger. Meursault a tué un Arabe ? Haroun avoue avoir tué un Européen. Meursault a été condamné pour ce meurtre ? Haroun a échappé à toute condamnation. Un prêtre est venu brandir un crucifix sous le nez de Meursault ? Un représentant de l’ordre vient brandir un petit drapeau algérien sous celui d’Haroun. Et tutti quanti.


L’ironie de la chose, c’est que, dans ce jeu de miroirs, l’image de base et son reflet inversé finissent par se rapprocher au point de ne faire plus qu’un. Deux des trois dernières pages de Meursault, contre-enquête sont la copie pure et simple (avouée comme telle à travers l’emploi d’italiques), à quelques mots près, des dernières pages de l’Étranger. Un vrai vertige nous prend, mais n’a-t-il pas pour auteur Camus bien plutôt que Daoud ? Ce n’est plus un spin-off, mais, pour utiliser un autre terme anglo-saxon, un rip-off. Un emprunt. Daoud l’Algérien a regretté qu’un prix littéraire français lui soit passé sous le nez : un tel prix aurait été, a-t-il expliqué, le signe d’une réconciliation. On voit bien de quelle réconciliation il veut parler, et l’on veut bien admettre que la construction en boomerang de son ouvrage soit le résultat d’une démarche consciente et volontaire, mais il n’est pas interdit de préférer, dans le même ordre d’idée, le courage tranquille et souriant du dernier intervenant du documentaire de Nurith Aviv Traduire. En quelques mots, le Palestinien Ala Hlehel explique le conflit intérieur qui a été le sien lorsqu’il a traduit la pièce de l’Israélien Hanoch Levin Orzei Mizvadoth (les Gens des valises) : « L’hébreu pour moi n’est pas une langue neutre. C’est celle du policier, du soldat, de l’occupation… mais aussi la langue de Hanoch Levin. […] J’ai pu toucher l’exil dont parle Hanoch Levin dans la pièce. Et pour moi, Palestinien, comme dit Mahmoud Darwich : “ Mon pays est une valise de voyage. ” C’est ce que j’ai retrouvé chez Hanoch Levin. »


Toutes les guerres sont des guerres civiles.


FAL


Kamel Daoud, Meursault, contre-enquête, Actes Sud, mai 2014, 160 pages, 19 €


> Lire la critique de Thierry Poyet sur Meursault, contre-enquête de Kamel Daoud


1 commentaire

Et aucun "signe de réconciliation" n'est venu du Goncourt des Lycéens ce jour...